L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 110

Pour avoir passé trop de temps à s'entretenir avec Ricote, Sancho ne put arriver de jour au château du duc, et il en était encore à une demi-lieue quand la nuit le surprit. Comme on était au printemps, il ne s'en mit pas en peine; seulement, il s'écarta de la route dans l'intention de se procurer un gîte. Mais sa mauvaise étoile voulut qu'en cherchant un endroit pour passer la nuit, lui et son grison tombèrent dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu de bâtiments en ruine. Lorsque Sancho sentit la terre lui manquer, il se recommanda à Dieu avec ferveur, se croyant déjà au fond des abîmes; pourtant, il en fut quitte à meilleur marché, car à quatre toises il se trouva sur la terre ferme et assis sur sa monture sans s'être fait aucun mal. Il commença par se tâter par tout le corps, et retint son haleine pour s'assurer s'il n'avait aucune blessure; quand il se sentit bien portant, il rendit grâces au ciel de l'avoir préservé d'un danger où il avait failli se mettre en pièces. Le pauvre diable porta aussitôt ses mains de tous côtés pour voir s'il n'y avait pas moyen de se tirer de là; mais les murs étaient si droits et si escarpés qu'il lui était impossible d'y grimper. Désolé de cette découverte, il le fut bien davantage quand il entendit son grison 537 se plaindre douloureusement, et certes avec sujet, car il était en assez piteux état.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Ricote et Sancho allèrent s'asseoir au pied d'un hêtre (p. 534).

Hélas! hélas! s'écria Sancho, que d'accidents imprévus dans ce misérable monde! Qui aurait dit que l'homme qui était hier gouverneur d'une île, commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd'hui seul, sans serviteurs ni vassaux pour le secourir! Faudra-t-il donc, mon pauvre grison, que tous les deux nous mourions de faim ici, ou toi de tes blessures, et moi de chagrin! Encore si j'étais aussi chanceux que le fut monseigneur don Quichotte dans la caverne de Montesinos, où il trouva la nappe mise et son lit tout prêt! Mais que trouverai-je dans ce maudit trou, sinon des couleuvres et des crapauds? Malheureux que je suis! où ont abouti mes folies et mes caprices? Si du moins nous étions morts dans notre pays et parmi les gens de notre connaissance, nous n'eussions pas manqué d'âmes charitables pour nous pleurer et nous fermer les yeux à notre dernière heure! O mon fidèle ami, mon cher compagnon, quelle récompense je donne à tes bons services! mais pardonne-moi, et prie la fortune qu'elle nous tire 538 de ce mauvais pas, après quoi tu verras que je ne suis pas ingrat, et je te promets double ration.

Pendant que le maître se lamentait de la sorte, l'âne restait immobile, tant grande était l'angoisse que le pauvre animal endurait. Le jour revint, et aux premières clartés de l'aurore, Sancho, voyant qu'il était absolument impossible, sans être aidé, de sortir de cette espèce de puits, recommença à se lamenter et à jeter de grands cris pour appeler du secours. Mais personne ne l'entendait, et il se tint pour mort, surtout en voyant son âne couché à terre, les oreilles basses et faisant fort triste mine. Enfin, il l'aida à se remettre sur ses pieds, non sans beaucoup de peine; puis, ayant tiré un morceau de pain de son bissac, il le lui donna en disant: Tiens, mon enfant, quand on a du pain, les maux se sentent moins.

L'infortuné Sancho était dans cette cruelle anxiété, cherchant de tous côtés remède à son malheur, quand il découvrit à l'un des bouts du souterrain une ouverture assez grande pour qu'un homme pût y passer. Il s'y glissa à quatre pattes, et il vit qu'à l'autre bout le trou allait toujours s'élargissant. Revenant sur ses pas, il prit une pierre avec laquelle il pratiqua une brèche capable de livrer passage à son âne, et, le tirant par le licou, il commença à cheminer le long du souterrain. Tantôt il marchait à tâtons, tantôt il entrevoyait la lumière, mais toujours avec une égale frayeur. Dieu puissant, se disait-il, mon maître trouverait ceci une excellente aventure, tandis que moi, malheureux, privé de conseil et dénué de courage, il me semble à tous moments que la terre va me manquer sous les pieds. Tout en se lamentant, et après avoir fait, à ce qu'il crut, près de demi-lieue, il commença à découvrir un faible jour qui se glissait par une étroite fissure, et il espéra revoir la lumière encore une fois. Mais Ben-Engeli le laisse là pour retourner à don Quichotte, lequel attendait avec autant d'impatience que de joie le jour fixé pour le combat qu'il devait livrer au séducteur de la fille de la señora Rodriguez.

