Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 25

C’était une salle de douze à quinze mètres de long sur huit à dix de large. Les murs, blanchis à la chaux, étaient couverts de dessins au charbon, plus ou moins laids, plus ou moins indécents, avec des inscriptions qui complétaient leur sens. Dans un coin, appuyés ordinairement au mur, une dizaine de vieux fusils à pierre parmi des sabres rouillés, des espadons et des casse-tête: c’était l’armement des cuadrilleros..

A une extrémité de la salle qu’ornaient des rideaux rouges sales se cachait, accroché au mur, le portrait de [128]S. M. le Roi; sous le portrait, sur une estrade de bois, un vieux fauteuil ouvrait ses bras dépecés; devant, une grande table tachée d’encre, gravée et entaillée par des inscriptions et des monogrammes comme beaucoup de tables des tavernes allemandes fréquentées par les étudiants. Des chaises boiteuses et des bancs délabrés complétaient le mobilier.

Dans cette salle se tenaient les réunions, siégeait le tribunal, s’infligeait la torture, etc. En ce moment les autorités du pueblo et des divers quartiers y sont réunies; le parti des vieillards ne se mélange pas avec celui des jeunes, les uns et les autres ne peuvent se souffrir: ils représentent les conservateurs et les libéraux, seulement ces luttes politiques acquièrent dans les pueblos un caractère très violent.

—La conduite du gobernadorcillo m’indigne! disait à ses amis le chef du parti libéral, D. Filipo; il apporte un plan préconçu pour retarder jusqu’au dernier moment la discussion du projet. Notez qu’il nous reste à peine onze jours.

—Il est resté au couvent à conférer avec le curé qui est malade! observa un des jeunes.

—Cela ne fait rien! reprit un autre; nous avons déjà tout préparé. Pourvu que le projet des vieux n’obtienne pas la majorité...

—Je ne le crois pas! dit D. Filipo; je présenterai le projet des vieux...

—Comment? que dites-vous? demandèrent ses auditeurs surpris.

—Je dis que, si je parle le premier, je présenterai le projet de nos adversaires.

—Et le nôtre?

—Vous vous en chargerez, vous, répliqua le lieutenant en souriant et il s’adressa à un jeune cabeza de barangay2: vous parlerez après que ma proposition aura été rejetée. [129]

—Nous ne vous comprenons pas, señor! dirent ses interlocuteurs en le regardant, pleins de doute.

—Écoutez! dit D. Filipo à voix basse à deux ou trois amis qui l’écoutaient. Ce matin je me suis rencontré avec le vieux Tasio.

—Eh bien?

—Il m’a dit: «Vos ennemis en veulent plus à votre personne qu’à vos idées. Voulez-vous qu’une chose ne se fasse pas? Proposez-la et, serait-elle plus utile qu’une mitre, elle sera repoussée. Une fois qu’ils vous auront battu, faites que le plus modeste d’entre vous présente ce que vous vouliez, et, pour vous humilier, vos adversaires l’approuveront.» Mais, gardez-moi le secret.

—Mais...

—C’est pour cela que je proposerai le projet de nos adversaires en l’exagérant jusqu’au ridicule. Silence! voici le señor Ibarra avec le maître d’école!

Les deux jeunes gens saluèrent tous les groupes, sans prendre part à leurs conversations.

Quelques instants après le gobernadorcillo entra, l’air mécontent. Aussitôt les murmures cessèrent, chacun prit place et le silence régna peu à peu.

Le capitaine3 s’assit dans le fauteuil placé sous le portrait de Sa Majesté, toussa quatre ou cinq fois, se passa la main sur le crâne et sur la figure, toussa de nouveau et, d’une voix défaillante, commença enfin:

—Señores, je me suis risqué à vous convoquer tous [130]pour cette assemblée... hem! hem!... parce que nous devons célébrer le 12 de ce mois la fête de notre patron S. Diego... hem! hem! aujourd’hui, nous sommes le 2... hem! hem!

Il en était à ce point de son discours lorsqu’une toux sèche et régulière le réduisit au silence.

