L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 107

Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouvant la vie qu'il menait indigne d'un véritable chevalier errant, résolut de prendre congé de ses hôtes et de s'en aller à Saragosse, afin de se trouver au tournoi annoncé, où il prétendait conquérir l'armure, prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il était à table avec le duc, bien résolu à lui déclarer son intention, on vit tout à coup entrer dans la salle deux femmes couvertes de deuil de la tête aux pieds. L'une d'elles, s'approchant de notre héros, se jeta à ses pieds et les embrassa avec des gémissements si prolongés, qu'on crut qu'elle allait expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que c'était quelque nouveau tour qu'on voulait jouer à don Quichotte, l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne savaient qu'en penser.

Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis, l'ayant priée d'écarter son voile, on reconnut la vénérable señora Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise, surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la duègne pour une créature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle fût capable d'une si grande crédulité. Enfin la señora Rodriguez se tourna du côté de ses maîtres, et après avoir fait une profonde révérence, elle leur dit humblement:

Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir à mon honneur d'un embarras où m'a plongée l'audace d'un vilain malintentionné.

Je vous l'accorde, lui répondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur don Quichotte tout ce qu'il vous plaira.

Valeureux chevalier, dit la señora Rodriguez en se tournant vers don Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai raconté la perfidie dont un rustre s'est rendu coupable envers ma chère fille, l'infortunée ici présente. Vous me promîtes alors de prendre sa défense, et de redresser le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de quitter ce château pour retourner aux aventures qu'il plaira à Dieu de vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il plût à Votre Grâce de défier ce rustre indompté, pour le contraindre à épouser ma fille, selon sa promesse; car de 525 penser que monseigneur le duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires à l'ormeau, pour la raison que je vous ai déjà confiée. Sur cela, que Notre-Seigneur Jésus-Christ donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.

Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante (p. 524).

Ma chère dame, répondit don Quichotte avec gravité, séchez vos larmes, et arrêtez vos soupirs: je prends à ma charge la réparation due à votre fille; elle n'aurait pas dû sans doute croire si facilement aux promesses des amoureux, promesses très-légères à contracter et très-lourdes à tenir; mais enfin, puisque le mal est fait, il faut penser au remède; ainsi donc je vous promets, avec la permission de monseigneur le duc, de me mettre sur-le-champ à la recherche de ce dénaturé garçon, et quand je l'aurai trouvé, de le défier et de le tuer s'il refuse d'accomplir sa promesse; car le premier devoir de ma profession est de châtier les insolents et de pardonner aux humbles, de secourir les affligés et d'abattre les persécuteurs.

Seigneur chevalier, répondit le duc, ne vous mettez point en peine de chercher le paysan 526 dont se plaint cette dame, et dispensez-vous de me demander la permission de le défier; je le donne et le tiens pour défié; je me charge de lui transmettre votre cartel, et de le lui faire accepter; il viendra répondre lui-même, et je vous donnerai à tous deux le champ libre et sûr, observant les conditions en usage dans de semblables rencontres, et faisant à chacun une égale justice, comme y sont obligés tous princes qui accordent le champ clos aux combattants.

Avec l'assurance que me donne Votre Grandeur, repartit don Quichotte, je renonce pour cette fois aux priviléges de ma noblesse, je m'abaisse jusqu'à la condition de l'offenseur et me rends son égal, afin qu'il puisse mesurer sa lance avec la mienne. Ainsi donc, quoique absent, je l'appelle et le défie comme traître, pour avoir abusé de cette demoiselle et lui avoir ravi l'honneur. Il deviendra son époux, ou il payera de la vie son manque de foi.

Aussitôt tirant le gant de sa main gauche, notre héros le jeta au milieu de la salle. Le duc le releva, en répétant qu'il acceptait le défi au nom de son vassal, qu'il fixait au sixième jour l'époque du combat, et assignait la cour du château pour champ de bataille, avec les armes ordinaires des chevaliers, la lance et l'écu, le harnais à cotte de mailles et les autres pièces de l'armure, sans fraude ni supercherie, le tout dûment examiné par les juges du camp. Mais, d'abord, reprit-il, il faut savoir si cette bonne duègne et son imprudente fille remettent formellement leur droit entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement le défi serait non avenu.

