L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 72

L'histoire raconte que Sancho était en train d'acheter de petits fromages aux bergers lorsque don Quichotte l'appela. Pressé d'obéir et ne sachant comment emporter ces fromages qu'il ne pouvait se résoudre à perdre après les avoir payés, notre écuyer imagina de les jeter dans le casque de son seigneur; puis il accourut en toute hâte pour savoir ce qu'il voulait.

Donne, ami, donne-moi ma salade, lui dit don Quichotte; car je suis peu expert en fait d'aventures, ou celle que j'aperçois m'oblige dès à présent à prendre les armes.

En entendant ces paroles, l'homme au caban vert jeta les yeux de tous côtés et ne découvrit rien autre chose qu'un chariot surmonté de deux ou trois petites banderoles, qui venait à leur rencontre; d'où il conclut que ce chariot portait l'argent du trésor royal. Il fit part de cette pensée à don Quichotte; mais notre héros, qui n'était pas homme à se détromper aisément, et croyait toujours voir arriver aventure sur aventure, lui répondit: Seigneur, un homme découvert est à demi vaincu; je ne risque rien en me tenant sur mes gardes, car je sais par expérience que je ne manque pas d'ennemis visibles et invisibles, toujours prêts à me surprendre. En parlant ainsi, il prit le casque et le mit sur sa tête, avant que son écuyer eût eu le temps d'en ôter les fromages; mais le petit lait commença à dégoutter de tous côtés sur ses yeux et sur sa barbe.

Qu'est-ce ceci, Sancho? s'écria don Quichotte: on dirait que mon crâne se ramollit, et que ma cervelle se fond; en effet, je sue des pieds à la tête; ce n'est pas de peur assurément. Oui, j'en ai le pressentiment, j'ai devant moi une terrible aventure; donne-moi de quoi m'essuyer, ajouta-t-il, je suis aveuglé par la sueur.

Sancho lui donna un mouchoir, sans dire mot, remerciant Dieu de ce que son maître ne devinait point ce que c'était. Don Quichotte s'essuya le visage, et ayant ôté son casque pour s'essuyer aussi la tête, et savoir ce qui la rafraîchissait à contre-temps, il vit cette bouillie blanche, qu'il porta aussitôt à son nez: Par la vie de la sans pareille Dulcinée, s'écria-t-il, traître, malappris et impertinent écuyer, tu as mis des fromages dans mon casque.

Seigneur, répondit Sancho sans s'émouvoir et avec une dissimulation parfaite, si ce sont des fromages, donnez-les moi, je les mangerai bien. Mais non: que le diable les mange, lui qui les a fourrés là. Me croyez-vous assez hardi pour salir l'armet de Votre Grâce? Par ma foi, vous avez joliment trouvé le coupable. Tout ce que je vois, c'est qu'il y a des enchanteurs qui me persécutent aussi bien que vous; et pourquoi y échapperais-je, étant membre de Votre Grâce? Vous verrez que ce sont eux qui auront placé là ces immondices, pour exciter votre colère, et me faire, suivant l'usage, moudre les côtes; mais, cette fois, ils auront craché en l'air, car j'ai affaire à un bon maître, qui connaît toute leur malice, et qui sait que si ce sont là des fromages, j'aurais mieux aimé les mettre dans mon estomac.

Tout cela est possible, reprit don Quichotte, mais finissons.

L'homme au caban vert les regardait tout étonné; et son étonnement fut au comble lorsqu'il vit don Quichotte, après s'être essuyé le visage et la barbe, enfoncer de nouveau son casque sur sa tête, s'affermir sur ses étriers, dégainer à demi son épée et empoigner sa lance en disant: Maintenant advienne que pourra, me 363 voilà prêt et résolu à en venir aux mains avec Satan lui-même.

Sur ces entrefaites, arriva le char aux banderoles, où il n'y avait d'autres gens que le gardien assis sur le devant, et le conducteur monté sur une des mules. Don Quichotte leur barra le passage. Où allez-vous, amis, leur dit-il, quel est ce chariot? qu'y a-t-il dedans, et que signifient ces banderoles!

