L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 61

Pendant que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascayo avaient ensemble l'étonnante conversation que nous venons de rapporter, la nièce et la gouvernante de don Quichotte étaient dans une grande anxiété, car à mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se préparait à leur échapper une troisième fois pour retourner à sa maudite chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tâchaient-elles de l'en détourner, mais c'était prêcher dans le désert et battre le fer à froid.

Enfin après y avoir dépensé toute son éloquence, la gouvernante ne put s'empêcher de lui dire: En vérité, monseigneur, si Votre Grâce a résolu de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures, et ce qu'il faudrait plutôt appeler mauvaises rencontres, je jure que j'irai m'en plaindre à Dieu et au roi.

J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu répondra à vos plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est qu'à sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes requêtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis de la royauté, parmi beaucoup d'autres, c'est, à mon avis, d'être forcé d'écouter tout et de répondre à tout; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires causassent au roi le moindre souci.

Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n'y a pas des chevaliers?

Il y en a un grand nombre, répondit don Quichotte, car ces chevaliers sont le soutien du trône, et leur présence augmente l'éclat de la majesté royale.

Eh bien, reprit la nièce, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux chevaliers qui, sans tourner les talons à tout propos, servent tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur?

Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, ni tous les courtisans être chevaliers; il faut de tout dans le monde, et quoique les uns et les 316 autres portent le même nom, il existe cependant entre eux une grande différence. En effet, sans quitter la cour, sans dépenser un maravédis, et sans éprouver la moindre fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est exposés au brûlant soleil de l'été et au froid glacé de l'hiver, que nous parcourons incessamment la surface entière du globe; ce n'est pas en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est armés et à chaque instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut que la longueur des épées soit égale de part et d'autre; sans savoir si notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains, à partager le soleil; et tant d'autres cérémonies en usage dans les combats singuliers. Sachez, ma chère nièce, qu'un véritable chevalier errant, loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, leurs têtes dépassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses que des tours, leurs bras plus longs que des mâts de navires, leurs yeux plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de vitrier; sachez, dis-je, que loin d'éprouver la moindre crainte, ce chevalier doit, avec une contenance dégagée et un cœur intrépide, attaquer ces géants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en pièces: et cela, quand bien même ils auraient pour armure les écailles d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour épées, des cimeterres de Damas ou des massues à pointes d'acier, comme j'en ai vu très-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la différence de tel chevalier à tel autre chevalier; il serait bon que les princes sussent faire aussi cette différence, afin d'apprécier un peu mieux le mérite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il s'est rencontré tel parmi eux qui a été le salut de tout un royaume.

Que dites-vous là, mon bon seigneur? repartit la nièce; considérez donc que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et mensonge; par ma foi, leurs histoires mériteraient un san benito[76], comme corruptrices des bonnes mœurs.

Par le Dieu vivant qui nous éclaire! s'écria don Quichotte, si tu n'étais ma nièce, la fille de ma propre sœur, je t'infligerais, pour le blasphème que tu viens de prononcer, un tel châtiment, que tout l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait à peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un semblable langage? Tiens... il aurait eu pitié de toi, car c'était le plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient pas tous la même modération, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres sont d'alliage. Les premiers s'élèvent par leur mérite et leur courage, les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je t'assure, beaucoup de discernement et d'expérience pour distinguer ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si différents par la conduite.

Sainte Vierge! s'écria la nièce; en vérité, mon cher oncle, vous pourriez monter en chaire et devenir prédicateur; et pourtant vous êtes aveugle à ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que vous êtes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'étant pas? car bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.

En ceci tu as raison, ma chère nièce, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui t'étonneraient; mais pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en abstiens. Écoutez seulement 317 ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre profit. On peut réduire à quatre toutes les races ou familles qu'il y a dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont progressivement élevées jusqu'à la puissance souveraine; d'autres, illustres dès l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le même éclat; il en est dont la grandeur peut se comparer à celle des pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini peu à peu en pointe imperceptible; la dernière, enfin, et la plus nombreuse, est toujours restée dans l'obscurité, et continuera d'y demeurer, c'est le menu peuple.

Par le Dieu vivant qui nous éclaire! si tu n'étais pas ma nièce (p. 316).

De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées 318 d'Égypte, les Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans l'histoire.

Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait. Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil, et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera d'un cœur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la vertu.

Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel, d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes, nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]:

Par ce sentier étroit, si rude et si pénible,
On arrive à la fin au séjour éternel;
Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible
Et renoncer au ciel.

Miséricorde! s'écria la nièce, quoi! mon oncle est poëte aussi? il connaît tout, il sait tout; je gage, s'il l'eût entrepris, qu'il pourrait bâtir une maison.

Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au monde dont je ne puisse venir à bout.

En ce moment, on entendit frapper à la porte. Sancho ayant fait connaître que c'était lui, la gouvernante se cacha aussitôt pour ne pas le voir, car elle le haïssait mortellement; la nièce alla lui ouvrir; don Quichotte courut au-devant de son écuyer, l'embrassa, se renferma avec lui dans sa chambre, où ils eurent ensemble une conversation qui ne le cède en rien à celle qui vient d'avoir lieu.

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