Je les y remets, dit la duègne.

Et moi aussi, ajouta la jeune fille en baissant les yeux.

Ces dispositions arrêtées, les deux plaignantes se retirèrent. La duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus dorénavant comme ses suivantes, mais en dames aventurières qui venaient demander justice: on leur donna un appartement dans le château, où elles furent servies à titre d'étrangères, au grand ébahissement de ceux qui ne savaient ce que tout cela signifiait.

On était à la fin du repas, quand, pour compléter la fête, entra le page qui avait porté le présent à Thérèse Panza, femme de notre illustre gouverneur. Le duc le questionna avec empressement sur son voyage; il répondit qu'il avait beaucoup de choses à dire, mais que, comme plusieurs étaient de haute importance, il suppliait Leurs Excellences de lui accorder un entretien particulier. Le duc ayant fait sortir la plupart de ses gens, le page tira deux lettres de son sein, et les mit entre les mains de la duchesse; il y en avait une pour elle, et l'autre pour Sancho avec cette suscription: A mon mari Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, à qui Dieu donne heureuse et longue vie.

Impatiente de savoir ce que contenait sa lettre, la duchesse l'ouvrit et en prit lecture.

LETTRE DE THÉRÈSE PANZA A LA DUCHESSE.

«Ma bonne dame, j'ai eu bien de la joie de la lettre que Votre Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est très-beau, et l'habit de chasse de mon mari ne lui cède en rien. Tout notre village s'est fort réjoui de ce que Votre Seigneurie a fait mon mari gouverneur, quoique personne ne veuille le croire, principalement notre curé, maître Nicolas le barbier, et le bachelier Carrasco; mais ça m'est égal, et je ne me soucie guère qu'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu que cela soit comme je sais que cela est. Pourtant, s'il faut dire la vérité, je ne l'aurais pas cru non plus, sans le collier de corail et l'habit de chasse, car tous les gens du pays disent que mon mari est un imbécile, qui n'a jamais gouverné que des chèvres et qui ne saurait gouverner autre chose; mais celui que Dieu aide est bien aidé.

«Il faut que je vous dise, ma chère dame, qu'un de ces jours, j'ai résolu d'aller à la cour,527 en carrosse, pour faire crever de dépit mille envieux que j'ai déjà. Je prie donc Votre Seigneurie de recommander à mon mari de m'envoyer un peu d'argent, et même en assez grande quantité, parce que la dépense est grande à la cour, où le pain vaut, dit-on, un réal, et la viande trois maravédis la livre; mais s'il ne veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bien vite, car déjà les pieds me démangent de me mettre en route. Mes voisines me disent que si ma fille et moi nous allons bien parées à la cour, mon mari sera bientôt plus connu par moi que moi par lui: parce que tout le monde demandera quelles sont les dames de ce carrosse, et que mon valet répondra: La femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria; de cette façon, mon mari sera connu, moi je serai prônée, et à la grâce de Dieu.

«Je suis bien fâchée que dans notre pays les glands n'aient pas donné cette année; j'en envoie pourtant à Votre Seigneurie un demi-boisseau que j'ai cueilli moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma faute s'ils ne sont pas aussi gros que des œufs d'autruche, comme je l'aurais voulu.

«Que Votre Grandeur ne manque pas de m'écrire; j'aurai soin de lui faire réponse aussitôt, et de lui donner avis de ma santé et de tout ce qui se passe dans notre village, où je reste priant Dieu qu'il vous garde longues années et qu'il ne m'oublie pas. Sanchette, ma fille, et mon fils baisent les mains de Votre Grâce.

«Celle qui a plus envie de vous voir que de vous écrire.

«Votre servante, Thérèse Panza.»

