Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 57

Le ciel nuageux cache la lune; un vent froid, précurseur du prochain Décembre, entraîne quelques feuilles desséchées et soulève la poussière dans l’étroit sentier qui conduit au cimetière.

Sous la porte, trois ombres parlent entre elles à voix basse.

—Tu as causé à Elias? demande une voix.

—Non, tu sais qu’il est très bizarre et très circonspect, mais il doit être des nôtres; D. Crisóstomo lui a sauvé la vie. [390]

—C’est aussi pour cela que j’ai accepté, dit la première voix; D. Crisóstomo fait soigner ma femme chez un médecin à Manille! Je me suis chargé du couvent pour régler mes comptes avec le curé.

—Et nous du quartier pour dire aux gardes civiles que notre père avait des fils.

—Combien serez-vous?

—Cinq; avec cinq c’est suffisant. Le domestique de D. Crisóstomo dit que nous serons vingt.

—Et, si cela finit mal?

—Pssit! fit quelqu’un; tous se turent.

Dans la demi-obscurité on voyait venir une ombre; elle se glissait en suivant le détour du sentier, s’arrêtant de temps à autre comme si elle se retournait pour regarder derrière elle.

Elle avait un motif pour se retourner. A vingt pas, en effet, une autre ombre la suivait, plus grande, et qui semblait plus sombre encore: elle foulait légèrement le sol, disparaissant aussitôt que celle qui marchait devant s’arrêtait et se retournait, comme si la terre s’entr’ouvrait pour la cacher.

—On me suit! murmurait l’une; serait-ce la garde civile? le sacristain m’aurait-il menti?

—Il paraît que le rendez-vous est ici, disait la seconde à voix basse; du moment que les deux frères me l’ont caché, c’est qu’il doit s’agir de quelque chose de mauvais.

La première ombre arriva enfin à la porte du cimetière. Les trois autres s’avancèrent.

—C’est vous?

—C’est vous?

—Séparons-nous, on m’a suivi! Demain vous aurez les armes, ce sera pour le soir. Le cri est: «Vive D. Crisóstomo!» Allez!

Les trois ombres disparurent derrière les murs en torchis. Le nouvel arrivé se cacha dans le creux de la porte et attendit silencieux.

—Voyons qui me suivait! murmura-t-il.

Avec beaucoup de précaution, la seconde ombre s’approcha [391]et s’arrêta comme pour regarder autour d’elle.

—J’arrive en retard! dit-elle à mi-voix, mais peut-être reviendront-ils.

Et, comme une pluie fine et menue commençait à tomber, menaçant de durer, elle pensa à se mettre à l’abri sous l’auvent de la porte.

Naturellement elle se rencontra avec le premier occupant.

—Ah! qui êtes-vous? demanda-t-elle d’une voix mâle.

—Et vous, qui êtes-vous? répondit l’autre très tranquillement.

Un moment de pause; tous deux s’efforçaient de se reconnaître par le timbre de la voix et les manières.

—Qu’attendez-vous ici? demanda la voix mâle.

—Que sonnent huit heures pour avoir la carte des morts; je veux gagner beaucoup, cette nuit, répondit l’autre; et vous... pourquoi venez-vous?

—Pour... la même chose.

—Ah! tant mieux! je ne serai pas seul. J’ai apporté des cartes, au premier coup de cloche je pointe, au second, le coq: celles qui retournent sont les cartes des morts et l’on doit se les disputer à mort! Vous avez aussi apporté des cartes?

—Non!

—Alors?

—Simplement; de même que vous tenez la banque, j’attends qu’ils la prennent.

—Et si les morts ne la prennent pas?

—Que faire? Le jeu n’est pas encore obligatoire chez eux...

Il y eut un moment de silence.

—Vous êtes venu avec des armes? Comment allez-vous vous battre avec les morts?

—Avec mes poings, répondit le plus grand.

—Ah, diable! je me souviens maintenant! Les morts n’indiquent rien quand il y a plus d’un vivant, et nous sommes deux. [392]

—C’est vrai? eh bien! je ne veux pas m’en aller.

—Moi non plus, j’ai besoin d’argent, répondit le plus petit; mais faisons ceci: jouons entre nous, le perdant s’en ira.

—Soit... répondit l’autre avec un certain déplaisir.

—Alors, entrons... avez-vous des allumettes?

Ils entrèrent et cherchèrent dans cette demi-obscurité un endroit propice; ils ne furent pas longs à trouver une niche où ils s’assirent. Celui qui avait apporté des cartes les tira de son salakot, l’autre fît flamber une allumette.

A la lumière, ils se regardèrent l’un l’autre, mais, à en juger par l’expression de leurs visages, ils ne se connaissaient pas. Cependant, nous qui les avons déjà vus, reconnaîtrons Elias dans le plus grand, à la voix mâle, et dans l’autre José, portant sa cicatrice à la joue.

—Coupez! dit celui-ci, sans cesser de l’observer.

Il écarta quelques os qui se trouvaient dans la niche et tira un as et un cheval. Elias allumait des allumettes l’une après l’autre.

—Au cheval! dit-il, et pour signaler la carte, il posa dessus une vertèbre.

—Je joue! dit José et, en quatre ou cinq cartes, il tira un as.