Seigneur, répondit le gardien, ce chariot est à moi, et dans ces deux cages il y a deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre maître. Au reste, pour preuve de ce que j'avance, voilà les armoiries royales.

Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.

Oui, vraiment, ils sont grands, répondit le gardien, et si grands qu'il n'en est point encore venu de semblables d'Afrique en Espagne; c'est moi qui en suis le gardien, ajouta-t-il, j'en ai conduit beaucoup en ma vie, mais jamais qui approchent de ceux-là. Dans cette première cage est le lion, et dans l'autre la lionne; à cette heure ils ont grand'faim, car d'aujourd'hui ils n'ont encore pris aucune nourriture. Ainsi, seigneur, veuillez nous laisser continuer notre chemin jusqu'à l'endroit où nous pourrons leur donner à manger.

Le conducteur allait passer outre; mais don Quichotte lui dit en souriant: A moi des lions! des lions à moi! eh bien, je veux montrer à ceux qui me les envoient si je suis homme à m'épouvanter pour des lions. Ami, mets pied à terre, et, puisque tu es leur gardien, ouvre ces cages et fais-les sortir. Je veux au milieu de cette campagne, en dépit et à la barbe des enchanteurs, leur faire connaître quel est don Quichotte de la Manche.

Oh! pour le coup, il n'en faut plus douter, dit en lui-même l'homme au caban vert, notre chevalier vient de se découvrir, ces fromages lui auront sans doute amolli la cervelle.

Seigneur, au nom de Dieu, lui dit Sancho en s'approchant tout tremblant, empêchez que mon maître n'ait querelle avec ces lions; car s'il les attaque, ils vont nous mettre en pièces.

Croyez-vous donc votre maître assez fou pour vouloir en venir aux mains avec des bêtes féroces? reprit le gentilhomme.

Il n'est pas fou, dit Sancho; mais c'est un homme qui ne craint rien.

Allez, allez, reprit le gentilhomme, je réponds de lui; et s'approchant de don Quichotte, qui pressait toujours le gardien d'ouvrir les cages: Seigneur, lui dit-il, les chevaliers errants ne doivent entreprendre que des aventures dont ils puissent venir à bout, mais non celles dont le succès est impossible; autrement leur courage n'est que brutalité farouche qui tient plus de la folie que de la véritable vaillance. D'ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous, c'est un présent que l'on envoie au roi; il serait malséant de les retenir et de retarder leur voyage.

A chacun son métier, mon gentilhomme, répondit brusquement don Quichotte; mêlez-vous de vos perdrix et de vos filets: ceci me regarde, et c'est à moi de savoir si les lions viennent ou non contre moi; puis se tournant vivement vers le gardien: Maraud, lui dit-il, ouvre ces cages, ou je te cloue à l'instant même contre ton chariot avec ma lance.

Par charité, seigneur, s'écria le conducteur, permettez que je dételle mes mules, afin de m'enfuir avec elles avant qu'on ouvre aux lions; car s'ils se jettent sur ces pauvres bêtes, me voilà ruiné pour le reste de mes jours, et, je le jure devant Dieu, je n'ai d'autre bien que ces mules et ce chariot.

Homme de peu de foi, ajoute don Quichotte, descends, dételle, fais ce que tu voudras, mais tu vas voir que c'était une peine que tu aurais pu t'épargner.

Le muletier ne se le fit point répéter; il sauta par terre et détela ses mules en toute hâte pendant que le gardien criait: Je vous prends à 364 témoin vous tous ici présents, que c'est contre ma volonté et par force que j'ouvre les cages et que je lâche ces lions; je proteste contre ce seigneur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la perte de mon salaire. Hâtez-vous de vous mettre en sûreté; quant à moi, je suis bien sûr que les lions ne me feront aucun mal.

Le gentilhomme voulut encore une fois détourner don Quichotte d'un si étrange dessein, en lui représentant que c'était tenter Dieu que de s'exposer à un pareil danger; mais notre héros répondit qu'il n'avait pas besoin de conseils.

