Vingt ans après (French) Chapter 15

Grimaud se présenta donc avec ses dehors favorables au donjon de Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible; ce qui pourrait faire croire qu'il était véritablement le fils du cardinal de Richelieu, dont c'était aussi la prétention éternelle. Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les sourcils rapprochés, les lèvres minces, le nez crochu et les pommettes saillantes de Grimaud étaient des indices parfaits. Il ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en répondit quatre.

— Voilà un garçon distingué, et je l'avais jugé tel, dit M. de Chavigny; allez vous faire agréer de M. La Ramée, et dites- lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection beaucoup plus rigoureuse de La Ramée. Ce qui le rendait plus difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur Grimaud.

Grimaud avait juste les qualités qui peuvent séduire un exempt qui désire un sous-exempt; aussi, après mille questions qui n'obtinrent chacune qu'un quart de réponse, La Ramée, fasciné par cette sobriété de paroles, se frotta les mains et enrôla Grimaud.

— La consigne? demanda Grimaud.

— La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ôter tout instrument piquant ou tranchant, l'empêcher de faire signe aux gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.

— C'est tout? demanda Grimaud.

— Tout pour le moment, répondit La Ramée. Des circonstances nouvelles, s'il y en a, amèneront de nouvelles consignes.

— Bon, répondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci était en train de se peigner la barbe qu'il laissait pousser ainsi que ses cheveux, pour faire pièce au Mazarin en étalant sa misère et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon, reconnaître au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon, dont le souvenir lui était toujours cher, il n'avait pas voulu être pour elle ce qu'il était pour Mazarin; il avait donc, dans l'espérance de la revoir, demandé un peigne de plomb qui lui avait été accordé.

M. de Beaufort avait demandé un peigne de plomb, parce que comme tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de déposer sur la table; il le prit en faisant une révérence.

Le duc regarda cette étrange figure avec étonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

— Holà, hé! qu'est-ce que cela? s'écria le duc, et quel est ce drôle?

Grimaud ne répondit point, mais salua une seconde fois.

— Es-tu muet? s'écria le duc.

Grimaud fit signe que non.

— Qu'es-tu alors? réponds, je te l'ordonne, dit le duc.

— Gardien, répondit Grimaud.

— Gardien! s'écria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure patibulaire à ma collection. Holà! La Ramée, quelqu'un!

La Ramée appelé accourut; malheureusement pour le prince il allait, se reposant sur Grimaud, se rendre à Paris, il était déjà dans la cour et remonta mécontent.

— Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il.

— Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa poche? demanda M. de Beaufort.

— C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garçon plein de mérite et que vous apprécierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis sûr.

— Pourquoi me prend-il mon peigne?

— En effet, dit La Ramée, pourquoi prenez-vous le peigne de
Monseigneur?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un seul mot:

— Piquant.

— C'est vrai, dit La Ramée.

— Que dit cet animal? demanda le duc.

— Que tout instrument piquant est interdit par le roi à
Monseigneur.

— Ah çà! dit le duc, êtes-vous fou, La Ramée? Mais c'est vous- même qui me l'avez donné, ce peigne.

— Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne à
La Ramée.

— Je prévois que ce drôle me déplaira énormément, murmura le prince.

En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermédiaire. Comme tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au premier coup d'oeil avait plu à M. de Chavigny et à La Ramée, il devait, ses qualités aux yeux du gouverneur et de l'exempt devenant des défauts aux yeux du prisonnier, déplaire tout d'abord à M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas dès le premier jour rompre directement en visière avec le prisonnier; il avait besoin, non pas d'une répugnance improvisée, mais d'une belle et bonne haine bien tenace.

Il se retira donc pour faire place à quatre gardes qui, venant de déjeuner, pouvaient reprendre leur service près du prince.

De son côté, le prince avait à confectionner une nouvelle plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demandé des écrevisses pour son déjeuner du lendemain et comptait passer la journée à faire une petite potence pour pendre la plus belle au milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant qu'il fût pendu en réalité, sans qu'on pût toutefois lui reprocher d'avoir pendu autre chose qu'une écrevisse.

La journée fut employée aux préparatifs de l'exécution. On devient très enfant en prison, et M. de Beaufort était de caractère à le devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude, brisa deux ou trois petites branches destinées à jouer un rôle dans sa parade, et, après avoir beaucoup cherché, trouva un morceau de verre cassé, trouvaille qui parut lui faire le plus grand plaisir. Rentré chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces détails n'échappa à l'oeil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence était prête, et afin de pouvoir la planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait un des bouts avec son verre brisé.

La Ramée le regardait faire avec la curiosité d'un père qui pense qu'il va peut-être découvrir un joujou nouveau pour ses enfants, et les quatre gardes avec cet air de désoeuvrement qui faisait à cette époque comme aujourd'hui le caractère principal de la physionomie du soldat.

Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de verre, quoiqu'il n'eût pas encore achevé d'effiler le pied de sa potence; mais il s'était interrompu pour attacher le fil à son extrémité opposée.

Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil où se révélait un reste de la mauvaise humeur de la veille; mais comme il était d'avance très satisfait du résultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle invention, il n'y fit pas autrement attention.

Seulement, quand il eut fini de faire un noeud à la marinière à un bout de son fil et un noeud coulant à l'autre, quand il eut jeté un regard sur le plat d'écrevisses et choisi de l'oeil la plus majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de verre. Le morceau de verre avait disparu.

— Qui m'a pris mon morceau de verre? demanda le prince en fronçant le sourcil.

Grimaud fit signe que c'était lui.

— Comment! toi encore? et pourquoi me l'as-tu pris?

— Oui, demanda La Ramée, pourquoi avez-vous pris le morceau de verre à Son Altesse?

Grimaud, qui tenait à la main le fragment de vitre, passa le doigt sur le fil, et dit:

— Tranchant.

— C'est juste, Monseigneur, dit La Ramée. Ah peste! que nous avons acquis là un garçon précieux!

— Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre intérêt, je vous en conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver à la portée de ma main.

Grimaud fit la révérence et se retira au bout de la chambre.

— Chut, chut, Monseigneur, dit La Ramée; donnez-moi votre petite potence, je vais l'effiler avec mon couteau.

— Vous? dit le duc en riant.

— Oui, moi; n'était-ce pas cela que vous désiriez?

— Sans doute.

— Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drôle. Tenez, mon cher
La Ramée.

La Ramée, qui n'avait rien compris à l'exclamation du prince, effila le pied de la potence le plus proprement du monde.

— Là, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre pendant que je vais aller chercher le patient.

La Ramée mit un genou en terre et creusa le sol.

Pendant ce temps, le prince suspendit son écrevisse au fil.

Puis il planta la potence au milieu de la chambre en éclatant de rire.

La Ramée aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il riait, et les gardes firent chorus.

Grimaud seul ne rit pas.

Il s'approcha de La Ramée, et, lui montrant l'écrevisse qui tournait au bout de son fil:

— Cardinal! dit-il.

— Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en riant plus fort que jamais, et par maître Jacques-Chrysostome La Ramée, exempt du roi.

La Ramée poussa un cri de terreur et se précipita vers la potence, qu'il arracha de terre, qu'il mit incontinent en morceaux, et dont il jeta les morceaux par la fenêtre. Il allait en faire autant de l'écrevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui prit des mains.

— Bonne à manger, dit-il; et il la mit dans sa poche.

Cette fois le duc avait pris si grand plaisir à cette scène, qu'il pardonna presque à Grimaud le rôle qu'il avait joué. Mais comme, dans le courant de la journée, il réfléchit à l'intention qu'avait eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise, il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une manière sensible.

Mais l'histoire de l'écrevisse n'en eut pas moins, au grand désespoir de La Ramée, un immense retentissement dans l'intérieur du donjon, et même au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur détestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote à deux ou trois amis bien intentionnés, qui la répandirent à l'instant même.

Cela fit passer deux ou trois bonnes journées à M. de Beaufort.

Cependant, le duc avait remarqué parmi ses gardes un homme porteur d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'à chaque instant Grimaud lui déplaisait davantage. Or, un matin qu'il avait pris cet homme à part, et qu'il était parvenu à lui parler quelque temps en tête à tête, Grimaud entra, regarda ce qui se passait, puis s'approchant respectueusement du garde et du prince, il prit le garde par le bras.

— Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc.

Grimaud conduisit le garde à quatre pas et lui montra la porte.

— Allez, dit-il.

Le garde obéit.

— Oh! mais, s'écria le prince, vous m'êtes insupportable: je vous châtierai.

Grimaud salua respectueusement.

— Monsieur l'espion, je vous romprai les os! s'écria le prince exaspéré.

Grimaud salua en reculant.

— Monsieur l'espion, continua le duc, je vous étranglerai de mes propres mains.

Grimaud salua en reculant toujours.

— Et cela, reprit le prince, qui pensait qu'autant valait en finir de suite, pas plus tard qu'à l'instant même.

Et il étendit ses deux mains crispées vers Grimaud, qui se contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derrière lui.

En même temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur ses épaules, pareilles à deux tenailles de fer; il se contenta, au lieu d'appeler ou de se défendre, d'amener lentement son index à la hauteur de ses lèvres et de prononcer à demi-voix, en colorant sa figure de son plus charmant sourire, le mot:

— Chut!

C'était une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arrêta tout court, au comble de la stupéfaction.

Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste un charmant petit billet à cachet aristocratique, auquel sa longue station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre entièrement son premier parfum, et le présenta au duc sans prononcer une parole.

Le duc, de plus en plus étonné, lâcha Grimaud, prit le billet, et, reconnaissant l'écriture:

— De madame de Montbazon? s'écria-t-il.

Grimaud fit signe de la tête que oui.

Le duc déchira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux, tant il était ébloui, et lut ce qui suit:

«Mon cher duc,

Vous pouvez vous fier entièrement au brave garçon qui vous remettra ce billet, car c'est le valet d'un gentilhomme qui est à nous, et qui nous l'a garanti comme éprouvé par vingt ans de fidélité. Il a consenti à entrer au service de votre exempt et à s'enfermer avec vous à Vincennes, pour préparer et aider à votre fuite, de laquelle nous nous occupons.

Le moment de la délivrance approche; prenez patience et courage en songeant que, malgré le temps et l'absence, tous vos amis vous ont conservé les sentiments qu'ils vous avaient voués.

Votre toute et toujours affectionnée,

«MARIE DE MONTBAZON.»

«P.-S. — Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de vanité de penser qu'après cinq ans d'absence vous reconnaîtriez mes initiales.»

Le duc demeura un instant étourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq ans sans avoir pu le trouver, c'est-à-dire un serviteur, un aide, un ami, lui tombait tout à coup du ciel au moment où il s'y attendait le moins. Il regarda Grimaud avec étonnement et revint à sa lettre qu'il relut d'un bout à l'autre.

— Oh! chère Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc bien elle que j'avais aperçue au fond de son carrosse! Comment, elle pense encore à moi après cinq ans de séparation! Morbleu! voilà une constance comme on n'en voit que dans l'Astrée.

Puis se retournant vers Grimaud:

— Et toi, mon brave garçon, ajouta-t-il, tu consens donc à nous aider?

Grimaud fit signe que oui.

— Et tu es venu ici pour cela?

Grimaud répéta le même signe.

— Et moi qui voulais t'étrangler! s'écria le duc. Grimaud se prit à sourire.

— Mais attends, dit le duc.

Et il fouilla dans sa poche.

— Attends, continua-t-il en renouvelant l'expérience infructueuse une première fois, il ne sera pas dit qu'un pareil dévouement pour un petit-fils de Henri IV restera sans récompense.

Le mouvement du duc de Beaufort dénonçait la meilleure intention du monde. Mais une des précautions qu'on prenait à Vincennes était de ne pas laisser d'argent aux prisonniers.

Sur quoi Grimaud, voyant le désappointement du duc, tira de sa poche une bourse pleine d'or et la lui présenta.

— Voilà ce que vous cherchez, dit-il.

Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de
Grimaud, mais Grimaud secoua la tête.

— Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis payé.

Le duc tombait de surprise en surprise.

Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa respectueusement. Les grandes manières d'Athos avaient déteint sur Grimaud.

— Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire?

— Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, à deux heures, demande à faire une partie de paume avec La Ramée, et envoie deux ou trois balles pardessus les remparts.

— Eh bien, après?

— Après… Monseigneur s'approchera des murailles et criera à un homme qui travaille dans les fossés de les lui renvoyer.

— Je comprends, dit le duc.

Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la conversation difficile.

Il fit un mouvement pour se retirer.

— Ah çà! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?

— Je voudrais que Monseigneur me fît une promesse.

— Laquelle? parle.

— C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus grand risque qu'il coure est d'être réintégré dans sa prison, tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu.

— C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera fait comme tu demandes.

— Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose à demander à Monseigneur: c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me détester comme auparavant.

— Je tâcherai, dit le duc.

On frappa à la porte.

Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur son lit. On savait que c'était sa ressource dans ses grands moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir: c'était La Ramée qui venait de chez le cardinal, où s'était passée la scène que nous avons racontée.

La Ramée jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant toujours les mêmes symptômes d'antipathie entre le prisonnier et son gardien, il sourit plein d'une satisfaction intérieure.

Puis se retournant vers Grimaud:

— Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient d'être parlé de vous en bon lieu, et vous aurez bientôt, je l'espère, des nouvelles qui ne vous seront point désagréables.

Grimaud salua d'un air qu'il tâcha de rendre gracieux et se retira, ce qui était son habitude quand son supérieur entrait.

— Eh bien, Monseigneur! dit La Ramée avec son gros rire, vous boudez donc toujours ce pauvre garçon?

— Ah! c'est vous, La Ramée, dit le duc; ma foi, il était temps que vous arrivassiez. Je m'étais jeté sur mon lit et j'avais tourné le nez au mur pour ne pas céder à la tentation de tenir ma promesse en étranglant ce scélérat de Grimaud.

