L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche (French) Chapter 95

Ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent savoir gré à son premier auteur, cid Hamet Ben-Engeli, pour l'attention qu'il met à en raconter les plus minutieux détails. En effet, il découvre les secrètes pensées, éclaircit les doutes, résout les objections, et, en un mot, donne satisfaction sur tous les points à la curiosité la plus exigeante. O incomparable auteur! ô infortuné don Quichotte! ô sans pareille Dulcinée! ô réjouissant Sancho Panza! vivez de 467 longs siècles, ensemble ou séparément, pour le plaisir et l'amusement des générations présentes et à venir.

L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride évanouie, Sancho s'écria: Foi d'homme de bien, et par l'âme de tous les Panza mes ancêtres, jamais, je le jure, je n'ai vu, ni entendu, ni rêvé, et jamais non plus mon maître ne m'a raconté pareille aventure. Que mille satans t'entraînent jusqu'au fond des abîmes, si cela n'est déjà fait, maudit enchanteur de Malambrun! Ne pouvais-tu imaginer quelque autre manière de punir ces créatures, sans les rendre barbues comme des chèvres? Eh! ne valait-il pas mieux leur fendre les naseaux, dussent-elles nasiller un peu, que de les gratifier de ces barbes-là? Je gagerais mon âne qu'elles n'ont pas seulement de quoi payer un barbier.

C'est la vérité pure, seigneur, répondit une des duègnes; entre toutes, nous ne possédons pas un maravédis, aussi sommes-nous forcées, par économie, d'user d'emplâtres de poix: nous nous les appliquons sur le visage, et en les tirant tout d'un coup, nos mentons demeurent lisses comme la paume de la main. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer certains ingrédients servant à la toilette féminine[111], mais nous autres, duègnes de madame, nous n'avons jamais voulu les recevoir, parce que la plupart font le métier d'entremetteuses. Vous voyez donc que si le seigneur don Quichotte ne vient à notre secours, nous emporterons nos barbes au tombeau.

Je me laisserais plutôt arracher la mienne poil à poil par les Mores, que de manquer à vous soulager, repartit notre héros.

En cet endroit, la comtesse Trifaldi reprit ses esprits, et s'adressant à don Quichotte: L'agréable son de vos promesses, valeureux chevalier, a frappé mes oreilles et suffit pour me rappeler à la vie; je vous supplie de nouveau, errant, glorieux et indomptable seigneur, de convertir promptement vos paroles en œuvres efficaces.

Il ne tiendra pas à moi, répondit don Quichotte; dites ce qu'il faut que je fasse, et vous me trouverez prêt à vous servir.

Votre Magnanimité, saura donc, invincible chevalier, repartit la Doloride, que d'ici au royaume de Candaya, si l'on y va par terre, il y a cinq mille lieues, peut-être une ou deux de plus ou de moins; mais si l'on y va par les airs et en ligne droite, il n'y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Vous saurez encore que le géant Malambrun m'a dit qu'aussitôt que ma bonne fortune m'aurait fait rencontrer le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture incomparablement meilleure et moins mutine que toutes les mules de louage, car c'est le même cheval de bois sur lequel Pierre de Provence enleva la belle Maguelonne; animal paisible et qu'on gouverne au moyen d'une cheville plantée dans le front, mais qui parcourt l'espace avec tant de légèreté et de vitesse, qu'on le dirait emporté par le diable en personne. Ce cheval, disent les anciennes traditions, est un ouvrage du sage Merlin, qui le prêta à son ami, Pierre de Provence, lequel fit sur cette monture de très-longs voyages par les airs, laissant ébahis ceux qui d'en bas le regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu'aux gens qu'il aimait, ou qui lui payaient un bon prix: aussi n'avons-nous pas ouï dire que depuis le fameux Pierre de Provence jusqu'à présent, personne l'ait monté. Malambrun, par la force de ses enchantements, est parvenu à s'en emparer; il s'en sert dans tous ses voyages: aujourd'hui il est ici, demain en France, et le jour suivant au Potose ou en Chine. Le plus merveilleux, c'est que ce cheval ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas et n'use point de fers; et il marche si bien l'amble, que celui qui est dessus peut porter à la main une tasse pleine d'eau sans en renverser 468 une seule goutte: voilà pourquoi la belle Maguelonne aimait tant à s'y trouver en croupe.