Prenez-y garde, reprit l'homme au caban vert; bien certainement vous vous trompez.

Seigneur, répliqua don Quichotte, si vous croyez qu'il y ait tant de danger, vous n'avez qu'à jouer de l'éperon.

Sancho, voyant que le gentilhomme n'y pouvait rien, voulut à son tour dissuader son maître, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins à vent et celle des marteaux à foulon n'étaient en comparaison que jeux d'enfants. Seigneur, faites attention, lui disait-il, qu'il n'y a point ici d'enchantement: j'ai vu une des pattes du lion à travers les barreaux de sa cage, et, par ma foi, à en juger par les ongles, il doit être plus gros qu'un éléphant.

Bientôt la peur te le fera voir plus gros qu'une montagne, repartit don Quichotte; retire-toi, mon pauvre Sancho, et laisse-moi seul, tu perds ton temps, aussi bien que les autres. S'il m'arrive malheur, qu'il te souvienne de ce dont nous sommes convenus: tu iras trouver Dulcinée de ma part, et, je ne t'en dis pas davantage. Il ajouta encore quelques paroles qui montraient que rien n'était capable de le faire reculer.

Le gentilhomme tenta un dernier effort; mais voyant que tout était inutile, et se trouvant d'ailleurs hors d'état de mettre à la raison ce fou qui n'entendait point raillerie, et qui était d'ailleurs bien armé, il prit le parti de s'éloigner avec Sancho et le muletier, qui pressèrent vigoureusement leurs montures, pendant que don Quichotte continuait à menacer le gardien des lions. Le pauvre Sancho était accablé de douleur, pleurant déjà la mort de son maître; il maudissait son étoile et l'heure où il s'était attaché à son service; mais tout en regrettant la perte de son temps et de ses récompenses, il talonnait le grison de toutes ses forces pour s'enfuir au plus vite.

Quand le gardien vit nos gens assez éloignés, il pria de nouveau don Quichotte de ne point le contraindre d'ouvrir à des animaux si dangereux, et voulut encore une fois lui remontrer la grandeur du péril; mais notre chevalier ne fit que sourire, lui disant seulement de se hâter. Pendant que le gardien ouvrait avec lenteur une des cages, don Quichotte se demanda en lui-même s'il ne ferait pas mieux de combattre à pied; considérant, en effet, que Rossinante pourrait s'épouvanter à l'aspect du lion, il saute à bas de son cheval, jette sa lance, embrasse son écu, tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot, se recommandant d'abord à Dieu, puis à sa dame Dulcinée.

Or, vous saurez qu'arrivé en cet endroit, l'auteur de cette véridique histoire s'écrie, transporté d'admiration: O vaillant! ô intrépide don Quichotte de la Manche! Miroir où peuvent venir se contempler tous les vaillants du monde! O nouveau Ponce de Léon, honneur et gloire des chevaliers espagnols[86]! quelles paroles employer pour raconter cette prouesse surhumaine, afin de la rendre vraisemblable aux âges futurs! où trouver des louanges qui ne soient toujours au-dessous 365 de la grandeur de ton courage! Toi seul, à pied, couvert d'une mauvaise rondache, armé d'une simple épée et non d'une de ces fines lames de Tolède marquées au petit chien[87], tu provoques et tu attends les deux plus formidables lions qu'aient produits les déserts africains. Que tes exploits parlent seuls à ta louange, héros incomparable, valeureux Manchois. Quant à moi, je m'arrête, car les expressions me manquent pour te louer dignement.

Il tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot (p. 364).

Après cette invocation, l'auteur continue son récit.

