L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 120

Don Antonio Moreno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qu'une foule d'enfants escortèrent jusqu'à la porte d'une hôtellerie située au centre de la ville. Ainsi mis sur ses traces, il y entra presque aussitôt que lui, et le trouva dans une salle basse en train de se faire désarmer par son écuyer. Don Antonio le salua sans dire mot, attendant l'occasion d'ouvrir l'entretien; mais le chevalier, voyant qu'il ne se disposait pas à se retirer, lui dit: Seigneur, je vois ce qui vous amène, vous voulez savoir qui je suis; et comme je n'ai nulle raison de le cacher, je vais vous satisfaire pendant que mon écuyer achèvera de m'ôter mon armure. Je m'appelle le bachelier Samson Carrasco, et j'habite le même village que don Quichotte de la Manche. La folie de ce pauvre hidalgo, qui fait compassion à tous ceux qui le connaissent, m'a ému de pitié encore plus que tout autre. Persuadé que sa guérison dépend de son repos, je me suis mis en tête de le ramener dans sa maison. Il y a environ trois mois, j'endossai le harnais dans ce dessein, et, sous le nom de chevalier des Miroirs, je me mis à la recherche de don Quichotte, afin de le combattre et de le vaincre, sans toutefois le blesser, ayant mis préalablement dans les conditions du combat que le vaincu resterait à la merci du vainqueur. Mon intention était de lui imposer de ne pas sortir de sa maison d'un an entier, persuadé que pendant ce temps on parviendrait à le guérir. Mais la fortune en ordonna autrement; ce fut lui qui me fit rudement vider les arçons. Don Quichotte continua sa route, et je m'en retournai brisé de ma chute, qui avait été fort dangereuse. Cependant je n'avais pas renoncé à mon entreprise, ainsi que vous venez de le voir, et cette fois, c'est moi qui suis vainqueur. Voilà, 584 seigneur, sans aucune réticence, ce que vous désiriez savoir. Je ne demande à Votre Grâce qu'une seule chose, c'est que don Quichotte n'ait jamais connaissance de ce que je viens de vous dire, afin que mes bonnes intentions ne soient pas perdues, et que le pauvre homme arrive à recouvrer l'esprit, qu'il a d'ailleurs excellent lorsqu'il n'est point troublé par les rêveries de son extravagante chevalerie.

Ah! seigneur, repartit don Antonio, que Dieu vous pardonne le tort que vous faites au monde entier en le privant du plus agréable fou qu'il possède. Tout le profit qu'on peut tirer du bon sens de don Quichotte compensera-t-il jamais le plaisir que nous procurent ses folies? Mais je crains que votre peine soit inutile, car il est presque impossible de rendre la raison à un homme qui l'a si complétement perdue. Quant à moi, si ce n'était pécher contre la charité, je demanderais que don Quichotte ne guérît point, puisque par là nous serons privés non-seulement de ses aimables extravagances, mais encore de celles de son écuyer Sancho, dont la moindre est capable de dérider la mélancolie même. Je me tairai toutefois, afin de voir, ce dont je doute, si vos soins aboutiront à quelque chose.

Seigneur, repartit Carrasco, l'affaire est en bon train, et j'espère un heureux succès.

Après quelques compliments échangés de part et d'autre, don Antonio quitta le chevalier de la Blanche-Lune, qui, ayant fait lier ses armes, les plaça sur un mulet, et, monté sur son cheval de bataille, prit le chemin de son village. De son côté, don Antonio alla rendre compte de sa mission au vice-roi, qui ne put s'empêcher de partager ses regrets, prévoyant bien que la réclusion de notre héros allait priver le monde de ses nouvelles folies.