Pour avoir une douce allure, s'écria Sancho, vive mon grison! à cela près qu'il ne marche point dans l'air; mais sur la terre, ma foi, il défierait tous les ambles du monde.

Chacun se mit à rire, et la Doloride continua: Eh bien, si Malambrun veut mettre fin à nos disgrâces, ce cheval sera ici après la tombée de la nuit; car il me l'a dit, l'indice certain que j'aurai trouvé le chevalier qui doit nous délivrer consiste à voir arriver promptement le cheval partout où il en sera besoin.

Combien tient-t-on sur ce cheval? demanda Sancho.

Deux, répondit Doloride, un sur la selle et un autre en croupe; et d'ordinaire ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer lorsqu'il n'y a point de dame enlevée.

Madame, continua Sancho, comment appelle-t-on ce cheval?

La Doloride répondit: Il ne s'appelle pas Pégase, comme le cheval de Bellérophon, ni Bucéphale, comme le cheval du grand Alexandre, ni Bride-d'Or, comme celui de Roland, ni Bayard, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, encore moins Bootès, ou Pirithoüs, comme se nommaient, dit-on, les chevaux du Soleil; ni même Orélie, comme le coursier que montait le malheureux Rodrigue, le dernier roi des Goths, dans la bataille où il perdit le trône et la vie.

Puisqu'on ne lui a donné aucun des noms de ces chevaux fameux, je gagerais bien, dit Sancho, qu'on ne lui a pas donné non plus le nom du cheval de mon maître, Rossinante, celui de tous qui me semble le mieux approprié à la bête.

Assurément, dit la comtesse; néanmoins il a un nom convenable et significatif, car il s'appelle Chevillard le Léger, parce qu'il est de bois et qu'il a une cheville au front, mais surtout à cause de sa légèreté merveilleuse. Ainsi, quant au nom, il peut le disputer même au fameux Rossinante.

Le nom me revient assez, reprit Sancho. Mais avec quoi le gouverne-t-on? est-ce avec une bride ou avec un licou?

Je vous ai déjà dit, répondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville: en la tournant à droite ou à gauche, le cavalier le fait marcher comme il l'entend, tantôt au plus haut des airs et tantôt rasant la terre jusqu'à l'effleurer, tantôt dans ce juste milieu que l'on doit chercher en toutes choses.

Je serais curieux de le voir, repartit Sancho, non pas pour monter dessus, car de penser que jamais je m'y mette en selle ou en croupe, votre serviteur: il serait bon, ma foi, qu'un homme qui a déjà bien de la peine à se tenir sur son âne, assis sur un bât douillet comme du coton, allât monter en croupe sur un chevron sans coussin ni tapis! Oh! que nenni; je n'ai pas envie de me faire écorcher le derrière pour ôter la barbe aux gens: qui a de la barbe de trop se rase. Pour mon compte, je n'entends pas accompagner mon maître dans un pareil voyage; d'ailleurs, je ne dois pas être nécessaire dans ce rasement de barbes, comme je le suis dans le désenchantement de madame Dulcinée.

Pardon, vous êtes nécessaire, repartit la Trifaldi, et même tellement nécessaire, qu'on ne peut rien sans vous.

