Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 11

Bonne année. — Les bonbons à faux poids. — Petite guerre contre les abus. — Ma besogne de l’an prochain. — La Bourse. — Le Jardin des Plantes. — La Manufacture des tabacs. — Les théâtres. — Les ateliers. — Les hôpitaux. — Le gymnase Triat. — Je ne suis pas un homme sérieux, et je m’en trouve bien. — L’Académie. — Quatre candidats : — M. O. F., — M. C. D., — M. H. M., — M. J. S. — Un mot sur une brochure célèbre. — Une personne d’Orléans. — Ma petite opinion sur le débat. — La politique au théâtre. — Encore la revue des Variétés. — Explication d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard. — Le carnaval. — Le deuxième bal de l’Opéra.

Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre, deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes.

Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un franc cinquante centimes environ.

Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort [p. 167] au-dessus des épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise, il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement : « Ce n’est pas quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six francs ; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac, et mon nom en toutes lettres : que peut-on exiger de plus ? »

Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le mal ? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais, à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir.

Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On prétend que les citoyens français n’ont pas [p. 168] le droit de tout dire ; je te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau privilége ! Tu verras.

Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de la morale étroite et de l’austérité niaise.

Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans.

Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies.

Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre.

[p. 169]

Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis encore, ne vont pas.

La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange !) la Bienfaisance aux prises avec la Charité.

Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans l’enseignement de M. Chevé.

Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas un homme sérieux. Tant mieux ! cousine ! C’est à ce prix qu’on achète le droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens [p. 170] ne feront qu’en rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique, l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets.

Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera pas attendre. Un fauteuil est vacant ; quatre candidats, m’a-t-on dit, sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat de nos prosateurs ; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier. Il ne porte pas l’âme déchirée jusqu’à mourir, comme ce cher et malheureux Alfred de Musset ; mais il est tout plein des qualités brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux.

L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville : [p. 171] poëte autant qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants ; inventeur timide mais souvent original ; modéré de parti pris dans le comique et le pathétique ; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût ; moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des académies.

Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons ; ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose, intitulée : les Rivaux amis.

Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes ; car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires.

[p. 172]

Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du Devoir, de la Liberté, de la Religion naturelle ; homme de principes plutôt que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante. Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes ; et je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix.

Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée : le Pape et le Congrès, mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en parlent ; quelques personnes en crient.

La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct, sans aucune recherche d’élégance, [p. 173] et mâle sans nulle affectation de rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au fait et néglige les préambules.

Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute, mais digne de tous les respects.

L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui, sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la religion. Il fait mieux : il relève le chef spirituel de l’Église ; il détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire auguste et sainte ; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de Paris.

[p. 174]

Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut. Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la France étaient du même avis.

Hé bien ! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des mieux salariés. Mais n’importe ! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine d’insurgés : nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce : l’autorité [p. 175] du bon sens et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon normand :

« Allez, marchez ! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous, mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre. Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans ! Personne ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là ; Orléans ne fera pas ses frais cette année ; Paris et Bologne, Florence et Modène, Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860 comme s’il n’y avait pas d’Orléans ! »

Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage : « Vous avez le poing solide ; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre complaisance font toute leur force. Il est facile de les [p. 176] dominer, il est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on fait pour eux les rend plus exigeants ; qui les oblige s’oblige. Essayez d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché ! Et ils ont prouvé par une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu. »

Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis pas coutumier du fait ; mais la politique envahit tout, même les salons et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie, on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier qui ne s’intéresse aux affaires publiques ; M. et madame Denis ne s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la Porte-Saint-Martin encaisse tous les [p. 177] soirs 5,000 francs, qui ne sont pas précisément le denier de saint Pierre ; et les applaudissements de la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot.

Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé, qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes d’Orléans.

[p. 178]

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