Alors, du banc des vieux, se leva un homme d’aspect arrogant, paraissant âgé d’environ quarante ans. C’était le riche Capitan Basilio, un ennemi du défunt D. Rafael; il prétendait que, depuis la mort de saint Thomas d’Aquin, le monde n’avait pas fait un pas en avant et que, depuis que saint Jean de Latran l’avait quitté, l’Humanité avait commencé à reculer.

—Que Vos Seigneuries me permettent, dit-il, de prendre la parole dans une circonstance si intéressante. Je parle le premier, bien que beaucoup de ceux qui sont ici aient plus de droits que moi, mais si je parle le premier c’est qu’il ne me semble pas que, dans ce cas, parler le premier signifie que l’on soit le premier, de même que parler le dernier ne signifierait pas non plus que l’on soit le dernier. De plus, les choses que j’aurai à dire sont d’une telle importance qu’elles ne doivent ni être laissées de côté ni être dites en dernier, et c’est pour cela que j’ai voulu parler le premier afin de leur donner la place qui leur convenait. Vos Seigneuries me permettront donc de parler le premier dans cette assemblée où je vois de très notables personnes comme le señor Capitan actuel, son prédécesseur, mon distingué ami D. Valentin, son autre prédécesseur, mon ami d’enfance D. Julio, notre célèbre capitaine des cuadrilleros, D. Melchior et tant d’autres encore que, pour être bref, je ne veux pas mentionner et que vous voyez ici présents. Je supplie Vos Seigneuries de me permettre l’usage de la parole avant que quelqu’un d’autre ne parle. Aurai-je le bonheur que l’Assemblée accède à mon humble prière?

Et l’orateur s’inclina respectueusement, souriant à demi. [131]

—Vous pouvez parler, nous vous écoutons avec plaisir! dirent les amis louangeurs et les autres personnes qui le tenaient pour un grand orateur; les anciens toussaient avec satisfaction et se frottaient les mains.

Capitan Basilio, après avoir épongé la sueur de son front avec un mouchoir de soie, continua:

—Puisque Vos Seigneuries ont été assez aimables et assez complaisantes envers mon humble personne pour me concéder l’usage de la parole avant tout autre de ceux qui sont ici présents, je profiterai de cette permission, si généreusement accordée, et je vais parler. Je m’imagine, avec mon imagination, que je me trouve au milieu du très respectable Sénat romain, senatus populusque romanus, comme nous disions en ces beaux temps qui, malheureusement pour l’Humanité, ne reviendront plus, et je demanderai aux patres conscripti, comme dirait le sage Cicéron s’il était à ma place, je leur demanderai, puisque le temps nous manque et que le temps est d’or, comme disait Salomon, que, dans cette importante question, chacun expose son avis clairement, brièvement et simplement. J’ai dit.

Et, satisfait de lui-même et de l’attention de la salle, l’orateur s’assit, non sans adresser à Ibarra qui était placé dans un coin un regard de supériorité et à ses amis un autre fort expressif, leur disant: «Ha! Ai-je bien parlé? Ha!»

Ses amis reflétèrent les deux regards en se tournant vers les jeunes, comme pour les faire mourir d’envie.

—Maintenant la parole est à celui qui voudra que... hem! reprit le gobernadorcillo sans pouvoir achever sa phrase, la toux lui livrant une nouvelle attaque.

A en juger par le silence général, personne ne voulait accepter d’être l’un des patres conscripti, personne ne se leva; alors D. Filipo profita de l’occasion et prit la parole.

Les conservateurs se regardèrent, échangeant des œillades et se faisant des gestes significatifs. [132]

—Señores, je vais présenter mon projet pour la fête, dit D. Filipo.

—Nous ne pouvons pas l’admettre! répondit un vieux poitrinaire, conservateur intransigeant.

—Nous votons contre! dirent les autres adversaires.

—Señores, dit D. Filipo en réprimant un sourire, je ne vous ai pas encore exposé le projet que nous, les jeunes, nous apportons ici. Ce grand projet, nous en sommes sûrs, sera préféré par tous, quoi que pensent ou que puissent penser nos contradicteurs.

Ce présomptueux exorde acheva d’irriter les conservateurs qui jurèrent in corde de lui faire une terrible opposition. D. Filipo poursuivit:

—Nous avons un budget de 3,500 pesos. Eh bien! avec cette somme nous pouvons faire une fête qui surpasse toutes celles que nous avons vues jusqu’ici, soit dans notre province, soit dans les provinces voisines.