Don Quichotte resta six jours au lit, sombre, rêveur, et beaucoup plus affligé de sa défaite que du mal qu'il ressentait. Sancho ne le quittait pas d'un instant, et s'efforçait de le consoler: Allons, mon bon maître, lui disait-il, relevez la tête, et tâchez de reprendre votre gaieté: mieux vaut se réjouir que s'affliger; n'êtes-vous pas assez heureux de ne point vous être brisé les côtes en tombant si lourdement; ignorez-vous que là où se donnent les coups ils se reçoivent, et qu'il n'y a pas toujours du lard où se trouvent des crochets pour le pendre? Moquez-vous du médecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour guérir; retournons chez nous, sans chercher désormais les aventures à travers des pays qui nous sont inconnus. Après tout, si vous êtes le plus maltraité, c'est moi qui suis le plus perdant. Quoique j'aie laissé avec le gouvernement l'envie d'être gouverneur, je n'ai pas renoncé à devenir comte; cependant il faudra bien que je m'en passe, si vous n'arrivez pas à devenir roi, comme cela est probable, en quittant vos chevaleries, et alors toutes mes espérances s'en iront en fumée.

Mon ami, répondit don Quichotte, il n'y a rien de désespéré. Ma retraite ne doit durer qu'une année; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes à conquérir, ni de comtés à te donner.

Dieu le veuille, répliqua Sancho: bonne espérance vaut toujours mieux que mauvaise possession.

Comme ils en étaient là, don Antonio entra avec toutes les marques d'une grande allégresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne nouvelle! don Gaspar et le renégat sont au palais du vice-roi, et ils vont venir ici dans un instant.

Le visage de don Quichotte parut se dérider un peu.

En vérité, seigneur, reprit-il, j'aurais préféré que le contraire arrivât, afin de passer moi-même en Barbarie et d'avoir le plaisir de délivrer, avec don Gaspar, tous les chrétiens esclaves de ces infidèles. Mais, hélas! ajouta-t-il 585 en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce désarçonné, qui d'une année entière n'a le droit de porter les armes? De quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre à filer une quenouille qu'à manier une épée.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il (p. 582).

Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà dans la maison.

En effet, don Gaspar, après avoir salué le vice-roi, s'était rendu avec le renégat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Félix, et sans prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant d'Alger; ce qui n'empêchait pas qu'il n'attirât les yeux de tout le monde par sa bonne mine, car il était d'une beauté surprenante, et pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et Anna Félix allèrent le recevoir, le père avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur charmante. Les deux amants ne s'embrassèrent point, car beaucoup d'amour et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls interprètes de leurs chastes pensées. Le renégat raconta de quelle manière il avait délivré don Gaspar; celui-ci raconta aussi les périls qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son récit une discrétion si charmante et si fort au-dessus 586 de son âge, qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grâce. Ricote récompensa généreusement le renégat et ses rameurs. Le renégat rentra dans le giron de l'Église, et de membre gangrené, il redevint sain et pur par la pénitence.

Deux jours après, le vice-roi et don Antonio s'occupèrent des moyens d'empêcher qu'on n'inquiétât Ricote et Anna Félix, qu'ils désiraient voir rester en Espagne, la fille étant si véritablement chrétienne et le père si bien intentionné. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter à la cour, où d'autres affaires l'appelaient, disant qu'à force de présents et avec le secours de ses amis, il espérait y réussir. Mais Ricote répondit qu'il ne fallait rien espérer, parce que le comte de Salazar, chargé par le roi d'achever l'expulsion des Mores, était, quoique compatissant, un homme auprès de qui prières et présents étaient inutiles, de sorte que, malgré toutes leurs ruses, il en avait déjà purgé l'Espagne entière.

Quoi qu'il en soit, répliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux, je n'épargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont inquiets de son absence, et Anna Félix restera ici auprès de ma femme, ou se retirera dans un couvent. Quant à Ricote, je suis assuré que monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au résultat de mes démarches.

Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'éloigner d'Anna Félix; mais comme il désirait beaucoup revoir ses parents, et qu'il était certain de retrouver sa maîtresse, il finit par consentir à l'arrangement proposé. Le jour du départ arriva, et de la part des deux amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs.

Enfin, il fallut se séparer; Ricote offrit à don Gaspar mille écus, que le jeune homme refusa malgré toutes ses instances, se bornant à accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin.

Deux jours après, don Quichotte se sentant un peu rétabli, se mit aussi en chemin, sans cuirasse et sans armes, vêtu d'un simple habit de voyage, et suivi de Sancho à pied, qui conduisait le grison chargé de la panoplie de son maître.

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