Quand le gardien des lions vit qu'il lui était impossible de résister sans s'attirer la colère de notre héros, il ouvrit à deux battants la première cage où se trouvait le lion mâle, lequel parut d'une grandeur démesurée. La première chose que fit l'animal fut de se retourner plusieurs fois, puis de s'étendre tout de son long, en allongeant ses pattes et faisant jouer ses griffes; il ouvrit ensuite une gueule immense, bâilla lentement et tirant deux pieds de langue, il 366 s'en frotta les yeux et s'en lava la face. Cela fait, il avança la tête hors de sa cage, et regarda de tous côtés avec deux yeux rouges comme du sang. Ce spectacle, capable d'effrayer la témérité en personne, don Quichotte se contentait de l'observer attentivement, impatient d'en venir aux mains avec son terrible adversaire et comptant bien le mettre en pièces. Mais le lion, plus courtois qu'arrogant, tourna le dos sans faire attention à toutes ces bravades, se mit à regarder de tous côtés, puis alla se recoucher au fond de sa cage avec le plus grand sang-froid. En voyant cela, notre chevalier ordonna impérieusement au gardien de harceler le lion à coups de bâton, pour le faire sortir à quelque prix que ce fût.

Oh! pour cela je n'en ferai rien, dit le gardien; car si on l'excite, le premier qui sera mis en pièces, ce sera moi. Votre Grâce, seigneur chevalier, n'a-t-elle pas assez montré sa vaillance sans vouloir tenter une seconde fois la fortune? Le lion a eu la porte ouverte; s'il n'est pas sorti, c'est qu'il ne sortira pas de tout le jour. Personne n'est tenu à plus qu'à défier son ennemi et à l'attendre en rase campagne. Si le provoqué ne vient pas, tant pis pour lui: le combattant exact au rendez-vous est sans contredit le victorieux.

Par ma foi, tu as raison, répondit don Quichotte; donne-moi une attestation en bonne forme de ce qui vient de se passer, c'est-à-dire, que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, et qu'il n'est point sorti; que je l'ai attendu une seconde fois, qu'il a de nouveau refusé de sortir, et qu'il est allé se coucher. Je ne dois rien de plus: arrière les enchanteurs et les enchantements, et vive la véritable chevalerie! Ferme la cage, pendant que je vais rappeler nos fuyards, afin qu'ils apprennent la vérité de ta propre bouche.

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, attachant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé les fromages, l'éleva dans l'air pour faire signe aux fuyards de revenir. Sancho courait toujours avec les autres; mais comme il tournait de temps en temps la tête, il aperçut le signal: Que je sois pendu, dit-il, si mon maître n'a pas vaincu ces bêtes féroces, car le voilà qui nous appelle!

Tous trois s'arrêtèrent, reconnaissant que c'était bien don Quichotte qui leur faisait signe; ils commencèrent à se rassurer, et se rapprochant peu à peu, ils entendirent bientôt la voix de notre héros, auprès duquel ils ne tardèrent pas à arriver.

Camarade, dit don Quichotte au muletier, attelle tes mules, et continue ton chemin; et toi, Sancho, donne deux écus d'or à cet homme, pour le temps que je lui ai fait perdre.

De bon cœur, répondit Sancho en les tirant de sa bourse; mais que sont devenus les lions? ajouta-t-il: sont-ils morts ou vivants?

Alors le gardien se mit à raconter longuement comment l'action s'était passée, exagérant à dessein l'intrépidité de notre héros, et attribuant la poltronnerie du lion à la frayeur qu'il lui avait causée.

Eh bien! que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte, crois-tu qu'il y ait des enchantements au-dessus de la véritable vaillance? Les enchanteurs pourraient peut-être me dérober la victoire, mais diminuer mon courage, je les en défie.

Sancho donna les deux écus, le muletier attela ses bêtes, le gardien baisa les mains du chevalier en signe de reconnaissance, et promit de raconter ce merveilleux exploit au roi lui-même, quand il serait arrivé à la cour.

Si par hasard, ajouta don Quichotte, Sa Majesté désire connaître celui qui en est l'auteur, vous lui direz que c'est le chevalier des Lions, car désormais je veux porter ce nom au lieu de celui de chevalier de la Triste-Figure, et en cela je ne fais que suivre l'antique coutume des chevaliers errants, qui changeaient de nom à leur fantaisie.

Sur ce, le chariot se remit en marche, puis 367 don Quichotte, Sancho et le gentilhomme au caban vert, continuèrent leur chemin.