Or, comme ce matin-là notre héros était sorti pour tenir son cheval en haleine et le disposer au combat du lendemain, il arriva qu'à la suite d'une attaque simulée à toute bride, Rossinante vint mettre les pieds de devant sur le bord d'un trou dans lequel, sans la vigueur du cavalier qui arrêta sa monture sur les jarrets de derrière, tous deux seraient tombés infailliblement. La curiosité de don Quichotte l'engagea à voir de plus près ce que c'était: il s'approcha sans mettre pied à terre. Pendant qu'il considérait cette large ouverture, de grands cris, partis du fond, vinrent frapper son oreille: Hélas! disait une voix, n'y a-t-il point là-haut quelque chrétien qui m'entende, quelque chevalier charitable qui ait pitié d'un malheureux pécheur enterré tout vivant, d'un pauvre gouverneur qui n'a pas su se gouverner lui-même?

Surpris au dernier point, don Quichotte crut reconnaître la voix de Sancho, et, pour s'en assurer, il cria de toute sa force: Qui es-tu là-bas, toi qui te plains ainsi?

Et qui peut se plaindre, répondit la voix, si ce n'est le malheureux Sancho Panza, ci-devant écuyer du fameux chevalier don Quichotte de la Manche, et, pour ses péchés, gouverneur de l'île Barataria?

Ces paroles redoublèrent la surprise du chevalier. S'imaginant que Sancho était mort, et que son âme faisait là son purgatoire, il répondit à son tour: En ma qualité de chrétien catholique, je t'engage à me déclarer qui tu es. Si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour te soulager, car ma profession étant de secourir tous les affligés, je puis aussi porter secours à ceux de l'autre monde qui ne sauraient s'aider eux-mêmes.

Vous qui me parlez, reprit la voix, vous êtes donc monseigneur don Quichotte de la Manche; car à l'accent et à la parole ce ne peut être que lui.

539

Oui, oui, répliqua notre héros, je suis ce don Quichotte qui a fait profession de secourir et d'assister en leurs nécessités les vivants et les morts; apprends-moi donc qui tu es toi-même, car tu me tiens en grand souci. Si tu es Sancho mon écuyer, et si tu as cessé de vivre, pourvu que les diables ne t'aient point emporté, et que par la miséricorde de Dieu tu sois seulement en purgatoire, notre mère la sainte Église catholique a des prières efficaces pour abréger tes peines; de ma part j'y emploierai tous mes efforts: achève donc de t'expliquer et dis-moi qui tu es.

Je jure Dieu, seigneur don Quichotte, répondit la voix, et je fais serment que je suis Sancho Panza, votre écuyer, et que je ne suis jamais mort depuis que je suis dans ce monde; mais qu'après avoir quitté mon gouvernement pour des raisons qu'il serait trop long de raconter, je tombai hier dans ce trou où je suis encore avec le grison qui ne me laissera pas mentir à telles enseignes, qu'il est à mes côtés.

En ce moment, comme s'il eût compris son maître et voulu lui rendre témoignage, l'âne se mit à braire si puissamment, que toute la caverne en retentit.

Voilà un témoin irrécusable, dit don Quichotte; au bruit je reconnais l'âne, et le maître à sa parole. Attends un peu, mon pauvre ami, je m'en vais au château qui est tout proche, et j'amènerai des gens pour te tirer d'ici.

Dépêchez-vous, je vous prie, seigneur, car je suis au désespoir de me voir enterré tout vivant, et je me sens mourir de peur.

Don Quichotte alla conter l'aventure au duc et à la duchesse, qui savaient que ce souterrain existait depuis un temps immémorial; mais ce qui surtout les surprit, ce fut d'apprendre que Sancho avait quitté son gouvernement sans qu'on leur eût donné avis de son départ. On courut avec des cordes et des échelles, et à force de bras on ramena Sancho et le grison à la lumière du soleil. Un étudiant qui se trouvait là par hasard ne put s'empêcher de dire en voyant notre écuyer: Il serait bon que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements, comme celui-ci sort de cet abîme, pâle et mourant de faim, et, si je ne me trompe, la bourse très-peu garnie.