—Quoi? s’écrièrent les incrédules; tel pueblo avait 5000, tel autre 4000! C’est de la plaisanterie!

—Ecoutez-moi, señores, et vous serez convaincus, continua D. Filipo intrépide. Je propose que, au milieu de la place, on élève un grand théâtre, qui coûtera 150 pesos.

—150 ne suffiront pas, il faut en mettre 160! objecta un tenace conservateur.

—Notez, señor directeur, 200 pesos pour le théâtre! dit D. Filipo. Je propose que l’on traite avec la troupe de comédie de Tondo pour qu’elle donne des représentations pendant sept soirées consécutives. Sept représentations à 200 pesos par soirée font 1400. Notez 1400, señor directeur.

Vieux et jeunes se regardèrent surpris; seuls, ceux qui étaient dans le secret ne bougèrent pas.

—Je propose encore de grands feux d’artifices; pas de ces toutes petites lumières, de ces toutes petites fusées qui n’amusent que les enfants et les vieilles filles, rien de tout cela! Nous voulons de grosses bombes et de colossales fusées. Je propose donc 200 grosses [133]bombes à deux pesos chacune et 200 fusées du même prix. Nous les commanderons aux artificiers de Malabon.

—Hum! interrompit un vieux, une bombe de deux pesos ne m’effraye guère et ne me rend pas sourd; elles doivent être à trois pesos.

—Notez 1000 pesos pour 200 bombes et 200 fusées.

Les conservateurs ne purent se contenir; quelques-uns se levèrent et conférèrent entre eux.

—De plus, pour que nos voisins voient que nous sommes des gens qui n’épargnent rien et que l’argent ne nous manque pas, continua D. Filipo en élevant la voix et en lançant un rapide regard vers le groupe des vieux, je propose: 1o quatre frères principaux pour les deux jours de fête et 2o, que chaque jour on jette au lac 200 poules rôties, 100 chapons farcis et 50 cochons de lait, comme faisait Sylla, contemporain de ce Cicéron dont vient de parler Capitan Basilio.

—C’est cela, comme Sylla! répéta Basilio flatté.

L’étonnement s’accroissait par degrés.

—Comme beaucoup de gens riches vont accourir et que chacun apporte les pesos par milliers, ses meilleurs coqs, le liampo4 et les cartes, je propose quinze jours de gallera, la liberté d’ouvrir toutes les maisons de jeu...

Mais les jeunes se levèrent, l’interrompirent; ils croyaient que le lieutenant principal était subitement devenu fou. Les vieux discutaient avec chaleur.

—Et enfin, pour ne pas négliger les plaisirs de l’âme...

Les murmures et les cris partis de tous les coins de la salle couvrirent totalement sa voix: ce ne fut bientôt plus qu’un tumulte.

—Non! criait un intransigeant conservateur; je ne veux pas qu’il se flatte d’avoir fait la fête, non! Laissez-moi, laissez-moi parler!

—D. Filipo nous a trompés! disaient les libéraux. Nous voterons contre. Il est passé aux vieux. Nous votons contre. [134]

Le gobernadorcillo, plus abattu que jamais, ne faisait rien pour apaiser le tumulte; il attendait que l’ordre se rétablît de lui-même.

Le capitaine des cuadrilleros demanda la parole; on la lui octroya, mais il n’ouvrit pas la bouche et retourna s’asseoir confus et honteux.

Par bonheur, Capitan Valentin, le plus modéré des conservateurs, se leva et dit:

—Nous ne pouvons admettre ce qu’a proposé le lieutenant principal, cela nous semble une exagération. Tant de bombes et tant de théâtres ne peuvent être proposés que par un jeune homme comme le lieutenant, qui peut passer beaucoup de soirées au théâtre et entendre de nombreuses détonations sans devenir sourd. J’ai pris l’opinion des personnes sensées et toutes désapprouvent unanimement le projet de D. Filipo. N’est-il pas vrai, señores?

—Oui! oui! dirent à la fois jeunes et vieux. Les jeunes étaient enchantés d’entendre un vieux parler ainsi.