La lettre fut trouvée fort divertissante, et la duchesse ayant demandé à don Quichotte s'il pensait qu'on pût décacheter celle que Thérèse écrivait à son mari, le chevalier répondit qu'il l'ouvrirait pour leur faire plaisir. Elle disait ce qui suit:

«J'ai reçu ta lettre, Sancho de mon âme, et je te jure, foi de chrétienne catholique, qu'il ne s'en est pas fallu de deux doigts que je ne devienne folle de joie. Quand j'ai su, mon ami, que tu étais gouverneur, j'ai failli tomber morte du coup, tant j'étais transportée; car tu le sais, on meurt de joie aussi bien que de tristesse. Notre petite Sanchette a mouillé son jupon sans s'en apercevoir, et cela de pur contentement. J'avais sous les yeux l'habit que tu m'as envoyé, et à mon cou le collier de corail de madame la duchesse; je tenais les lettres à la main, le messager était devant moi; eh bien, malgré tout, je croyais que ce que je voyais et touchais n'était que songe; car qui aurait jamais pu penser qu'un gardeur de chèvres deviendrait gouverneur d'île? Tu te rappelles ce que disait ma défunte mère, et elle avait raison: Qui vit beaucoup, voit beaucoup; je te dis cela parce que j'espère voir encore davantage si je vis plus longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier de la gabelle; car bien qu'on prétende que ce sont des offices du diable, toujours font-ils venir l'eau au moulin.

«Madame la duchesse te dira l'envie que j'ai d'aller à la cour: vois si c'est à propos, et me mande ta volonté; j'irai en carrosse pour te faire honneur.

«Le curé, le barbier, le bachelier et même le sacristain, ne peuvent encore croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est folie ou enchantement, comme tout ce qui arrive à ton maître. Samson Carrasco dit qu'il t'ira trouver, afin de t'ôter le gouvernement de la tête, et à monseigneur don Quichotte la folie de sa cervelle; quant à moi, je ne fais qu'en rire, en considérant mon collier de corail, et je songe toujours à l'habit que je vais faire à notre fille avec celui que tu m'as envoyé. J'envoie des glands à madame la duchesse, et je voudrais qu'ils fussent d'or; toi, envoie-moi quelque collier de perles, si l'on en porte dans ton île.

«Maintenant voici les nouvelles de notre village: 528 la Berruca a marié sa fille avec un mauvais barbouilleur, qui était venu ici pour peindre tout ce qu'il rencontrerait. L'ayuntamiento[119] l'a chargé de peindre les armoiries royales sur la porte de la maison commune; il a demandé deux ducats par avance; il a travaillé huit jours, et comme il n'a pu en venir à bout, il a dit pour raison qu'il n'était pas fait pour peindre de pareilles bagatelles. Il a donc rendu l'argent, et malgré tout il s'est marié à titre de bon ouvrier: il est vrai que depuis il a quitté le pinceau pour la pioche, et qu'il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pedro Lobo veut se faire prêtre; il a déjà reçu la tonsure; la petite-fille de Mingo Silvato, Minguilla, l'a su, et elle va lui faire un procès, parce qu'il lui avait promis de l'épouser: les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de son fait, mais lui s'en défend comme un beau diable.

«Il n'y a point chez nous d'olives cette année, et l'on ne saurait trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de soldats est passée par ici, et ils ont emmené chemin faisant trois filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles reviendront peut-être, et alors il ne manquera pas de gens pour les épouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille à faire du réseau, et elle gagne par jour huit maravédis, qu'elle met dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais à cette heure que tu es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence; plaise à Dieu qu'il en arrive autant à toutes les autres. J'attendrai ta réponse et ta décision pour mon voyage à la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire autant qu'à moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde.

«Ta femme, Thérèse Panza.»

Les deux lettres furent trouvées admirables et dignes d'éloges; pour mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, on vit entrer le courrier qui apportait à don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de même devant ceux qui étaient là: mais elle fit quelque peu douter de la simplicité du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui revenait du village de Thérèse Panza, et lui fit tout conter, jusqu'à la moindre circonstance. Le page lui présenta les glands, et de plus un fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une délicatesse exquise.

Mais il est temps de retourner à Sancho, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.

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