— Je doute pourtant, dit La Ramée en faisant une spirituelle allusion au mutisme de son subordonné, qu'il ait dit quelque chose de désagréable à Votre Altesse.

— Je le crois pardieu bien! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il était temps que vous revinssiez, La Ramée, et que j'avais hâte de vous revoir.

— Monseigneur est trop bon, dit La Ramée, flatté du compliment.

— Oui, continua le duc; en vérité, je me sens aujourd'hui d'une maladresse qui vous fera plaisir à voir.

— Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La
Ramée.

— Si vous le voulez bien.

— Je suis aux ordres de Monseigneur.

— C'est-à-dire, mon cher La Ramée, dit le duc, que vous êtes un homme charmant et que je voudrais demeurer éternellement à Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

— Monseigneur, dit La Ramée, je crois qu'il ne tiendra pas au cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

— Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu?

— Il m'a envoyé quérir ce matin.

— Vraiment! pour vous parler de moi?

— De quoi voulez-vous qu'il me parle? En vérité, Monseigneur, vous êtes son cauchemar.

Le duc sourit amèrement.

— Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Ramée!

— Allons, Monseigneur, voilà encore que nous allons reparler de cela; mais vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.

— La Ramée, je vous ai dit et je vous répète encore que je ferais votre fortune.

— Avec quoi? Vous ne serez pas plus tôt sorti de prison que vos biens seront confisqués.

— Je ne serai pas plus tôt sorti de prison que je serai maître de
Paris.

— Chut! chut donc! Eh bien… mais, est-ce que je puis entendre des choses comme cela? Voilà une belle conversation à tenir à un officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je cherche un second Grimaud.

— Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a été question de moi entre toi et le cardinal? La Ramée, tu devrais, un jour qu'il te fera demander, me laisser mettre tes habits; j'irais à ta place, je l'étranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'était une condition, je reviendrais me mettre en prison.

— Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud.

— J'ai tort. Et que t'a-t-il dit, le cuistre?

— Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Ramée d'un air fin, parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de vous surveiller.

— Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.

— Parce qu'un astrologue a prédit que vous vous échapperiez.

— Ah! un astrologue a prédit cela? dit le duc en tressaillant malgré lui.

— Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole d'honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de magiciens.

— Et qu'as-tu répondu à l'illustrissime Éminence?

— Que si l'astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d'en acheter.

— Pourquoi?

— Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet.

— Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie de paume, La Ramée.

— Monseigneur, j'en demande bien pardon à Votre Altesse, mais il faut qu'elle m'accorde une demi-heure.

— Et pourquoi cela?

— Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il ne soit pas tout à fait de si bonne naissance, et qu'il a oublié de m'inviter à déjeuner.

— Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter à déjeuner ici?

— Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le pâtissier qui demeurait en face du château, et qu'on appelait le père Marteau …

— Eh bien?

— Eh bien! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds à un pâtissier de Paris, à qui les médecins, à ce qu'il paraît, ont recommandé l'air de la campagne.

— Eh bien! qu'est-ce que cela me fait à moi?

— Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damné pâtissier a devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau à la bouche.

— Gourmand.

— Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Ramée, on n'est pas gourmand parce qu'on aime à bien manger. Il est dans la nature de l'homme de chercher la perfection dans les pâtés comme dans les autres choses. Or, ce gueux de pâtissier, il faut vous dire, Monseigneur, que quand il m'a vu m'arrêter devant son étalage, il est venu à moi la langue tout enfarinée et m'a dit: «Monsieur La Ramée, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du donjon. J'ai acheté l'établissement de mon prédécesseur parce qu'il m'a assuré qu'il fournissait le château: et cependant, sur mon honneur, monsieur La Ramée, depuis huit jours que je suis établi, M. de Chavigny ne m'a pas fait acheter une tartelette.

«— Mais, lui ai-je dit alors, c'est probablement que
M. de Chavigny craint que votre pâtisserie ne soit pas bonne.

«— Pas bonne, ma pâtisserie! eh bien, monsieur La Ramée, je veux vous en faire juge, et cela à l'instant même.

«— Je ne peux pas, lui ai-je répondu, il faut absolument que je rentre au château.

«— Eh bien, a-t-il dit, allez à vos affaires, puisque vous paraissez pressé, mais revenez dans une demi-heure.

«— Dans une demi-heure?

«— Oui. Avez-vous déjeuné?

«— Ma foi, non.

«— Eh bien, voici un pâté qui vous attendra avec une bouteille de vieux bourgogne…

«Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis à jeun, je voudrais, avec la permission de Votre Altesse…

Et La Ramée s'inclina.

— Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te donne qu'une demi-heure.

— Puis-je promettre votre pratique au successeur du père Marteau,
Monseigneur?

— Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pâtés; tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de Vincennes sont mortels à ma famille.