—Qu’avons-nous à faire de quatre frères principaux? poursuivit D. Valentin. Qu’est-ce que ces poules, ces chapons et ces cochons de lait jetés dans le lac? Plaisanterie! diraient nos voisins, et ensuite nous jeûnerons la moitié de l’année. Qu’avons-nous à voir avec Sylla et avec les Romains? Nous ont-ils par hasard invités à leurs fêtes? Pour ma part, tout au moins, je n’ai jamais reçu aucun billet de leur part et réfléchissez que je suis déjà vieux!

—Les Romains vivent à Rome, où est le Pape! lui murmura tout bas Capitan Basilio.

—Je comprends maintenant, continua l’orateur sans se troubler. Ils célébraient leur fête lors d’une vigile et le Pape leur commanda de jeter les victuailles à la mer pour ne pas commettre un péché. Mais, de toutes façons, votre projet de fête est inadmissible, impossible, c’est une folie.

D. Filipo, vivement combattu, dut retirer sa proposition. [135]

Les conservateurs les plus intransigeants, satisfaits de la défaite de leur plus grand adversaire, virent sans inquiétude se lever un jeune cabeza de barangay qui demanda la parole:

—Je prie Vos Seigneuries de m’excuser si, à mon âge, je me permets de parler devant tant de personnes très respectables, tant par leur expérience que par la prudence et par le discernement avec lesquelles elles jugent toutes choses, mais puisque l’éloquent orateur, Capitan Basilio, nous a invités tous à manifester notre opinion, sa parole autorisée servira d’excuse à l’insuffisance de ma personne.

Les conservateurs satisfaits inclinèrent la tête.

—Ce jeune homme parle bien!—Il est modeste!—Il raisonne admirablement, se disaient-ils.

—Si je vous présente, señores, un programme ou un projet, ce n’est pas avec la pensée que vous le trouverez parfait ni que vous l’accepterez; je veux, en même temps que je me soumets une fois de plus à la volonté de tous, prouver aux anciens que nous pensons toujours comme eux puisque nous faisons nôtres les idées que Capitan Basilio a si élégamment exprimées.

—Très bien! très bien! s’écriaient les conservateurs si délicatement encensés. Capitan Basilio faisait des signes au jeune homme pour lui indiquer comment il devait remuer le bras et placer le pied. Seul, le gobernadorcillo restait impassible; il semblait à la fois distrait et préoccupé. Le jeune homme poursuivit en s’animant:

—Mon projet, señores, se réduit à ceci: inventer de nouveaux spectacles qui ne soient pas les banalités que nous voyons chaque jour et faire en sorte que l’argent recueilli ne sorte pas du pueblo, ne se dépense pas vainement en poussière, en un mot l’employer à quelque chose d’utile pour tous.

—C’est cela! c’est cela! interrompirent les jeunes, c’est ce que nous voulons.

—Très bien! ajoutèrent les vieillards. [136]

—Quel profit tirerons-nous d’une semaine de comédie, comme le demande le lieutenant? Que nous apprendront ces rois de Bohême ou de Grenade qui commandent de couper la tête à leurs filles ou les font mettre en guise de boulet dans un canon lequel, à leur grande surprise, se convertit en trône? Nous ne sommes ni des rois, ni des barbares, nous n’avons pas de canons et, si nous imitions tous ces gens-là, on nous ferait pendre à Bagumbayan. Qu’est-ce que ces princesses qui prennent part aux combats et frappent de taille et d’estoc, font la guerre comme des princes et chevauchent seules par monts et vallées, comme séduites par le Tikbâlang5? Nous avons pour habitude d’aimer dans une femme la douceur et la tendresse et nous ne pourrions unir sans crainte notre main à la main tachée de sang de quelque damoiselle, ce sang fût-il celui d’un More ou d’un Géant; de même nous méprisons et tenons pour vil l’homme qui lève la main sur une femme, que ce soit un prince, un alférez ou même un rude paysan. Ne vaudrait-il pas mieux mille fois que nous fissions la peinture de nos propres mœurs, pour corriger nos vices et nos défauts et faire l’éloge des qualités que nous nous reconnaissons?

