Contes de Restif de la Bretonne (French) Chapter 17

Jamais Néné n'avait été si contente: elle paya, se chargeait de l'étofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un coup-d'œil du vieillard les eût instruits; soit d'eux-mêmes, les garçons les en débarassèrent malgré elles, et leur offrirent leur bras pour les remener. «Que vous êtes charmante, mademoiselle, disait le plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de me faire connaître: Je suis riche; de bonne 74 famille; mes ancêtres sont commerçans en draps depuis plus d'un siècle: On m'a placé chez monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous voyez que c'est un établissement avantageux et tout formé: Ma mère m'adore: toutes mes volontés seront une règle pour elle; d'ailleurs votre nom est connu; monsieur votre père se ruina, mais il ne fit tort d'un sou à personne; son honneur est entier dans le corps des marchands: Consentez à devenir ma compagne, à rentrer dans un état pour lequel vous êtes née.»

Ce jeune garçon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la raison. Dolsans n'avait pas un moment balancé Lussanville: Satinbourg (c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par l'inclination; mais par la convenance, la douce égalité, l'amour d'un premier état. La jeune fille répondit sagement: «Monsieur, je suis reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas séant: mais voyez ma bonne.» Ces derniers mots satisfirent le jeune garçon marchand.

Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. «Cette jeune demoiselle dépend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas fâchée de lui trouver un établissement honnête; et je suis votre affaire. Un frère aîné que 75 j'avais, vient de mourir: mon père, chez lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut au moins celle de M. Delaunage: il est âgé, infirme, veut se retirer, et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville: je préfère mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai mon possible pour la rendre heureuse.—Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit la bonne Néné.» Et l'on arrive.

Tandis que la gouvernante rendait compte à sa pupille des propositions de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles, parlaient à la marchande de modes. L'un était le comte d'A***, et l'autre le marquis de C***; charmans, riches, maîtres d'eux-mêmes. Leurs vues n'étaient pas honnêtes comme celles de Lussanville, mais ils étaient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup à la marchande, de faire la fortune de sa nièce et de la rendre une fille de conséquence: Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de préjugé, pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considéré dans le monde. La marchande (et de modes encore!) élevée chez les ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-là; elle les assura que jamais elle ne consentirait à l'échange, et les pria sérieusement de n'y plus songer.

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