Frère, repartit Sancho, il y a huit jours que je suis entré dans l'île qu'on m'avait donné à gouverner; pendant ces huit jours, je n'ai pas mangé mon soûl une seule fois: j'ai été persécuté par les médecins, les ennemis m'ont rompu les os, et je n'ai pas même eu le temps de toucher mes gages. Vous voyez bien que je ne méritais point d'en sortir ainsi; mais l'homme propose et Dieu dispose, et où l'on croit trouver du lard, il n'y souvent pas de crochet pour le pendre. Au reste, Dieu m'entend, et cela me suffit.

Sancho, laisse parler les gens, lui dit son maître; repose-toi sur ta bonne conscience, et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui prétendrait attacher toutes les langues n'aurait jamais fini; on mettrait plutôt des portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a volé; s'il est pauvre, on dit que c'est un niais et un imbécile.

Permis de m'appeler un imbécile, répliqua Sancho, mais non de dire que je suis un voleur.

Tout en discourant, ils arrivèrent au château, entourés d'une foule de gens, et ils trouvèrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans une galerie. Sancho ne voulut point monter rendre visite au duc et à la duchesse qu'il n'eût mis son grison à l'écurie, car la pauvre bête avait, disait-il, passé une très-mauvaise nuit. Enfin il alla saluer Leurs Excellences: Messeigneurs, dit-il en mettant un genou en terre, je suis allé gouverner votre île de Barataria, parce que Vos Grandeurs l'ont voulu, et non parce que je l'avais mérité: j'y suis entré nu, et nu j'en sors; je n'y ai perdu ni gagné, et si j'ai bien ou mal gouverné, il y a des témoins qui pourront 540 dire ce qui en est. J'ai éclairci des difficultés, jugé des procès, toujours mourant de faim, grâce au docteur Pedro Rezio, naturel de Tirteafuera, médecin de l'île et assassin des gouverneurs. Les ennemis nous ont attaqués nuitamment et mis en grand péril; mais ceux de l'île ont assuré que nous étions victorieux par la force de mon bras; Dieu les récompense dans ce monde et dans l'autre s'ils ne mentent point. Après avoir pesé les charges et les fatigues qu'on rencontre dans les gouvernements, j'ai trouvé le fardeau trop pesant pour mes épaules, et en fin de compte j'ai reconnu que je ne suis pas du bois dont on fait les gouverneurs; aussi, avant que le gouvernement me quittât, j'ai quitté le gouvernement, et hier, de bon matin, j'ai laissé l'île à l'endroit où je l'avais trouvée, avec les mêmes maisons et les mêmes rues, sans y avoir rien changé. Je n'ai rien emprunté à personne, je n'ai fait de profit sur quoi que ce soit, et si, comme cela est, j'ai songé à faire des ordonnances utiles et profitables, j'y ai renoncé bien vite, de peur qu'on ne les observât pas; parce qu'alors les faire ou ne pas les faire, c'est absolument la même chose. Je suis parti sans autre compagnie que celle de mon grison. Pendant la nuit, je suis tombé dans un souterrain, je l'ai parcouru tout du long; puis j'ai tant fait que, le jour venu, j'ai découvert une issue, mais non si facile toutefois que je n'y fusse demeuré jusqu'au jugement dernier sans le secours de mon maître. Voici donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Panza, qui, en dix jours qu'il a gouverné, a appris à mépriser le gouvernement, non-seulement d'une île, mais encore du monde entier. Sur quoi je baise très-humblement les pieds de Vos Excellences; et avec leur permission, je retourne au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange au moins du pain tout mon soûl. Encore bien, je l'avoue, que cela ne m'arrive que par saccades, je m'en rassasie du moins; et pourvu que je m'emplisse le ventre, peu m'importe que ce soit de fèves ou de perdrix.

L'écuyer finit là sa harangue, au grand contentement de son maître, qui mourait de peur qu'il ne lui échappât mille impertinences. Le duc embrassa Sancho, lui disant qu'il regrettait de le voir quitter son gouvernement, mais qu'il lui donnerait dans ses États quelque autre emploi où il aurait moins de peine et plus de profit. La duchesse aussi, recommanda qu'on lui fît faire grande chère et qu'on lui dressât un bon lit, car il paraissait tout moulu et à moitié disloqué.

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