Pendant tout ce temps, don Diego n'avait pas dit une seule parole, occupé qu'il était à observer notre chevalier, qui lui paraissait tantôt le plus sage des fous, tantôt le plus fou des sages. N'ayant pas lu la première partie de son histoire, il ne pouvait comprendre quelle était cette folie d'une si étrange espèce. Quelle plus grande extravagance, se disait-il en lui-même que de mettre sur sa tête un casque plein de fromages, et d'aller s'imaginer que les enchanteurs vous ramollissent la cervelle? Quelle témérité peut se comparer à celle d'un homme qui veut lutter seul contre des lions?

Don Quichotte vint le tirer de ses réflexions en lui disant: Je gagerais, seigneur, que Votre Grâce me regarde comme un être privé de raison; et à dire vrai, je ne serais point étonné qu'il en fût ainsi, car mes actions ne rendent pas d'autre témoignage; toutefois je vous prie de suspendre votre jugement, et de croire que je ne suis pas aussi fou que je le parais. Tel chevalier se distingue sous les yeux de son roi, en donnant un beau coup de lance à un taureau farouche; tel autre couvert d'une brillante armure paraît dans la lice aux yeux des dames; et tous deux, à des titres divers sont admirés, fêtés, applaudis. Mais combien est plus digne d'estime le chevalier errant qui parcourt les forêts et les montagnes, recherchant les aventures les plus périlleuses pour les mener à bonne fin, et cela dans la seule intention d'acquérir une renommée glorieuse et durable? N'aurait-il qu'une fois le bonheur de protéger dans quelque lieu désert une pauvre veuve, combien il l'emporte sur le chevalier qui courtise la jeune fille au sein des cités!

Au surplus, chacun a sa fonction: que le chevalier de cour serve les dames, qu'il rehausse par le luxe de ses livrées l'éclat de la suite des princes, qu'il reçoive à sa table les gentilshommes pauvres, qu'il porte un défi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi; s'il se montre libéral, magnifique, et surtout bon chrétien, il aura fait tout ce que son rang lui impose. Mais le chevalier errant, oh! pour celui-là, c'est autre chose: son devoir est de sans cesse parcourir tous les coins du globe, de pénétrer dans les labyrinthes les plus inextricables, de tenter à chaque pas l'impossible, de braver les brûlants rayons du soleil d'été, aussi bien que les glaces hérissées de l'hiver, de regarder les lions sans effroi, les vampires sans épouvante, les andriagues sans terreur; car chercher les uns, attaquer les autres, les vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Comme membre de la chevalerie errante, il m'est imposé d'entreprendre tout ce qui tient au devoir de ma profession; ainsi donc j'ai dû aujourd'hui attaquer ces lions, quoique je susse à n'en pas douter que c'était une extrême témérité. Je n'ignore pas que la véritable vaillance est un juste milieu placé entre la couardise et la témérité; mais mieux vaut ce dernier excès que d'être accusé de poltronnerie; et de même qu'il est plus facile au prodigue qu'à l'avare de se montrer libéral, de même il est plus aisé au téméraire de rester dans les bornes du vrai courage, qu'au lâche de s'y élever. Pour ce qui est de tenter les aventures, croyez-moi, seigneur, mieux vaut se perdre pour le plus que pour le moins, et cela résonne plus agréablement à l'oreille, quand on s'entend dire: Ce chevalier est audacieux et téméraire, que si l'on disait: Il est timide et poltron.

Je le reconnais, seigneur don Quichotte, reprit don Diego; tout ce que dit et fait Votre Grâce est marqué au cachet de la droite raison, et je suis certain que si les lois de la chevalerie venaient à se perdre, elles se retrouveraient dans votre cœur, comme dans leur dernier asile. Cependant il se fait tard; doublons le pas, je vous prie, afin d'arriver d'assez bonne heure chez moi, où je serai heureux de profiter de tout le temps que vous voudrez bien y demeurer.

368

Je tiens l'invitation à grand honneur, répondit don Quichotte.

En même temps, ils pressèrent leurs chevaux, et sur les deux heures de l'après-midi, ils arrivèrent à la maison de l'homme au caban vert.

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