L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 123

La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel, mais elle ne se montrait pas dans un endroit d'où on pût l'apercevoir; car Diane va quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos montagnes et nos vallées. Don Quichotte paya le tribut à la nature en dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite, depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de fort peu de soucis.

Ceux de don Quichotte, au contraire, le réveillèrent de bonne heure; aussi, après avoir appelé plusieurs fois son écuyer, il lui dit: En vérité, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe d'inanition, faute de donner à la nature les aliments nécessaires, pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mangé. Il est pourtant d'un serviteur fidèle de prendre part aux déplaisirs de son maître ou d'en paraître touché, ne fût-ce que par bienséance. Vois comme la nuit est sereine, et quelle solitude règne autour de nous; tout cela mérite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter: lève-toi donc, je t'en conjure: éloigne-toi un peu, et par pitié pour Dulcinée donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu es convenu de t'appliquer pour le désenchantement de cette pauvre dame; agis de bonne grâce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste 593 de la nuit à chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la fidélité, commençant tous deux dès à présent cette vie que nous devons mener dans notre village.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Mille pénibles souvenirs venaient l'assaillir et le harceler (p. 590).

Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit: pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre mon pourpoint, encore moins ma propre chair.

O cœur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur, et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli le temps de mon exil, car enfin, post tenebras spero lucem[127].

Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil! manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde, balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y a pas grande différence, 594 excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois, tandis que l'autre ne souffle jamais mot.

De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: Regarde non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais.

Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de compte, ce sont toujours des proverbes.

Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne: encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho, confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison, le bât et les armes.

Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin reconnu ce que c'était.

Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par les pourceaux.

Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques, mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous attend.

Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros: moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit dernière, et dont je ne t'ai rien dit.

Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.

Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre, ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre c'était, chanta ces vers en soupirant:

Amour! amour! lorsque je pense
Au terrible tourment que tu me fais souffrir,
Je ne songe plus qu'à mourir
Pour finir enfin ma souffrance.
Mais au point de franchir le pas
Qui me doit délivrer des peines de la vie,
Un excès de plaisir dont mon âme est ravie
Me dérobe encore au trépas.
595Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir,
J'éprouve à tous moments des angoisses mortelles,
Et le sort n'a rien à m'offrir
Qu'une vie, une mort également cruelles[128].

Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme ulcéré du sentiment de sa défaite.

Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son cœur battre, et Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout autre chose que ce que nous pensons.

Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui, environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche, pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses gardes, d'un œil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le cœur de nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez, Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les oreilles.

Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.

Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.

Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le mal en pis.

En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra dans le chapitre suivant.

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