La Ramée sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes après sa sortie, l'officier de garde entra sous prétexte de faire honneur au prince en lui tenant compagnie, mais en réalité pour accomplir les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l'avons dit, recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes qu'il était resté seul, le duc avait eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oublié et s'occupaient de sa délivrance. De quelle façon? il l'ignorait encore, mais il se promettait bien, quel que fût son mutisme, de faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d'autant plus grande qu'il se rendait maintenant compte de toute sa conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait inventé toutes les petites persécutions dont il poursuivait le duc, que pour ôter à ses gardiens toute idée qu'il pouvait s'entendre avec lui.

Cette ruse donna au duc une haute idée de l'intellect de Grimaud, auquel il résolut de se fier entièrement.

XXI. Ce que contenaient les pâtés du successeur du père Marteau

Une demi-heure après, La Ramée rentra gai et allègre comme un homme qui a bien mangé, et qui surtout a bien bu. Il avait trouvé les pâtés excellents et le vin délicieux.

Le temps était beau et permettait la partie projetée. Le jeu de paume de Vincennes était un jeu de longue paume, c'est-à-dire en plein air; rien n'était donc plus facile au duc que de faire ce que lui avait recommandé Grimaud, c'est-à-dire d'envoyer les balles dans les fossés.

Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnées, le duc ne fut pas trop maladroit, car deux heures étaient l'heure dite. Il n'en perdit pas moins les parties engagées jusque-là, ce qui lui permit de se mettre en colère et de faire ce qu'on fait en pareil cas, faute sur faute.

Aussi, à deux heures sonnant, les balles commencèrent-elles à prendre le chemin des fossés, à la grande joie de La Ramée qui marquait quinze à chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplièrent tellement que bientôt on manqua de balles. La Ramée proposa alors d'envoyer quelqu'un pour les ramasser dans le fossé. Mais le duc fit observer très judicieusement que c'était du temps perdu, et s'approchant du rempart qui à cet endroit, comme l'avait dit l'exempt, avait au moins cinquante pieds de haut, il aperçut un homme qui travaillait dans un des mille petits jardins que défrichent les paysans sur le revers du fossé.

— Eh! l'ami? cria le duc.

L'homme leva la tête, et le duc fut prêt à pousser un cri de surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c'était Rochefort, que le prince croyait à la Bastille.

— Eh bien, qu'y a-t-il là-haut? demanda l'homme.

— Ayez l'obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.

Le jardinier fit un signe de la tête, et se mit à jeter les balles, que ramassèrent La Ramée et les gardes. Une d'elles tomba aux pieds du duc, et comme celle-là lui était visiblement destinée, il la mit dans sa poche.

Puis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il retourna à sa partie.

Mais décidément le duc était dans son mauvais jour, les balles continuèrent à battre la campagne: au lieu de se maintenir dans les limites du jeu, deux ou trois retournèrent dans le fossé; mais comme le jardinier n'était plus là pour les renvoyer, elles furent perdues, puis le duc déclara qu'il avait honte de tant de maladresse et qu'il ne voulait pas continuer.

La Ramée était enchanté d'avoir si complètement battu un prince du sang.

Le prince rentra chez lui et se coucha; c'était ce qu'il faisait presque toute la journée depuis qu'on lui avait enlevé ses livres.

La Ramée prit les habits du prince, sous prétexte qu'ils étaient couverts de poussière, et qu'il allait les faire brosser, mais, en réalité, pour être sûr que le prince ne bougerait pas. C'était un homme de précaution que La Ramée.

Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous son traversin.

Aussitôt que la porte fut refermée, le duc déchira l'enveloppe de la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument tranchant; il mangeait avec des couteaux à lames d'argent pliantes, et qui ne coupaient pas.

Sous l'enveloppe était une lettre qui contenait les lignes suivantes:

«Monseigneur, vos amis veillent, et l'heure de votre délivrance approche: demandez après-demain à manger un pâté fait par le nouveau pâtissier qui a acheté le fonds de boutique de l'ancien, et qui n'est autre que Noirmont, votre maître d'hôtel; n'ouvrez le pâté que lorsque vous serez seul, j'espère que vous serez content de ce qu'il contiendra.

«Le serviteur toujours dévoué de Votre Altesse, à la Bastille comme ailleurs,

«Comte de ROCHEFORT.»

«P.-S. — Votre Altesse peut se fier à Grimaud en tout point; c'est un garçon fort intelligent et qui nous est tout à fait dévoué.»

Le duc de Beaufort, à qui l'on avait rendu son feu depuis qu'il avait renoncé à la peinture, brûla la lettre, comme il avait fait, avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsqu'il pensa qu'elle pourrait lui être utile pour faire parvenir sa réponse à Rochefort.

