L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 59

Vous voulez savoir, seigneur bachelier, dit Sancho, reprenant la conversation précédente, quand, comment et par qui mon âne fut volé. Eh bien, je m'en vais vous le dire. La nuit où, redoutant la Sainte-Hermandad, nous gagnâmes, mon seigneur et moi, la sierra Morena, après cette maudite aventure des forçats et la rencontre du défunt qu'on menait à Ségovie, nous nous enfonçâmes dans l'épaisseur d'un bois, et là, lui à cheval, et appuyé sur sa lance, et moi planté sur mon grison, tous deux moulus de nos derniers combats, nous nous endormîmes comme sur de bons lits de plume. Pour mon compte, mon sommeil fut si profond, que qui voulut eut tout le temps de mettre quatre pieux aux quatre coins du bât pour le soutenir, puis de tirer mon âne d'entre mes jambes sans que je m'en aperçusse.

L'aventure n'est pas nouvelle, dit don Quichotte; pareille chose est arrivée à Sacripan, lorsqu'au siége d'Albraque ce larron de Brunel lui déroba son cheval.

Le jour vint, continua Sancho, et au premier mouvement que je fis en m'éveillant, les quatre pieux manquant à la fois, je tombai à terre fort lourdement. Je cherchai mon âne, et je ne le vis plus. Aussitôt mes yeux se remplirent de larmes, et je me livrai à une lamentation telle que si l'auteur de notre histoire n'en a rien dit, il peut se vanter d'avoir oublié un excellent morceau. A quelque temps de là, comme je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus sur le dos de mon âne, en habit de bohémien, ce vaurien de Ginez de Passamont que mon maître avait délivré de sa chaîne.

Ce n'est pas en cela qu'est l'erreur, dit Carrasco, mais en ce qu'avant d'avoir retrouvé l'âne, l'auteur dit que Sancho était monté sur ce même grison.

Je n'ai rien à répondre à cela, reprit Sancho, sinon que l'historien s'est trompé ou que c'est une faute de l'imprimeur.

C'est assez probable; mais qu'avez-vous fait des cent écus? demanda Carrasco.

Je les ai défaits, répondit Sancho; je les ai dépensés pour l'utilité de ma personne, pour celle de ma femme et de mes enfants. Ils sont cause que ma Thérèse a pris en patience toutes mes courses à la suite du Seigneur don Quichotte; car si, après ma longue absence, j'étais revenu sans âne et sans argent, je n'en aurais pas été quitte à bon marché! Maintenant veut-on en savoir plus long? Me voici prêt à répondre au roi même en personne. Et qu'on ne se mette point à éplucher ce que j'ai rapporté, ce que j'ai dépensé; car si tous les coups de bâton que j'ai reçus dans le cours de ces voyages m'étaient comptés seulement quatre maravédis la pièce, mille réaux ne suffiraient pas pour m'en payer 309 la moitié. Seigneur bachelier, que chacun s'examine, sans se mêler de critiquer les autres.

Mon sommeil fut si profond, que qui voulut mon âne eut tout le temps (p. 308).

J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne point oublier, s'il la réimprime, ce que le bon Sancho vient de dire; cela devra rehausser le prix d'une nouvelle édition.

Y a-t-il encore autre chose à corriger? demanda don Quichotte.

Sans doute, répondit Carrasco, mais aucune correction n'aura l'importance de celle-ci.

Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don Quichotte.

Oui, certes, répondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore trouvée et qu'il ne sait où la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais elle paraîtra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis à cause de la prévention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on craint bien que l'auteur n'en reste là; et pourtant on ne cesse de demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que Sancho Panza parle, entend-on répéter à tout propos, nous sommes contents.

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Et à quoi se décide l'auteur? demanda notre chevalier.

A quoi? répondit Carrasco, à chercher cette histoire avec un soin extrême, et quand il l'aura trouvée, à la livrer sans retard à l'impression, plutôt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en tirer.

Ah! l'auteur ne pense qu'à l'argent! s'écria Sancho; par ma foi, ce sera merveille s'il réussit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs qui, la veille de Pâques, cousent à grands points pour expédier la besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part à ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon maître et moi nous lui fournirons bientôt tant d'aventures, qu'il pourra publier non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme pense peut-être que nous ne songeons qu'à dormir; eh bien, qu'il vienne nous tenir le pied à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon maître voulait suivre mon conseil, nous serions déjà en campagne, redressant les torts, réparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir des chevaliers errants.

A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don Quichotte, voyant là un favorable augure, résolut de faire sous peu de jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet à Samson Carrasco, et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre.

Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux qui avaient besoin du secours de son bras.

Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier Saint Jacques! et Ferme Espagne! d'autant plus que j'ai entendu dire bien des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même, qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien son serviteur.

Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant. Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas, eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si, sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la génisse, dit 311 le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta maison.

Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier; prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un royaume.

Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain, seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de force à gouverner île ou royaume.

Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les mœurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à méconnaître la mère qui vous a mis au monde.

Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou, répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera content.

Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons pas à voir Sancho à l'œuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien près de venir, je crois déjà la voir d'ici.

Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso.

Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne, puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner satisfaction, repartit le bachelier.

Surtout, répliqua don Quichotte, faites de façon à ne pas laisser croire que ces vers aient pu être composés pour une autre dame que pour Dulcinée du Toboso.

Ils tombèrent d'accord sur ce point et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout à l'égard du curé, de maître Nicolas, de sa nièce et de sa gouvernante, afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable résolution. Carrasco le promit et prit congé de notre héros, le priant de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Sur cela ils se séparèrent, et Sancho alla faire ses dispositions pour leur nouvelle campagne.

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