Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 35

Le local exigu que les hommes assignent pour demeure au Créateur de tout ce qui existe était comble.

On se bousculait, on s’écrasait, on se piétinait; ceux qui sortaient en petit nombre comme ceux qui entraient, beaucoup plus nombreux, poussaient des exclamations à chaque bourrade. De loin, on tendait le bras pour mouiller les doigts dans l’eau bénite, mais de plus près on en sentait l’odeur et la main se retirait; on entendait alors un grognement, une femme refoulée blasphémait un juron, mais les bousculades n’en continuaient pas moins. Quelques vieillards qui étaient arrivés à rafraîchir leurs doigts dans cette eau couleur de fange où s’était lavée toute la population, sans compter les étrangers, s’en oignaient dévotement, non sans peine, l’occiput, le [224]sommet du crâne, le front, le nez, la barbe, la poitrine et le nombril, avec la conviction qu’ayant ainsi sanctifié toutes ces parties de leur corps ils ne souffriraient plus ni de torticolis, ni de douleurs de tête, ni de phtisie, ni d’indigestion. Quant aux personnes jeunes, peut-être moins sujettes aux maladies, peut-être ayant moins de foi dans les vertus prophylactiques de ce bourbier, à peine humectaient-elles l’extrémité de leur doigt, pour ne pas donner prise aux bavardages de la gent dévote, et faisaient-elles semblant de se signer le front, sans le toucher.

«Elle peut être bénite et tout ce que l’on voudra! pensait plus d’une jeune fille, mais elle a une couleur...!»

On respirait à peine; la chaleur, l’odeur de l’animal humain étaient insupportables; mais le prédicateur valait bien que l’on endurât toutes ces misères et son sermon coûtait au pueblo deux cent cinquante pesos. Le vieux Tasio avait dit à ce propos:

—Deux cent cinquante pesos pour un sermon! Un seul homme et une seule fois! Le tiers de ce que l’on donne aux comédiens qui travailleront pendant trois soirées! Décidément vous êtes bien riches!

—Qu’est-ce que ceci a à voir avec le prix de la comédie! répondit avec mauvaise humeur le nerveux maître des Frères du Tiers Ordre; avec la comédie, les âmes vont en enfer; elles vont au ciel avec le sermon! S’il avait demandé mille pesos nous les aurions payés et nous lui devrions encore des remerciements...

—Après tout, vous avez raison! répliqua le philosophe; pour moi du moins le sermon m’amuse plus que la comédie!

—Eh bien! moi, la comédie ne m’amuse pas plus que le sermon! cria l’autre, furieux.

—Je le crois bien, vous comprenez autant l’un que l’autre!

Et l’impie s’en alla sans faire cas des insultes et des funestes prophéties sur sa vie future que lui lançait l’irritable dévot. [225]

En attendant l’Alcalde, on suait, on bâillait: les éventails, les chapeaux, les mouchoirs agitaient l’air; les enfants pleuraient et criaient, donnant à travailler aux sacristains qui devaient les chasser du temple, ce qui faisait dire au consciencieux et flegmatique maître de la Confrérie du Très-Saint Rosaire:

—N.S. Jésus-Christ disait: «Laissez venir à moi les petits enfants», c’est vrai, mais il devait entendre par là, les enfants qui ne pleurent pas!

Une vieille, habillée de guingon, la sœur Puté, disait à sa petite fille, une gamine de six ans, agenouillée près d’elle:

—Sois attentive, écoute bien, damnée! tu vas entendre un sermon comme celui du Vendredi-Saint!

Et elle la gratifia d’un léger pinçon pour réveiller la piété de la fillette; celle-ci fit la moue, allongea le museau et fronça les sourcils.

Quelques hommes accroupis dormaient près des confessionnaux; un vieillard à tête blanche enseignait à une vieille, qui mâchait des prières et faisait rapidement courir les doigts sur les grains de son chapelet, quelle était la meilleure manière de se soumettre aux desseins du ciel et, peu à peu, il se mettait à faire comme elle.

Ibarra était dans un coin; Maria Clara s’agenouillait près du grand autel à une place que le curé avait eu la galanterie de faire réserver par les sacristains. Capitan Tiago, en frac, avait pris rang au banc des autorités; aussi les enfants, qui ne le connaissaient pas, le prenaient pour un autre gobernadorcillo et n’osaient l’approcher.

