Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 8

Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes. — Je le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine. — Opinion du parrain sur le corps médical. — Il songe à se mettre entre les mains d’un homœopathe. — Opinion de mon ami sur l’homœopathie. — Erreur d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre intermittente. — Similia similibus curantur. — Dangers terribles qui suivraient l’application de ce principe. — Aussi, les homœopathes se gardent-ils de l’appliquer. — Système de l’atténuation. — Le médicament supprimé. — On le remplace par une sorte de fluide impondérable : un peu de je ne sais quoi pilé et délayé. — Je prends la défense de l’homœopathie. — Cures incontestables. — Guérison de la jeune femme empoisonnée. — Effets du régime homœopathique. — Conversion de plusieurs médecins allopathes. — Apothéose.

Ma chère cousine,

Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux rhumatisme. Il souffre cruellement, le pauvre homme, et il ne serait pas fâché de guérir une bonne fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et je l’ai conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur Tripier, qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera [p. 121] jamais. Au lieu de poursuivre la clientèle, il s’adonne à la recherche de la vérité, et tout me porte à croire qu’il signera plus de livres que d’ordonnances.

Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, M. Claude Bernard, un des plus grands hommes de notre siècle. Encore un médecin qui n’a jamais ordonné de lavement à personne ; mais il a fait à lui seul une révolution dans la science physiologique.

Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait des épreuves. Je lui présentai ton parrain, qui crut devoir prononcer un petit discours.

— Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous les remèdes et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis que les médecins font exprès de prolonger nos maladies pour l’argent qu’ils gagnent sur nous. Mais, puisque vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un rien de temps, afin d’être plus tôt débarrassé de moi.

Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente naïveté, assez commune chez les malades d’une certaine classe. Il promit à ton parrain, sinon de le soigner lui-même, au moins de le mettre entre les mains d’un homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était guérissable.

[p. 122]

— Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, et que vous avez des médecins au service de vos amis, je vous demanderai de préférence un somnambule ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs à la douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau temps que je n’y crois plus. Ils se trompent neuf fois sur dix et vous soignent pour le poumon quand c’est le foie qui est malade ; tandis qu’un somnambule, ayant la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme si vous étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, de saignées, de sangsues et de drogues amères, tandis qu’un homœopathe guérit toutes les maladies avec trois grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure.

— Tranchons le mot, répliqua mon ami : vous éprouvez le besoin de vous jeter dans les bras des charlatans ?

Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. Ce n’était pas que j’eusse une confiance illimitée dans la double vue des somnambules ; mais l’homœopathie, au moins, mériterait plus de respect. C’est une science comme toutes les autres ; ses lois découlent logiquement d’un principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, mais qu’il est inconvenant de tourner en ridicule. D’ailleurs, l’homœopathie est à la mode, et les gens riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses de [p. 123] leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de cette école qui sont de fort honnêtes gens et des hommes de beaucoup d’esprit.

Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur vit bien qu’il ne pourrait nous convaincre que par de bonnes raisons.

— L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie fondée sur une hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, ayant pris du quinquina, crut s’être donné une fièvre intermittente. Il en conclut assez précipitamment que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa sa conclusion et établit en principe que tous les poisons qui donnent la colique sont des remèdes contre la colique ; que tout médicament donne les maladies qu’il guérit et guérit les maladies qu’il donne ; provoque ou fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous mal à la tête, prenez les remèdes les plus propres à donner un mal de tête. Vous toussez à rendre l’âme, cherchez les irritants les mieux conditionnés pour vous faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et vous vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique : Similia similibus curantur.

» Malheureusement, il est douteux que le quinquina [p. 124] donne la fièvre intermittente ; il est douteux que l’opium éveille un homme endormi ; il est douteux que le café apaise l’irritation des nerfs ; il est douteux que la saignée fortifie les anémiques et que le homard guérisse l’indigestion. Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué franchement à leurs malades le similia similibus, le monde aurait été un champ de carnage. Une expérience mal faite, une conclusion précipitée et un principe arbitraire auraient dépeuplé le globe avec plus de succès que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, gardien de la vie des citoyens, aurait pris des mesures contre les destructeurs homœopathes : on les aurait détruits à leur tour ; les préfets auraient ordonné des battues, et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu traquer comme des bêtes fauves, au lieu de gagner cent mille livres de rente.

» Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et voici ce qu’ils ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne de leur boutique le célèbre similia similibus. C’est latin, c’est joli, c’est harmonieux, c’est nouveau et paradoxal, c’est un principe, peu démontré, j’en conviens ; mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire plus de badauds avec un principe douteux qu’avec [p. 125] le sens commun tout bête et tout naïf. Mais, comme on n’en voulait qu’à la bourse des malades et nullement à leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce similia similibus.

» A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes analogues à ceux que produit l’empoisonnement par l’arsenic, c’est par l’arsenic qu’il le faut traiter, en vertu du similia similibus. Mais, si l’homœopathe administrait le médicament à forte dose ou seulement à dose raisonnable, les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent de procéder par atténuation.

» Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie avec cinq grammes de sucre de lait. L’opération doit durer une heure, partagée en six fois : six fois six minutes de broiement et six fois quatre minutes de frottement. Première opération.

» Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion d’un pour cent, on prélève cinq centigrammes qu’on broie de la même manière, avec cent fois leur poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième atténuation.

» Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment [p. 126] plus qu’un dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes de gramme. On les broie soigneusement avec cent fois leur volume de sucre de lait, et l’on fabrique ainsi la poudre de troisième atténuation, poudre au millionième d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les eaux du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans danger ; la troisième atténuation des homœopathes pourrait donc se manger à la cuiller.

» Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes : ils poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième atténuation ! La manière de procéder change un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à écraser tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, le sucre de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par des secousses. Après chaque opération, on conserve une seule goutte de liquide arsénieux pour servir à l’opération suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais. Combien pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième atténuation ?

— Dame ! répondit ton parrain, autant qu’il y en a dans ma soupe ou dans le lait de nos vaches, c’est-à-dire pas du tout.

— Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les homœopathes administrent à leurs malades ?

[p. 127]

— Des frottements et des secousses. Ils en conviennent de bonne foi, lorsqu’on leur serre le bouton. « Les substances médicinales, dit Hahnemann, ne sont pas des matières mortes dans le sens vulgaire qu’on attache à ce mot. Leur véritable essence est dynamique, au contraire ; c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini… » Jahr et Catellan ont développé cette théorie mystico-pharmaceutique : « La vertu réelle, disent-ils, se trouve à un état plus ou moins latent, et ne saurait être mise en activité que par la destruction de la matière primitive et l’addition d’une autre substance qui, en qualité de simple véhicule, reçoit la vertu développée et la transmet à l’organisme. » Et tenez ! voici qui est plus fort : « Une goutte de médicament versée dans le lac de Genève n’en fera jamais une atténuation homœopathique, quoique la proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit loin d’être une fraction aussi petite que celle à laquelle se trouve le médicament dans la trentième atténuation. »

— Parbleu ! dis-je à mon ami, si le médicament est expulsé ou détruit avec tant de soin avant d’être donné au malade, que faisons-nous du similia similibus ? Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à établir un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune [p. 128] conséquence ? Avait-il besoin de démontrer que l’opium réveille les endormis, — opium facit vigilare, — lorsqu’il administre à son malade des frottements en globule et des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium ? Le père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur qui jetterait en terre des fondations énormes et bâtirait sa maison à côté. Il me rappelle encore ce généalogiste naïf qui veut prouver que Jésus-Christ descend d’Abraham. « Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda, » et ainsi de suite durant quarante et une générations, pour aboutir à saint Joseph, qui ne fut point le père de Jésus-Christ. Que faisons-nous du similia similibus ?

— L’enseigne de la boutique.

— Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, messieurs les docteurs, que cette boutique-là fait concurrence à la vôtre et que vous ne seriez pas fâchés de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous le dites, que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils guérissent quelquefois leurs malades, et des malades, ne vous en déplaise, que vous aviez médicamentés sans les guérir. Qu’on me donne de l’arsenic ou de l’opium, ou des frictions en bouteille, je m’en moque comme de [p. 129] Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de recouvrer la santé.

— Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis trop juste pour nier les miracles de l’homœopathie. Si vous alliez aujourd’hui soumettre vos rhumatismes à un disciple d’Hahnemann ; s’il vous présentait gravement et solennellement une cuillerée d’eau claire ; s’il vous disait d’un ton d’infaillibilité pontificale : Buvez, et vous serez guéri ! vous boiriez, mon cher monsieur, et vous seriez, sinon guéri pour toujours, du moins soulagé pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait rien à démêler avec la raison ; mais je n’ai pas nié son influence sur l’imagination des hommes. La raison et l’imagination sont deux facultés distinctes, comme vous savez. L’une repousse obstinément les miracles, l’autre en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis, j’ai administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais soin d’annoncer comme un médicament très-actif. L’effet était plus ou moins violent, suivant l’imagination du malade : foudroyant quelquefois, mais jamais nul. Les préparations homœopathiques ont précisément la même vertu que les pilules de mie de pain.

» Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de quelques chagrins domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. [p. 130] Elle ouvrit un flacon de strychnine que son médecin lui avait confié avec les recommandations les plus sévères : poison terrible, renforcé à coups de pilon, multiplié par une série incalculable de frottements et de secousses ; en un mot, trentième atténuation ! Elle en but la moitié, bien convaincue que le tout suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et chevaux. Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout de bon : l’imagination des femmes est si vive ! Je me fis raconter toutes les circonstances du suicide, j’examinai le flacon, je lus le nom du pharmacien, et je partis d’un grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques mots la nullité absolue des préparations de ce genre, et, pour ajouter à mon discours une péroraison sans réplique, je bus d’un trait la prétendue strychnine qui restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes morbides s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis tout à fait bien. Elle fit un bout de toilette, me retint à dîner, et mangea de grand appétit.

Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton parrain. Quant à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge de l’homœopathie pour me rendre à la première sommation.

[p. 131]

— Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez au moins que les homœopathes ont inventé un régime admirable et qui vaut tous les médicaments du monde ?

— Leur régime est excellent, répondit-il ; c’est le même que nous prescrivons à nos malades de temps immémorial. J’avoue cependant qu’ils ont un avantage sur nous : on leur obéit aveuglément. Si je vous recommandais deux ou trois heures de repos horizontal dans l’après-midi, je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez l’ordonnance, car la médecine allopathique admet fort bien la discussion. Vous connaissez plus ou moins nos médicaments ; ils vous sont assez familiers pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans façon.

» Un homœopathe vous prescrira : « Déjeuner à dix heures, au moment où les globules de la veille ont cessé d’agir ; prendre un globule à midi, se coucher une demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre heures, pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti. » L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. Vous resterez au lit, par respect pour ce médicament extraordinaire et mystérieux. Ce que vous auriez refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous l’accorderez [p. 132] sans marchander à la pilule de mie de pain.

» Grâce au régime, qui est un plus grand médecin que tous les docteurs du monde, l’homœopathie obtient des succès légitimes, dans la classe aisée des grandes villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice ou à la sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un accident ou une vraie maladie le met sur le flanc, n’a rien à démêler avec les prescriptions homœopathiques. Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit, lorsqu’un paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à l’homœopathe. Ces messieurs ont pourtant inventé la saignée homœopathique.

— Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, une saignée homœopathique ? C’est comme qui dirait une piqûre de puce…

— Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en ôter ? Non, c’est un globule aussi inoffensif que les autres, car il faut avouer que les homœopathes ne font de mal à personne. Mais, si le malheur veut jamais que vous soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous faire saigner homœopathiquement.

— Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie [p. 133] était impuissante à traiter les maladies véritables, si elle ne guérissait que les bobos sans gravité, si tout le bruit qu’on a fait autour de cette prétendue science ne servait qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de mie de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs passer avec armes et bagages dans le camp des homœopathes ? Je comprends que l’homme du monde, animal d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par une prétendue science ; mais qu’une multitude de savants y soient pris, voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer.

— Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie a fait, dans les derniers temps, des recrues assez nombreuses. Beaucoup de médecins se convertissent journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps médical ? Je le veux bien, par politesse. Dans tous les cas, vous serez moins étonné du nombre des nouveaux convertis, si vous me permettez une observation et une citation.

» La médecine est à la fois une science et un art. Elle exige non-seulement des études longues et sérieuses, mais une application quotidienne, un travail assidu, une lutte perpétuelle contre un ennemi plus changeant et plus insaisissable que Protée. Il faut que le médecin [p. 134] ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes de la science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet des malades, il exerce son diagnostic à deviner la cause cachée des effets visibles et à remonter jusqu’aux sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet, plein de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, je n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me suis arrêté ici, et je casse des pierres sur la route où marchent mes confrères.

» Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, n’exige aucune étude spéciale. C’est une industrie facile, à la portée de tout homme qui sait lire et écrire. L’anatomie, la physiologie, le diagnostic, chimères ! Un homœopathe débarque chez un malade qu’il n’a jamais vu : il ouvre les yeux ; il observe un, deux, trois, quatre symptômes apparents, visibles à tout le monde. Il ouvre un petit livre où les symptômes sont numérotés et correspondent à certains médicaments, et voilà l’ordonnance toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni même qui il peut être : avalez ces globules et priez Dieu qu’il vous rende la santé.

» Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation des malades est aussi inutile à l’homœopathie que l’étude des maladies, lisez ce passage d’Hahnemann :

[p. 135]

« Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de personnes m’ont adressé, de mettre sous les yeux du public quelques exemples de guérisons homœopathiques, et l’on y parviendrait, que le lecteur n’en retirerait pas une grande utilité… Chaque cas de maladie non miasmatique étant individuel et spécial, ce qui le distingue de tout autre cas lui est également propre, n’appartient qu’à lui et ne peut servir de modèle au traitement à suivre dans d’autres cas. »

» Jahr a pris soin de rédiger une table alphabétique où les symptômes et les médicaments sont rangés comme les chiffres d’une table de Pythagore ou les heures d’un itinéraire des chemins de fer. « Cette table, » dit-il, « pourra être utile au praticien. En la détachant du volume, il pourra l’annexer à son cahier de notes et la consulter facilement pendant qu’il écrira son ordonnance. »

» Comprenez-vous maintenant qu’un assez grand nombre de médecins aient embrassé l’industrie homœopathique ? Si l’on ouvrait un nouveau boulevard aux portes de Paris, un boulevard bien pavé, bien ombragé, bien balayé ; si l’administration paternelle de la ville offrait la table, le logement et des rentes à tous ceux qui consentiraient à se promener là sans rien faire, croyez que la promenade nouvelle serait plus fréquentée que la [p. 136] grande allée du bois de Boulogne, et qu’on y rencontrerait des médecins par douzaine.

— Mais, dis-je à mon ami, pour vous exprimer si librement sur vos confrères, il faut que vous n’ayez pas l’esprit de corps.

— Mais, répondit-il, l’esprit de corps me condamnerait à prendre la défense de tous les docteurs, même lorsqu’ils se font montreurs de somnambules. Je vous mènerai chez une somnambule, un de ces quatre matins, et vous verrez de bien autres jongleries.

— Attendez ! m’écriai-je en l’interrompant ; ce que vous m’avez dit des homœopathes me paraît fort instructif. Je veux l’écrire à ma cousine.

— Parbleu ! mon cher ami, votre cousine aura la primeur de mon livre ; car j’écris, depuis tantôt huit jours, ce que je vous ai dit aujourd’hui.

[p. 137]

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