Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia (French) Chapter 32

Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère, de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:

—Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde, madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.

—Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse avec l'apparence du calme.

—Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

—Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère ses yeux purs et limpides.

—Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas besoin d'amour pour cela.

—Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit? Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance, sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère, mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu comprendras...

—Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la cause de la civilisation et celle du peuple.

—Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.

C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant. Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof, où elle avait fait ce vœu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies allaient-elles condamner sa propre enfant?

—Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir mérité cela!

Sophie se jeta dans ses bras.

—Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les trouver mauvais aujourd'hui.

—Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la fois.

Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup, à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement et restait décontenancé.

—Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne viens-tu pas à mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce qui arrivait.

—Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve, elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

—Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...

—Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie, est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur?

Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.

De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.

—Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale, voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?

Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait la bouche pour répondre, sa fille la prévint.

—Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions nous comprendre.

—C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.

Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et disparut sans se retourner.

—Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai que je vous aie négligés tous deux...

—Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.

Nadia l'interrompit du geste.

—S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta sœur?

Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement plein de dignité.

—Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si coupable?

Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle. Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques; elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré. Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.

—Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne de Stepline ou son origine qui te déplaît?

Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:

—C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est, s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales, je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature intéressée.

Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt ans?

Il essaya cependant de défendre son ami.

—Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas; qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit? N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?

—On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position, répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite, sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.

Pierre s'inclina silencieusement.

—La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes, vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne pas se présenter ici.

—Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa dignité...

—Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité, par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné son consentement, il eût été le premier à faire des objections au mariage projeté.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans le fond de son âme.

Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.

—Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis, sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

—Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...

Après un silence, elle reprit:

—Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon frère?

Volodia regarda sa sœur pour l'interroger; elle continua:

—Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir, où est l'amour?

Volodia porta à ses lèvres la main de sa sœur, si bonne et si maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la mort.

La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.

—Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me dire?

Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne pouvait qu'être nuisible.

Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la conduisit à une chaise où elle s'assit.

—Je voulais vous dire, fit-il, le cœur serré par une indicible angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez pris votre résolution...

—Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien, interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes.

—Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter, Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il vous plaira.

—Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain.

Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle qu'il aimait plus que sa vie.

—Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité, envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?

Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée:

—Envers l'humanité.

—Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps la société, la famille et vous-même?

—La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille; la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que je considère comme un devoir. Quant à moi-même...

Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia.

—Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit.

Le jeune homme s'inclina.

—Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est que le mariage?

Sophie répondit bravement:

—C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même but.

—Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître?

—Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui sont dans les bas-fonds...

—Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous?

Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:—Alors, nous verrons ce qu'il y aura à faire.

Volodia poussa un soupir.

—C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table rase des habitudes, des mœurs, des principes d'une nation, sans rien lui donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie; nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille, j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et du bonheur sur la terre.

Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler. Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait, souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils pensaient de même, en même temps!

Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de sa mère.

—Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait sur les époux.

—Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que lui?

—La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes, répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un homme qui aurait les ongles noirs?

Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité, auquel il ne voulut point prendre garde.

—Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition?

—Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus de toutes les mesquineries de la société...

—Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela: c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie, continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être témoin.

—Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc?

—Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg... avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse, mon amie, presque ma sœur.

Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque image flottante et lointaine.

—Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos paroles.

—Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement.

Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de l'avouer.

—Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.

Elle lui donna la sienne, en hésitant.

—Vous ne partez pas encore? dit-elle.

—Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne l'oubliez pas, Sophie.

Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot. Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.

Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille. Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut détruit par les remontrances de Nadia.

—Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par dire, en voyant ses raisonnements inutiles.

—Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me marier.

Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre chose.

Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à l'œuvre de la libération morale du peuple par le peuple!

Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon; l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!

—Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma sœur uniquement pour sa fortune!

—Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente et nous sera très utile.

Le cœur de Pierre se glaça: sa chère et charmante sœur épousée dans un but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était pas seul à penser ainsi.

Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur, toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et chercha à se rapprocher de Volodia.

Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des garanties de bonheur.

Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un si beau zèle.

Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la laissaient mécontente d'elle-même.

Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu de la foule.

C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des boutiques, on avait grand'peine à circuler.

Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant les clients.

Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine sainte, Sophie regardait d'un œil distrait les étalages des boutiques d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux; Stepline était devant elle.

—Eh bien? lui dit-il brusquement.

—Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon cavalière de l'interpeller.

—On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?

—Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion.

—Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent.

Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin.

—Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point l'affliger.

—Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père, vous avait légué directement sa fortune?

—C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en elle-même.

Stepline poussa un gros soupir de soulagement.

—Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie trouva écœurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une occasion favorable. Allons-nous-en.

—Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un passant.

—Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.

Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude; elle frissonna d'horreur.

—Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique où sa compagne était entrée.

—Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on vous regarde.

La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant, elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle chancela... Marthe la reçut dans ses bras.

—Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée.

—Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle.

Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent.

Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.

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