Enfin, le señor Alcalde arriva avec son État-Major; il venait de la sacristie et s’assit dans un des magnifiques fauteuils placés sur un tapis. L’Alcalde portait un costume de grand gala, sur lequel reluisait le cordon de Charles III accompagné de quatre ou cinq autres décorations.

Le peuple ne le reconnut pas. [226]

—Tiens! s’écria un paysan, un civil habillé en comédien.

—Imbécile! lui répondit son voisin, en lui donnant un coup de coude, c’est le prince Villardo que nous avons vu hier soir au théâtre.

Aux yeux du peuple, l’Alcalde montait en grade; il en arrivait à être prince enchanté, vainqueur de géants.

La messe commença. Ceux qui étaient assis se levèrent, ceux qui dormaient se réveillèrent au bruit de la sonnette et de l’éclatante voix des chantres. Le P. Salvi, en dépit de sa gravité, paraissait très satisfait, car ce n’étaient rien moins que deux Augustins qui lui servaient de diacre et de sous-diacre.

Chacun à leur tour, ils chantaient d’une voix plus ou moins nasale, avec une prononciation plus ou moins claire, sauf l’officiant dont l’organe était tremblant, assez souvent faux même, au grand étonnement de ceux qui le connaissaient. Il se mouvait cependant avec précision et élégance, disait le Dominus vobiscum avec onction, inclinant un peu la tête de côté et regardant la voûte. En voyant de quel air il recevait la fumée de l’encens, on aurait dit que Galien avait raison d’admettre que la fumée passait des fosses nasales dans le crâne par le crible des ethmoïdes. Il se redressait, rejetait la tête en arrière et s’avançait ensuite vers le centre du maître-autel, avec une telle emphase, une telle gravité, que Capitan Tiago le trouva plus majestueux encore que le comédien chinois qu’il avait vu la veille, revêtu d’habits impériaux, barbouillé, l’épée ornée d’un flot de rubans, orné d’une barbe en crins de cheval et de babouches à hautes semelles.

—Indubitablement, pensait-il, un seul de nos curés a plus de majesté que tous les empereurs.

Enfin, le moment tant espéré arriva: on allait entendre le P. Dámaso. Les trois prêtres s’assirent dans leurs fauteuils et prirent une attitude édifiante, pour parler le langage de l’honorable correspondant; l’Alcalde [227]et les autres gens à verge et à bâton les imitèrent, la musique cessa.

Ce subit passage du bruit au silence réveilla la vieille sœur Puté qui ronflait déjà, grâce à la musique. Comme Sigismond ou comme le cuisinier du conte de Dornröschen, la première chose qu’elle fit en se réveillant fut de donner une tape sur la tête de sa petite-fille qui, elle aussi, s’était endormie. L’enfant commença à pleurer, mais de suite elle s’arrêta, distraite, en regardant une femme qui se donnait des coups sur la poitrine avec une conviction enthousiaste.

Tous s’efforçaient de se placer le plus commodément possible; ceux qui n’avaient pas de banc s’accroupirent, les femmes à même le sol ou sur leurs propres jambes, à la façon des tailleurs.

Le P. Dámaso traversa la multitude, précédé de deux sacristains et suivi d’un autre moine qui portait un grand cahier. Il disparut dans l’escalier en colimaçon, mais promptement on revit sa grosse tête, puis son buste herculéen. Tout en toussottant, il promena de tous côtés un regard assuré; il vit Ibarra, et d’un clignement d’œil particulier l’assura qu’il ne l’oublierait pas dans ses prières, puis il lança un regard de satisfaction au P. Salvi, un autre de dédain au P. Manuel Martin, le prédicateur de la veille, et cette revue terminée, se retourna en disant à son compagnon dissimulé à ses pieds:

«Attention, frère!» Celui-ci ouvrit le cahier.

Mais le sermon mérite un chapitre à part. Un jeune homme, qui apprenait alors la tachygraphie et avait la passion des grands orateurs, l’a sténographié; grâce à lui, nous pouvons produire ici un échantillon de l’éloquence sacrée dans ces régions. [228]

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