—C’est cela! répétèrent ses partisans.

—Il a raison, murmurèrent pensifs quelques vieux.

—Je n’avais jamais pensé à cela! murmura Capitan Basilio.

—Mais, comment allez-vous faire? objecta l’obstiné conservateur.

—C’est très facile, répondit l’orateur. J’apporte ici deux comédies que, très certainement, le bon goût et le discernement bien connus des hommes respectables qui sont ici réunis trouveront acceptables et divertissantes. La première a pour titre: L’Election du Gobernadorcillo; [137]c’est une comédie en prose, en cinq actes, écrite par l’une des personnes présentes. L’autre est en deux actes et la représentation en durera deux soirées; c’est un drame fantastique, de caractère satirique, écrit par un des meilleurs poètes de la province; il est intitulé Mariang Makiling6. Voyant que la discussion des préparatifs de la fête était retardée et craignant que le temps ne manquât, nous avons cherché en secret nos acteurs et nous leur avons fait apprendre leurs rôles. Nous espérons qu’avec une semaine de répétitions ils pourront jouer avec succès. Et remarquez, señores, que non seulement cette façon de faire est neuve, utile et raisonnable, mais qu’elle a le grand avantage d’être économique. Point de costumes à acheter, les nôtres, ceux que nous portons tous les jours, sont les seuls qui doivent servir.

—Je paie le théâtre! s’écria enthousiasmé Capitan Basilio.

—S’il est besoin de cuadrilleros je prête les miens, dit le capitaine de cette brave milice.

—Et moi... et moi... s’il faut un vieux... balbutiait un vieillard avec ostentation.

—Accepté! accepté! crièrent nombre de voix.

Le lieutenant principal était pâle d’émotion, ses yeux se remplirent de larmes.

—Il pleure de dépit, pensa l’intransigeant et il cria: Accepté, accepté sans discussion!

Et satisfait de sa vengeance et de la complète défaite de son adversaire, il commença à faire l’éloge du projet du jeune homme. Celui-ci poursuivit:

—Une partie de l’argent recueilli, le cinquième par exemple, peut être employée à distribuer quelques prix, au plus studieux élève de l’école, au meilleur berger, au plus habile laboureur, au plus adroit pêcheur, etc. Nous pourrons organiser des régates sur la rivière et [138]sur le lac, des courses de chevaux, élever des mâts de cocagne et organiser d’autres jeux auxquels nos paysans prendront part. Quant aux feux d’artifice, comme l’habitude prise est telle qu’on s’imaginerait difficilement une fête où ils seraient supprimés, je leur laisse une place: des roues et des châteaux de feu offrent d’ailleurs de très beaux et très intéressants spectacles, mais je crois inutiles les bombes que proposait le lieutenant. Deux orchestres sont suffisants pour donner de la gaieté à la fête et nous éviterons ainsi ces inimitiés et ces querelles qui faisaient de ces malheureux, dont le travail est de nous réjouir, de véritables coqs de combat s’en allant ensuite mal payés, mal nourris, battus et parfois blessés. Avec le surplus des fonds on pourrait commencer la construction d’un petit édifice pour servir d’école, car nous ne pouvons guère attendre que Dieu lui-même descende du ciel et nous la bâtisse; il est triste de penser qu’alors que nous avons une gallera de premier ordre l’endroit où nos enfants s’instruisent n’est pas même l’écurie du curé. Voici le projet tracé dans ses grandes lignes, le perfectionner sera l’œuvre de tous.

Un léger murmure s’éleva dans la salle; presque tous étaient de l’avis du jeune homme, quelques-uns seulement murmuraient:

—Nouveautés que tout cela! ce sont des choses nouvelles! Dans notre jeunesse...!

—Acceptons-les pour aujourd’hui, disaient les autres, le principal est d’humilier celui-ci!

Et ils montraient le lieutenant.

Quand le silence se rétablit, tous étaient d’accord. Il ne manquait plus que la décision du gobernadorcillo.

Celui-ci suait, s’agitait, se retournait, se passait la main sur le front et put enfin bégayer en baissant les yeux:

—Moi aussi, j’approuve... mais, hem!

Toute l’assemblée écoutait en silence.