A d'autres, à d'autres, s'écria Sancho: qu'est-ce que les écuyers ont à voir avec les aventures de leurs maîtres? Ceux-ci auraient toute la gloire, et nous toute la peine. Encore, si les faiseurs d'histoires disaient: Un tel chevalier a achevé une grande aventure avec l'aide d'un tel son écuyer, sans quoi il lui aurait été impossible d'en venir à bout; à la bonne heure. Mais au lieu de cela, ils vous écrivent tout sec: Don Paralipomenon des trois Étoiles a mis fin à l'aventure des six vampires; sans plus faire mention de l'écuyer que s'il n'eût point été au monde, quoiqu'il fût présent, qu'il suât à grosses gouttes, 469 et qu'il y eût attrapé de bons horions. Encore une fois, mon maître peut partir tout seul si cela lui convient, et Dieu l'assiste! Quant à moi, je ne lui porte point envie, je resterai en compagnie de madame la duchesse; et quand il sera de retour, peut-être trouvera-t-il l'affaire de madame Dulcinée en bon chemin, car, à mes moments perdus, je prétends m'étriller d'importance.

Voilà, dit la Trifaldi, voilà dans quel état nous a mis ce scélérat de Malambrun (p. 466).

Mon ami, dit la duchesse, il faut pourtant accompagner votre maître si cela est nécessaire, nous vous en conjurons tous; pour de vaines frayeurs, il serait fort mal de laisser le visage de ces dames en l'état où il est.

A d'autres encore une fois, répliqua Sancho; passe encore, si c'était pour de jeunes recluses, ou pour de petites filles de la doctrine chrétienne, on pourrait risquer quelques fatigues; mais hasarder de se casser bras ou jambes pour tondre des duègnes, au diable qui en fera rien; qu'elles cherchent d'autres tondeurs; dans tous les cas, ce ne sera pas Sancho Panza. Pardieu! j'aime mieux les voir toutes barbues comme des boucs, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la plus mijaurée jusqu'à la plus pimpante.

Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous les épargnez encore moins que ne faisait votre apothicaire de Tolède! En vérité, vous avez tort: il y a telle duègne qui peut servir de modèle à toutes les femmes, et quand ce ne serait que ma bonne señora Rodriguez ici présente... Je n'en veux pas dire davantage.

Votre Excellence peut dire ce qui lui plaira, répondit la duègne; Dieu sait la vérité de tout, et bonnes ou méchantes, barbues ou non barbues, nous sommes, comme toutes les autres 470 femmes, filles de nos mères; et puisque Dieu nous a mises au monde, il sait pourquoi. Aussi je compte sur sa miséricorde, et non sur la charité d'autrui.

La señora Rodriguez a raison, dit don Quichotte. Quant à vous, comtesse Trifaldi et compagnie, espérez du ciel la fin de vos malheurs; et croyez que Sancho fera ce que je lui ordonnerai. Je voudrais que Chevillard fût ici, et déjà me voir aux prises avec Malambrun; je lui apprendrai à persécuter les duègnes et à défier des chevalier errants. Dieu tolère les méchants, mais ce n'est jamais que pour un temps limité.

Valeureux chevalier, s'écria la Doloride, puissent les étoiles du ciel regarder avec des yeux bénins Votre Grandeur, et verser sur votre cœur magnanime toute la force et toute la prospérité qu'elles enserrent, afin que vous deveniez le bouclier et le rempart des malheureuses duègnes détestées des apothicaires, calomniées par les écuyers, et tourmentées par les pages. Maudit soit l'insensée qui, à la fleur de son âge, ne se fait pas religieuse plutôt que duègne! O géant Malambrun qui, tout enchanteur que tu es, ne laisses pas d'être fidèle en tes promesses, envoie-nous promptement le sans pareil Chevillard, afin que nous voyions dans peu la fin de nos disgrâces. Si les chaleurs viennent nous surprendre avec de telles barbes, nous sommes perdues!

La Trifaldi laissa tomber ces mots d'un ton si affligé, avec une expression si touchante, que chacun en fut attendri. Sancho pleura tout de bon, et résolut en son cœur d'accompagner son maître, dût-il le conduire jusqu'aux antipodes, s'il ne fallait que cela pour faire tomber la laine de ces vénérables visages.

NovelSmooth

Over 10,000 web novels across every genre, from heart-racing romance to epic fantasy. All free to read online, updated daily.

Genres

© 2026 Novelsmooth. All rights reserved.