Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia (French) Chapter 30

—Hop! fais attention, tiens bon!

Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à trois pieds du sol.

—Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela!

—Saute à la corde! lui répondit Marthe.

—À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!

—Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh bien? Marthe, vous n'en êtes pas?

—Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car aucun de nous n'a le nez même suffisamment long!

Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre.

—Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année.

—Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien difficile. Pierre est belliqueux,—ce n'est pas un crime; seulement quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire nécessaire pour faire face aux difficultés...

—De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un deus ex machina, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte! Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la Providence!

—Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur, Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité.

Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une fois il s'était trouvé trop heureux, et son cœur s'était serré, comme à l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne laissent derrière eux que des ruines.

—Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme, dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que tu sembles redouter?

Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue craintive.

En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux journaliers.

Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes. Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades. Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire. Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.

—On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais s'il y avait du danger?

Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides, consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:—Elle est très-bonne, mais un peu froide.

C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur cœur que ce reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures, et le vulgaire ne prise que celles-là.

Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison, découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par l'expérience et les années.

Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof.

Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait pas.

Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de ce désaccord était presque insaisissable.

Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir? comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel.

Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon.

Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait gaiement de choses et d'autres.

La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'œuvre d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi vivaient-ils dans la maison.

Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs, mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour tout le monde le moment heureux de la journée.

Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée.

Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le soir: elle eut une idée lumineuse.

—Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas? Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si c'était un secret...

—Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher, fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il, Dmitri?

Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement:

—Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes.

Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec déférence.

—Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri?

—Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus vrai.

—Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville, c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me comprenez-vous, mes enfants?

—Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais raison, maman!

—Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le refusai.

—Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs.

—Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble et inutile...

—C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;—que mon titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous hausserions à défaut de mérite personnel;—et enfin que je cesserais d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.

Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage. Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.

—J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison; mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce qui en serait advenu.

—Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.

—Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.

—Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.

—C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.

Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries. Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains dangers.

Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique, que Nadia ne l'avait jamais été.

Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser d'elles-mêmes.

—Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au besoin l'arrêter?

La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père; son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?

Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre, pendant le reste de sa vie.

Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.

La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut dans la vie des enfants une date inoubliable.

Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années, et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées. Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et sans gravité.

Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.

Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée; elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité; mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout à coup à Korzof:

—Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?

Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.

—C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.

—Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.

—Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable destination.

Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville, il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.

Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.

—Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.

Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.

—Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.

—Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son mari. Jamais, puisque tu restes.

—Envoie les enfants, alors.

—Ils n'y consentiront pas.

Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un maillet qui travaillait comme un simple manœuvre.

—Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!

—C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.

—Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...

—Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...

—Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment, tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est horrible, n'est-ce pas?

—On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes conditions hygiéniques?

—Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...

—Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.

—C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à quel point je t'aime!

Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais Pierre refusa obstinément de quitter son père.

—Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au moment du danger! Volodia se moquerait de moi!

Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et même la gaieté dans le cœur de Korzof et de sa femme.

Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient pestiférés et faisaient leur testament.

Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables, achevèrent d'effrayer la population.

Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité de quelque accident parmi ses amis et ses proches.

Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui, garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.

Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur lui-même était devenu moins prudent.

Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle se jeta vers lui, les bras ouverts...

—Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais chercher le vieux médecin.

Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.

Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu. Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent consultation.

—Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la nature peut faire pour lui maintenant.

Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.

—C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait, les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis l'embrasser.

Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin la prit par le bras et l'arrêta.

—Vos enfants! dit-il simplement.

—Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.

Et elle se laissa emmener sans résistance.

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