—Mais? demanda Capitan Basilio. [139]

—J’approuve complètement, répéta le fonctionnaire; c’est-à-dire... je n’approuve pas... je dis oui,... mais...

Il se frotta les yeux avec le revers de la main.

—Mais, continua le malheureux se décidant enfin, mais le curé, le Père curé veut autre chose.

—Est-ce le curé ou bien nous qui payons la fête? A-t-il donné au moins un cuarto? s’écria une voix pénétrante.

Tous regardèrent du côté d’où était partie cette demande: là siégeait le philosophe Tasio.

Le lieutenant restait immobile, les yeux fixés sur le gobernadorcillo.

—Et que veut le curé? demanda D. Basilio.

—Mais le curé veut... six processions, trois sermons, trois messes solennelles... et, s’il reste de l’argent, une comédie avec du chant dans les entr’actes.

—Mais nous ne voulons pas de cela, dirent les jeunes et quelques vieux.

—Le Père curé le veut! répéta le gobernadorcillo, j’ai promis au curé que ce qu’il voulait serait fait.

—Alors, pourquoi nous avez-vous convoqués?

—Précisément, pour vous en faire part.

—Et pourquoi ne l’avez-vous pas dit dès le commencement?

—Je voulais le dire, señores, mais Capitan Basilio a parlé et je n’ai pas eu le temps... Il faut obéir au curé!

—Il faut lui obéir! répétèrent quelques vieux.

—Il faut lui obéir, ou l’Alcalde nous enverrait tous en prison! ajoutèrent tristement d’autres conservateurs.

—Eh bien! obéissez et faites la fête à vous seuls! s’écrièrent les jeunes en se levant. Nous retirons notre contribution.

—Tout a déjà été recouvré! dit le gobernadorcillo.

D. Filipo s’approcha de lui et lui dit amèrement:

—J’ai sacrifié mon amour-propre en faveur d’une bonne cause; vous sacrifiez votre dignité d’homme pour une mauvaise et vous brisez tout ce qui pouvait être fait de bien. [140]

Ibarra disait au maître d’école:

—Avez-vous une commission pour le chef-lieu de la province, je pars immédiatement?

—Pour vos affaires?

—Pour nos affaires! répondit Ibarra d’un ton mystérieux.

Sur la route, en s’en retournant, le vieux philosophe disait à D. Filipo qui maudissait son sort:

—C’est notre faute! Vous n’avez pas protesté quand ils vous ont donné pour chef un esclave et moi, fou que je suis, je l’avais oublié!

1 On appelle tribunal aux Philippines, la mairie qui, en Espagne, porte le nom de ayuntamiento.—N. des T.

2 Chef de barangay ou balangay c’est-à-dire d’un groupe de 50 à 60 familles, officier municipal. «A une époque inconnue mais certainement très lointaine, les Malais, ancêtres des Philippins, débarquaient sur les rivages des îles et s’y établissaient à demeure: le nom de balangay ou barque, donné encore de nos jours aux villages, rappelle le temps où l’équipage, la barquée, désormais campée sur la grève, avait à peine changé son genre de vie et travaillait d’abord comme si elle s’était encore trouvée sur son banc de rame. Plus tard, les colons chinois vinrent à leur tour sur des sampan ou nefs «à trois planches» et l’appellation de cet esquif, hissé sur l’estran, est également devenue celle des groupes d’habitations qu’ils élevèrent. Chaque balangay, chaque sampan était le berceau d’une colonie.—Elisée Reclus».—N. des T.

3 C’est le titre que l’on donne aux gobernadorcillos.—N. d. T.

4 Jeu chinois.—N. des T.

5 Suivant la croyance populaire, les âmes des enfants morts-nés se transforment en duendes, en tianaks ou en tikbâlangs. Ces derniers sont des géants qui tiennent à la fois de Tantale, du Juif-Errant et des Génies des contes orientaux.—N. des T.

6 Marie du Makiling, le Makiling est une montagne de l’île de Luzon.—N. des T.

[Table des matières]

NovelSmooth

Over 10,000 web novels across every genre, from heart-racing romance to epic fantasy. All free to read online, updated daily.

Genres

© 2026 Novelsmooth. All rights reserved.