Il était bien gardé, car au mouvement qu'il avait fait, La Ramée entra.

— Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il.

— J'avais froid, répondit le duc, et j'attisais le feu pour qu'il donnât plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont réputées pour leur fraîcheur. On pourrait y conserver la glace et on y récolte du salpêtre. Celles où sont morts Puylaurens, le maréchal d'Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de Rambouillet, leur pesant d'arsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La Ramée sourit du bout des lèvres. C'était un brave homme au fond, qui s'était pris d'une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eût été désespéré qu'il lui arrivât malheur. Or, les malheurs successifs arrivés aux trois personnages qu'avait nommés le duc étaient incontestables.

— Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer à de pareilles pensées. Ce sont ces pensées-là qui tuent, et non le salpêtre.

— Eh! mon cher, dit le duc, vous êtes charmant; si je pouvais comme vous aller manger des pâtés et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du père Marteau, cela me distrairait.

— Le fait est, Monseigneur, dit La Ramée, que ses pâtés sont, de fameux pâtés, et que son vin est un fier vin.

— En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine n'ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

— Eh bien! Monseigneur, dit La Ramée donnant dans le piège, qui vous empêche d'en tâter? d'ailleurs, je lui ai promis votre pratique.

— Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici à perpétuité, comme monsieur Mazarin a eu la bonté de me le faire entendre, il faut que je me crée une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand.

— Monseigneur, dit La Ramée, croyez-en un bon conseil, n'attendez pas que vous soyez vieux pour cela.

— Bon, dit à part le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son coeur et son âme, reçu de la magnificence céleste un des sept péchés capitaux, quand il n'en a pas reçu deux; il paraît que celui de maître La Ramée est la gourmandise. Soit, nous en profiterons.

Puis tout haut:

— Eh bien! mon cher La Ramée, ajouta-t-il, c'est après-demain fête?

— Oui, Monseigneur, c'est la Pentecôte.

— Voulez-vous me donner une leçon, après-demain?

— De quoi?

— De gourmandise.

— Volontiers, Monseigneur.

— Mais une leçon en tête à tête. Nous enverrons dîner les gardes à la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un souper dont je vous laisse la direction.

— Hum! fit La Ramée.

L'offre était séduisante; mais La Ramée, quoi qu'en eût pensé de désavantageux en le voyant M. le cardinal, était un vieux routier qui connaissait tous les pièges que peut tendre un prisonnier. M. de Beaufort avait, disait-il, préparé quarante moyens de fuir de prison. Ce déjeuner ne cachait-il pas quelque ruse?

Il réfléchit un instant; mais le résultat de ses réflexions fut qu'il commanderait les vivres et le vin, et que par conséquent aucune poudre ne serait semée sur les vivres, aucune liqueur ne serait mêlée au vin.

Quant à le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention, et il se mit à rire à cette seule pensée; puis une idée lui vint qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intérieur de La Ramée d'un oeil assez inquiet à mesure que le trahissait sa physionomie; mais enfin, le visage de l'exempt s'éclaira.

— Eh bien, demanda le duc, cela va-t-il?

— Oui, Monseigneur, à une condition.

— Laquelle?

— C'est que Grimaud nous servira à table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre à sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

— Au diable votre Grimaud! s'écria-t-il, il me gâtera toute la fête.

— Je lui ordonnerai de se tenir derrière Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne l'entendra, et, avec un peu de bonne volonté, pourra se figurer qu'il est à cent lieues d'elle.

— Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans cela? c'est que vous vous défiez de moi.

— Monseigneur, c'est après-demain la Pentecôte.

— Eh bien! que me fait la Pentecôte à moi? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d'une langue de feu pour m'ouvrir les portes de ma prison?

— Non, Monseigneur; mais je vous ai raconté ce qu'avait prédit ce magicien damné.

— Et qu'a-t-il prédit?

— Que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans que Votre
Altesse fût hors de Vincennes.

— Tu crois donc aux magiciens? imbécile!

— Moi, dit La Ramée, je m'en soucie comme de cela, et il fit claquer ses doigts. Mais c'est monseigneur Giulio qui s'en soucie; en qualité d'italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les épaules.

— Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, j'accepte Grimaud, car sans cela la chose n'en finirait point; mais je ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de tout. Vous commanderez le souper comme vous l'entendrez, le seul mets que je désigne est un de ces pâtés dont vous m'avez parlé. Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du père Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moment où j'en serai sorti.

— Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Ramée.

— Dame! répliqua le prince, ne fût-ce qu'à la mort de Mazarin: j'ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu'à Vincennes on vit plus vite.

— Monseigneur! reprit La Ramée, Monseigneur!

— Ou qu'on meurt plus tôt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au même.

— Monseigneur, dit La Ramée, je vais commander le souper.

— Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre élève?

