Le gouvernement de la France est démocratique et absolu. — L’ancienne monarchie. — Les associés du pouvoir royal. — A quelles conditions on pouvait régner sur la France. — La révolution abroge le droit divin et proclame le droit du peuple. — L’Europe monarchique se révolte contre ces nouveautés. — La France choisit un chef militaire. — La coalition est la plus forte. — Restauration. — Révolution bourgeoise de 1830. — La bourgeoisie règne pour son compte. — Révolution de 1848. — Faiblesse du parti démocratique. — Les vieux partis s’accordent contre la démocratie. — Élection d’un président. — Résistance de la démocratie. — Influence des partis vaincus. — Dix ans de réaction. — Expédition de Rome au dehors et au dedans. — Initiative de l’empereur et retour aux principes de 89. — Campagne d’Italie au dedans et au dehors.
Ma chère cousine,
Le spectacle des affaires publiques est assez curieux pour mériter un quart d’heure d’attention.
Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. On peut même affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se fait plus démocratique à mesure qu’il devient plus [p. 316] absolu. Un prince élu par la majorité du peuple, en vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays dans l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre de la révolution française.
Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, la majorité des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, par ignorance, à une monarchie théocratique et aristocratique. Théocratique, car le roi régnait par la grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance invisible et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses prêtres. Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur le dévouement intéressé d’une classe privilégiée.
En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, mais la majorité de la nation était parfaitement esclave. Le roi devait une certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire aux prêtres, et une certaine déférence à la noblesse. Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces deux puissances collatérales, et quelquefois rivales de la royauté. La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne contre Louis XI, Louis XIII et Louis XIV enfant ; sans parler des petites conspirations qui remplissent notre histoire. Le clergé régna sur les rois et les contraignit d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes. Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes [p. 317] de la monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, on est tenu d’exécuter ses commandements, et au besoin de leur prêter main-forte. Cette théorie est admirablement développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet : la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte. L’évêque de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage les idées qui avaient été de tout temps imposées par le clergé catholique et subies par les rois de la France.
De toute antiquité, nos souverains par la grâce de Dieu ont eu des gendarmes, des dragons et des bourreaux au service de l’Église. Je ne veux pas remonter jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la rupture du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un fer rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement l’histoire du XVIe siècle, écrite en lettres de sang, sous la dictée de la cour de Rome. Rappelez-vous que notre Henri IV, après avoir échappé aux dangers de la Saint-Barthélemy, menaça de la peine de mort les bouchers qui vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire moins, du jour où il régna par la grâce de Dieu. Louis XIV, le mieux obéi de tous les maîtres, employa une partie de son règne à se défendre contre les empiétements de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le feu les intérêts de l’Église.
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Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait comme un député du ciel, et, quoiqu’il eût souvent maille à partir avec ses électeurs, il accomplissait fidèlement un mandat impératif. Louis XV, qui ne croyait pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser comme lui, car l’athéisme aurait sapé les fondements de son autorité. Jusqu’aux derniers jours du droit divin, jusqu’à la veille de 89, le roi maintint les priviléges de la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers pour la grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre de France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la gloire de mettre en liberté les derniers esclaves. Ils vivaient en Franche-Comté, et ils appartenaient à un couvent de moines. Jamais peut-être les rois n’auraient osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la colère de Dieu.
La Révolution abrogea le droit divin et proclama le droit du peuple. Depuis longtemps déjà, l’absurdité du vieux principe était admise par tous les bons esprits. Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le XVIe siècle, des protestations un peu déclamatoires. Sous Louis XIV, un grand homme peu connu aujourd’hui, le pasteur Jurieu, établit avec une logique invincible ce principe de la souveraineté nationale, qui fut prêché [p. 319] par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention. Principe aussi vieux que la raison humaine ; admis sans contestation par les philosophes de l’antiquité, mais étouffé, durant plusieurs siècles, par la double oppression de la force et de la foi.
L’Église nous avait appris que les uns naissent pour commander, les autres pour obéir ; celui-ci pour encaisser les impôts, celui-là pour les verser dans la caisse et pour rendre à César ce qui n’appartient point à César. La Révolution a décidé, conformément aux lois de la nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des citoyens égaux entre eux, nés pour s’aider les uns les autres et vivre en paix.
Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, tous les rois par la grâce de Dieu prissent les armes contre une doctrine formidable qui menaçait de les détrôner. De là cette coalition qui faillit écraser la république française. La nation dut se défendre ; elle s’organisa en armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un général, imperator. Napoléon, quel que soit l’usage et l’abus qu’il a faits de son pouvoir et de son génie, n’a jamais été, en droit, que le premier magistrat d’une démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le droit divin, mais dans le droit national. Il régnait par [p. 320] délégation du seul souverain qui n’abdique jamais : le peuple.
La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la vieille Europe entrèrent chez nous, la baïonnette en avant, et nous imposèrent la monarchie du droit divin, à laquelle personne ne croyait plus.
Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce à la fatigue et au découragement du peuple. Ils s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs ancêtres et le principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église, roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir longtemps. Une force nouvelle grandissait autour de la monarchie et contre elle. La bourgeoisie, fière du rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par la vente des biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes du XVIIIe siècle, battit en brèche les derniers représentants du droit divin, et les culbuta en 1830.
Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom des principes de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, lorsqu’elle aperçut le trône vide, elle s’avisa qu’un trône est un siége confortable, et elle s’assit. Durant dix-huit années, la souveraineté nationale fut confisquée par la bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus riche et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même [p. 321] dans la personne de Louis-Philippe. Elle administra à son profit les affaires du dedans et du dehors, sans nul souci des besoins ni des sentiments du menu peuple.