—Vous avez perdu, ajouta-t-il; maintenant laissez-moi seul, que je cherche ma vie.

Sans dire un mot, Elias s’éloigna et se perdit dans l’obscurité.

Quelques minutes après, huit heures sonnèrent au clocher de l’église et la cloche annonça l’heure des âmes, mais José n’invita personne à jouer; il n’évoqua pas les morts comme le lui commandait la superstition; il se découvrit seulement, murmurant quelques prières et multipliant les signes de croix avec autant de ferveur que s’il avait été le chef de la confrérie du Très Saint Rosaire.

La pluie continuait. Dans le pueblo, à neuf heures, les rues étaient déjà obscures et solitaires; les lanternes [393]à huile que doit suspendre chaque habitant, éclairaient à peine un cercle de un mètre de rayon; elles ne paraissaient allumées que pour faire voir les ténèbres.

Deux gardes civils se promenaient d’un bout à l’autre de la rue, près de l’église.

—Il fait froid! dit l’un, en tagal, avec un accent visaya1, pas de sacristain à prendre, pas de quoi regarnir le poulailler de l’alférez... C’est ennuyeux, la mort de l’autre les a effrayés.

—Oui, c’est ennuyeux, lui répondit son compagnon; personne ne vole, personne ne fait de bruit; mais, grâce à Dieu! le bruit court que le fameux Elias est dans le pueblo. L’alférez a dit que celui qui le prendrait ne serait pas battu pendant trois mois.

—Ah! Connais-tu son signalement de mémoire? demanda le visaya.

—Je crois! taille, grande selon l’alférez, ordinaire selon le P. Dámaso; teint brun; yeux, noirs; nez, régulier; bouche, régulière; barbe, aucune; cheveux, noirs...

—Ah, ah! et signes particuliers?

—Chemise noire, pantalon noir, bûcheron...

—Ah! il ne s’échappera pas; il me semble déjà le voir. [394]

—Ne le confonds pas avec un autre qui lui ressemblerait.

Et les deux soldats poursuivirent leur ronde.

A la lumière des lanternes nous voyons s’avancer deux ombres, l’une suivant l’autre en se dissimulant de son mieux. Un énergique: Qui vive? les arrêta toutes deux. D’une voix tremblante, la première répondit: Espagne!

Les deux soldats s’en saisirent et la conduisirent devant une lanterne pour la reconnaître. C’était José, mais les gardes, moins instruits que nous de sa personnalité, hésitaient, se consultaient du regard.

—L’alférez nous a dit qu’il avait une cicatrice! dit à voix basse le visaya. Où vas-tu?

—Commander une messe pour demain!

—N’as-tu pas vu Elias?

—Je ne le connais pas, señor! répondit José.

—Je ne te demande pas si tu le connais, imbécile! nous non plus nous ne le connaissons pas, je te demande si tu l’as vu.

—Non, señor.

—Écoute bien, je vais te dire son signalement. Taille à la fois haute et ordinaire, cheveux et yeux, noirs; tout le reste est ordinaire. Le connais-tu maintenant!

—Non, señor, répondit José ahuri.

—Alors, sulung2! brute, bourrique!—Et ils lui rendirent la liberté avec une bourrade.

—Sais-tu pourquoi Elias est grand pour l’alférez et ordinaire pour le curé? demanda pensif le tagal au visaya.

—Non.

—C’est parce que, quand ils l’ont vu, l’alférez était enfoncé dans la mare, tandis que le curé était debout.

—C’est vrai! s’écria le visaya; tu as du talent..... comment se fait-il que tu sois garde civil? [395]

—Je ne l’ai pas toujours été; autrefois j’étais contrebandier! répondit le tagal avec jactance.

Mais une autre ombre attira leur attention. Ils l’arrêtèrent d’un qui vive? et l’amenèrent aussi à la lumière. Cette fois, c’était Elias lui-même qui se présentait.

—Où vas-tu?

—Je poursuis, señor, un homme qui a battu et menacé de tuer mon frère; il a une cicatrice à la figure et s’appelle Elias...

—Ha? s’écrièrent à la fois les deux gardes, et ils se regardèrent épouvantés, puis se mirent à courir dans la direction de l’église, du côté où, quelques minutes auparavant, José avait disparu.

1 «Les Visayas ou Bisayas sont une population d’origine malaise qui, lors de l’arrivée des Espagnols possédait déjà une civilisation et une écriture spéciales. Ils demeurent dans les îles qui portent leur nom, excepté ceux qui se sont établis au Nord et sur la côte Est de Mindanao, dont la population musulmane se bisayarisera de plus en plus car certaines tribus ont accepté le christianisme et apprennent dans les écoles la langue bisaye. Au temps de la découverte, ils étaient tatoués; aussi avaient-ils reçu des Espagnols le nom de Pintados qui leur est resté jusqu’au XVIIIe siècle. Ils sont chrétiens; leur langue comprend plusieurs dialectes dont les plus importants sont le Cebuano et le Panayano.» F. Blumentritt.

En ces derniers temps, ils ont manifesté quelque disposition à séparer leur cause de celle des Tagals et à proclamer une République des Visayas, indépendante du gouvernement institué par Aguinaldo.—N. des T.

2 Va-t’en!—N. des T.

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