— Mais je l'espère, Monseigneur, répondit La Ramée.

— S'il vous en laisse le temps, murmura le duc.

— Que dit Monseigneur? demanda La Ramée.

— Monseigneur dit que vous n'épargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Ramée s'arrêta à la porte.

— Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie?

— Qui vous voudrez, excepté Grimaud.

— L'officier des gardes, alors?

— Avec son jeu d'échecs.

— Oui.

Et La Ramée sortit.

Cinq minutes après, l'officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l'échec et mat.

C'est une singulière chose que la pensée, et quelles révolutions un signe, un mot, une espérance, y opèrent. Le duc était depuis cinq ans en prison, et un regard jeté en arrière lui faisait paraître ces cinq années, qui cependant s'étaient écoulées bien lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit heures qui le séparaient encore du moment fixé pour l'évasion.

Puis il y avait une chose surtout qui le préoccupait affreusement: c'était de quelle manière s'opérerait cette évasion. On lui avait fait espérer le résultat; mais on lui avait caché les détails que devait contenir le mystérieux pâté. Quels amis l'attendaient? Il avait donc encore des amis après cinq ans de prison? En ce cas il était un prince bien privilégié.

Il oubliait qu'outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une femme s'était souvenue de lui; il est vrai qu'elle ne lui avait peut-être pas été bien scrupuleusement fidèle, mais elle ne l'avait pas oublié, ce qui était beaucoup.

Il y en avait là plus qu'il n'en fallait pour donner des préoccupations du duc; aussi en fut-il des échecs comme de la longue paume: M. de Beaufort fit école sur école, et l'officier le battit à son tour le soir comme l'avait battu le matin La Ramée.

Mais ses défaites successives avaient eu un avantage: c'était de conduire le prince jusqu'à huit heures du soir; c'était toujours trois heures gagnées; puis la nuit allait venir, et avec la nuit, le sommeil.

Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinité fort capricieuse, et c'est justement lorsqu'on l'invoque qu'elle se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu'à minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s'endormit.

Mais avec le jour il s'éveilla: il avait fait des rêves fantastiques; il lui était poussé des ailes; il avait alors et tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient parfaitement soutenu; mais, parvenu à une certaine hauteur, cet appui étrange lui avait manqué tout à coup, ses ailes s'étaient brisées, et il lui avait semblé qu'il roulait dans des abîmes sans fond; et il s'était réveillé le front couvert de sueur et brisé comme s'il avait réellement fait une chute aérienne.

Alors il s'était endormi pour errer de nouveau dans un dédale de songes plus insensés les uns que les autres; à peine ses yeux étaient-ils fermés, que son esprit, tendu vers un seul but, son évasion, se reprenait à tenter cette évasion. Alors c'était autre chose: on avait trouvé un passage souterrain qui devait le conduire hors de Vincennes, il était engagé dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne à la main; mais peu à peu le passage se rétrécissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si étroit, que le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin: les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouïs pour avancer, la chose était impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour qu'il l'aidât à se tirer de ce défilé qui l'étouffait, mais impossible de prononcer une parole. Alors, à l'autre extrémité, à celle par laquelle il était venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il était découvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait être d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La Ramée, il l'apercevait. La Ramée étendait la main et lui posait cette main sur l'épaule en éclatant de rire; il était repris et conduit dans cette chambre basse et voûtée où étaient morts le maréchal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes étaient là, bosselant le terrain, et une quatrième fosse était ouverte, n'attendant plus qu'un cadavre.

Aussi, quand il se réveilla, le duc fit-il autant d'efforts pour se tenir éveillé qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque La Ramée entra, il le trouva si pâle et si fatigué qu'il lui demanda s'il était malade.

— En effet, dit un des gardes qui avait couché dans la chambre et qui n'avait pas pu dormir à cause d'un mal de dents que lui avait donné l'humidité, Monseigneur a eu une nuit agitée et deux ou trois fois dans ses rêves a appelé au secours.

— Qu'a donc Monseigneur? demanda La Ramée.

— Eh! c'est toi, imbécile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesées d'évasion m'as rompu la tête hier, et qui es cause que j'ai rêvé que je me sauvais, et qu'en me sauvant je me cassais le cou.

La Ramée éclata de rire.

— Vous le voyez, Monseigneur, dit La Ramée, C'est un avertissement du ciel; aussi j'espère que Monseigneur ne commettra jamais de pareilles imprudences qu'en rêve.

— Et vous avez raison, mon cher La Ramée, dit le duc en essuyant la sueur qui coulait encore sur son front, tout éveillé qu'il était, je ne veux plus songer qu'à boire et à manger.

— Chut! dit La Ramée.

Et il éloigna les gardes les uns après les autres sous un prétexte quelconque.

— Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls.