La nation est fière de son drapeau ; elle aime la gloire ; elle souffre impatiemment les mépris de l’Europe : la bourgeoisie officielle adopta la paix à tout prix et rangea modestement la France parmi les puissances de troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux ; il manquait de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille choses nécessaires à la vie : la bourgeoisie régnante maintint énergiquement un système de monopoles dont elle tirait grand profit. Le peuple est désireux de prendre part aux affaires publiques, depuis qu’il sait que c’est son droit : l’oligarchie bourgeoise eut soin de le tenir à l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, où elle faisait de beaux discours ; elle décida, de concert avec son roi, que les grands hommes sans argent ne seraient point admis à ces réunions.
Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire que, durant ces dix-huit années, elle se défendit énergiquement contre les invasions de la noblesse et du clergé. Le pouvoir lui semblait si bon, qu’elle n’admettait personne au partage. Mais, un beau matin, le petit peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle [p. 322] ne régnait ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. Cet événement se rapporte à l’année 1848.
La France fut pendant quelques mois dans le même état que sous la Convention nationale. Chaque citoyen reprit la part de souveraineté qui lui revenait de droit, et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents députés, véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. Je crois même qu’ils rédigèrent ensemble une constitution démocratique dont on pourrait trouver quelques exemplaires dans les bibliothèques.
Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que le bon droit. Il était faible, divisé, et pauvre en hommes de génie. Pour comble de malheur, il traînait à sa suite une queue de principes faux, de théories subversives et d’utopies absurdes.
Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans lien, ses ennemis s’organisaient à merveille. Les partisans du droit divin, renversés en 1830, et les chefs de la bourgeoisie censitaire détrônés en 1848, se liguaient contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de la rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé et de la boutique, former une association fraternelle et travailler ensemble au renversement de la République.
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Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit divin et de cette race de saint Louis dont la Providence nous conserve un rejeton en Allemagne. Les autres ne voulaient pas remonter si haut. Ils se seraient contentés d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné si bourgeoisement au profit de la bourgeoisie. En attendant, pour réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent que la République serait gouvernée par un président.
Il se présenta un candidat de qui le nom, par un hasard merveilleux, avait une triple signification. C’était un prince d’origine démocratique. Le chef illustre de sa maison avait relevé le principe d’autorité et rétabli le culte catholique : deux recommandations toutes-puissantes aux yeux des partis qui regrettaient le passé. Mais son plus grand prestige était dans les souvenirs de gloire inséparables du nom de Napoléon. Le corps de la nation, ces paysans et ces ouvriers qui entretenaient pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme, votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la gloire. La bourgeoisie déchue et les champions du droit divin l’appuyèrent de toute leur influence, espérant qu’il relèverait le principe d’autorité et remplirait dignement l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux partis [p. 324] poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services au président de la République, persuadés que, s’ils mettaient la main aux affaires, ni la République, ni le président ne dureraient longtemps.
Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions du nom et de l’homme : ce fut le parti démocratique. Ceux qui avaient inutilement cherché à fonder la république de 1848 ne voulurent voir qu’un ambitieux, un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel. L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis explique cette erreur, qui faillit creuser un abîme entre la démocratie et son nouveau chef. On oublia que ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès fameux : « Je représente un principe, l’appel au peuple. » On ne se souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince écrivain qui débuta dans le journalisme par des écrits démocratiques où circule librement la séve audacieuse de 89. La guerre fut violente et finit par un événement que le vainqueur lui-même a sans doute déploré.
Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction antidémocratique. Napoléon III, malgré les tendances de son esprit et l’origine de son pouvoir, a dû s’appuyer sur les partis du droit divin et du droit bourgeois. Il a dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer, des sacrifices [p. 325] énormes. Il a dû prendre des mesures sévères contre la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir de défendre l’Université, fille de Napoléon Ier, contre ses éternels ennemis. A cette malheureuse expédition de Rome, qui écrasait dans son œuf une démocratie légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation énergique des vieux partis, une expédition de Rome à l’intérieur.
Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de ces dix dernières années, on sera frappé de voir à toute heure un démocrate très-libéral comprimer une majorité qu’il aime et dont il est aimé, pour la satisfaction d’une minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est le fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, toutes les fois que l’initiative personnelle trouve une petite place. Voyez la lettre à M. Edgard Ney, après l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte éclatant par lequel le souverain de la France a épousé une personne de grande famille et de grand cœur, mais qui n’était pas de sang royal. Y a-t-il rien de plus démocratique au monde que ces discours, ces brochures, ces articles du Moniteur, qui établissent comme un dialogue quotidien entre le prince et la nation ?
Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de [p. 326] Napoléon III aient surmonté tous les obstacles. Les vieux partis ont perdu leur influence sur le prince aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule autour de sa voiture avec des acclamations et des larmes. Ce fut, si je ne me trompe, le premier jour de vraie popularité. Les vieux partis boudaient dans un coin, je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement d’une grande œuvre démocratique et libérale ; la nation applaudissait de toutes ses mains ; tous les cœurs battaient à l’unisson ; il n’y avait plus personne entre la France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi.
Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur a commencé, si je ne me trompe, une campagne d’Italie à l’intérieur. La réforme des lois douanières, l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. Si les Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les vieux partis, s’obstinent dans leur attitude rogue, s’il n’intervient entre la démocratie et le droit divin aucun traité de Villafranca, la France est en bonne voie.
Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans cette route nouvelle. Il est aussi impossible de changer en un jour la pente d’un gouvernement que de rejeter [p. 327] en arrière un train lancé à grande vitesse. Les instruments du pouvoir sont tous ou presque tous choisis sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. L’administration est ici légitimiste, là orléaniste, presque partout ultramontaine et soumise aux influences cléricales. Mais je me figure qu’un souverain et une nation qui s’entendent sur les principes auront bon marché des ennemis communs qui les séparent.
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