— Eh bien! dit La Ramée, votre souper est commandé.

— Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons, monsieur mon majordome.

— Monseigneur a promis de s'en rapporter à moi.

— Et il y aura un pâté?

— Je crois bien! comme une tour.

— Fait par le successeur du père Marteau?

— Il est commandé.

— Et tu lui as dit que c'était pour moi?

— Je le lui ai dit.

— Et il a répondu?

— Qu'il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.

— À la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains.

— Peste! Monseigneur, dit La Ramée, comme vous mordez à la gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si joyeux visage qu'en ce moment.

Le duc vit qu'il n'avait point été assez maître de lui; mais en ce moment, comme s'il eût écouté à la porte et qu'il eût compris qu'une distraction aux idées de La Ramée était urgente, Grimaud entra et fit signe à La Ramée qu'il avait quelque chose à lui dire.

La Ramée s'approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se remit pendant ce temps.

— J'ai déjà défendu à cet homme, dit-il, de se présenter ici sans ma permission.

— Monseigneur, dit La Ramée, il faut lui pardonner, car c'est moi qui l'ai mandé.

— Et pourquoi l'avez-vous mandé, puisque vous savez qu'il me déplaît?

— Monseigneur se rappelle ce qui a été convenu, dit La Ramée, et qu'il doit nous servir à ce fameux souper. Monseigneur a oublié le souper.

— Non; mais j'avais oublié M. Grimaud.

— Monseigneur sait qu'il n'y a pas de souper sans lui.

— Allons donc, faites à votre guise.

— Approchez, mon garçon, dit La Ramée, et écoutez ce que je vais vous dire.

Grimaud s'approcha avec son visage le plus renfrogné.

La Ramée continua:

— Monseigneur me fait l'honneur de m'inviter à souper demain en tête à tête.

Grimaud fit un signe qui voulait dire qu'il ne voyait pas en quoi la chose pouvait le regarder.

— Si fait, si fait, dit La Ramée, la chose vous regarde, au contraire, car vous aurez l'honneur de nous servir, sans compter que, si bon appétit et si grande soif que nous ayons, il restera bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et que ce quelque chose sera pour vous.

Grimaud s'inclina en signe de remerciement.

— Et maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, j'en demande pardon à Votre Altesse, il paraît que M. de Chavigny s'absente pour quelques jours, et avant son départ il me prévient qu'il a des ordres à me donner.

Le duc essaya d'échanger un regard avec Grimaud, mais l'oeil de
Grimaud était sans regard.

— Allez, dit le duc à La Ramée, et revenez le plus tôt possible.

— Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de paume d'hier?

Grimaud fit un signe de tête imperceptible de haut en bas.

— Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Ramée, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorte qu'aujourd'hui je suis décidé à vous battre d'importance.

La Ramée sortit: Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de son corps déviât d'une ligne; puis, lorsqu'il vit la porte refermée, il tira vivement de sa poche un crayon et un carré de papier.

— Écrivez, Monseigneur, lui dit-il.

— Et que faut-il que j'écrive?

Grimaud fit un signe du doigt et dicta:

«Tout est prêt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept à neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prêts, nous descendrons par la première fenêtre de la galerie.»

— Après? dit le duc.

— Après, Monseigneur? reprit Grimaud étonné. Après, signez.

— Et c'est tout?

— Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui était pour la plus austère concision.

Le duc signa.

— Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle?

— Quelle balle?

— Celle qui contenait la lettre.

— Non, j'ai pensé qu'elle pouvait nous être utile. La voici.

Et le duc prit la balle sous son oreiller et la présenta à
Grimaud.

Grimaud sourit le plus agréablement qu'il lui fut possible.

— Eh bien? demanda le duc.

— Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la balle, en jouant à la paume vous envoyez la balle dans le fossé.

— Mais peut-être sera-t-elle perdue?

— Soyez tranquille, Monseigneur, il y aura quelqu'un pour la ramasser.

— Un jardinier? demanda le duc.

Grimaud fit signe que oui.

— Le même qu'hier?

Grimaud répéta son signe.

— Le comte de Rochefort, alors?

Grimaud fit trois fois signe que oui.

— Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques détails sur la manière dont nous devons fuir.

— Cela m'est défendu, dit Grimaud, avant le moment même de l'exécution.

— Quels sont ceux qui m'attendront de l'autre côté du fossé?

— Je n'en sais rien, Monseigneur.

— Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pâté, si tu ne veux pas que je devienne fou.

— Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une corde à noeud et une poire d'angoisse.

— Bien, je comprends.

— Monseigneur voit qu'il y en aura pour tout le monde.

— Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.

— Et nous ferons manger la poire à La Ramée, répondit Grimaud.

— Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais quand tu parles, c'est une justice à te rendre, tu parles d'or.

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