D'Artagnan s'était rendu droit aux écuries. Le jour venait de paraître; il reconnut son cheval et celui de Porthos attachés au râtelier, mais au râtelier vide. Il eut pitié de ces pauvres animaux, et s'achemina vers un coin de l'écurie où il voyait reluire un peu de paille échappée sans doute à la razzia de la nuit; mais en rassemblant cette paille avec le pied, le bout de sa botte rencontra un corps rond qui, touché sans doute à un endroit sensible, poussa un cri et se releva sur ses genoux en se frottant les yeux. C'était Mousqueton, qui, n'ayant plus de paille pour lui-même, s'était accommodé de celle des chevaux.
— Mousqueton, dit d'Artagnan, allons, en route! en route!
Mousqueton, en reconnaissant la voix de l'ami de son maître, se leva précipitamment, et en se levant laissa choir quelques-uns des louis gagnés illégalement pendant la nuit.
— Oh! oh! dit d'Artagnan en ramassant un louis et en le flairant, voilà de l'or qui a une drôle d'odeur, il sent la paille.
Mousqueton rougit si honnêtement et parut si fort embarrassé, que le Gascon se mit à rire et lui dit:
— Porthos se mettrait en colère, mon cher monsieur Mousqueton, mais moi je vous pardonne; seulement rappelons-nous que cet or doit nous servir de topique pour notre blessure, et soyons gai, allons!
Mousqueton prit à l'instant même une figure des plus hilares, sella avec activité le cheval de son maître et monta sur le sien sans trop faire de grimace. Sur ces entrefaites, Porthos arriva avec une figure fort maussade, et fut on ne peut plus étonné de trouver d'Artagnan résigné et Mousqueton presque joyeux.
— Ah, çà, dit-il, nous avons donc, vous votre grade, et moi ma baronnie?
— Nous allons en chercher les brevets, dit d'Artagnan, et à notre retour maître Mazarini les signera.
— Et où allons-nous? demanda Porthos.
— À Paris d'abord, répondit d'Artagnan; j'y veux régler quelques affaires.
— Allons à Paris, dit Porthos.
Et tous deux partirent pour Paris.
En arrivant aux portes ils furent étonnés de voir l'attitude menaçante de la capitale. Autour d'un carrosse brisé en morceaux le peuple vociférait des imprécations, tandis que les personnes qui avaient voulu fuir étaient prisonnières, c'est-à-dire un vieillard et deux femmes.
Lorsque au contraire d'Artagnan et Porthos demandèrent l'entrée, il n'est sortes de caresses qu'on ne leur fît. On les prenait pour des déserteurs du parti royaliste, et on voulait se les attacher.
— Que fait le roi? demanda-t-on.
— Il dort.
— Et l'espagnole?
— Elle rêve.
— Et l'italien maudit?
— Il veille. Ainsi tenez-vous fermes; car s'ils sont partis, c'est bien certainement pour quelque chose. Mais comme, au bout du compte, vous êtes les plus forts, continua d'Artagnan, ne vous acharnez pas après des femmes et des vieillards, et prenez-vous-en aux causes véritables.
Le peuple entendit ces paroles avec plaisir et laissa aller les dames, qui remercièrent d'Artagnan par un éloquent regard.
— Maintenant, en avant! dit d'Artagnan.
Et ils continuèrent leur chemin, traversant les barricades, enjambant les chaînes, poussés, interrogés, interrogeant.
À la place du Palais-Royal, d'Artagnan vit un sergent qui faisait faire l'exercice à cinq ou six cents bourgeois: c'était Planchet qui utilisait au profit de la milice urbaine ses souvenirs du régiment de Piémont.
En passant devant d'Artagnan, il reconnut son ancien maître.
— Bonjour, monsieur d'Artagnan, dit Planchet d'un air fier.
— Bonjour, monsieur Dulaurier, répondit d'Artagnan.
Planchet s'arrêta court, fixant sur d'Artagnan de grands yeux ébahis; le premier rang, voyant son chef s'arrêter, s'arrêta à son tour, ainsi de suite jusqu'au dernier.
— Ces bourgeois sont affreusement ridicules, dit d'Artagnan à
Porthos.
Et il continua son chemin.
Cinq minutes après, il mettait pied à terre à l'hôtel de_ La
Chevrette._
La belle Madeleine se précipita au-devant de d'Artagnan.
— Ma chère madame Turquaine, dit d'Artagnan, si vous avez de l'argent, enfouissez-le vite, si vous avez des bijoux, cachez-les promptement, si vous avez des débiteurs, faites-vous payer; si vous avez des créanciers, ne les payez pas.
— Pourquoi cela? demanda Madeleine.
— Parce que Paris va être réduit en cendres ni plus ni moins que
Babylone, dont vous avez sans doute entendu parler.
— Et vous me quittez dans un pareil moment?
— À l'instant même, dit d'Artagnan.
— Et où allez-vous?
— Ah! si vous pouvez me le dire, vous me rendrez un véritable service.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu!
— Avez-vous des lettres pour moi? demanda d'Artagnan en faisant signe de la main à son hôtesse qu'elle devait s'épargner les lamentations, attendu que les lamentations seraient superflues.
— Il y en a une qui vient justement d'arriver.
Et elle donna la lettre à d'Artagnan.
— D'Athos! s'écria d'Artagnan en reconnaissant l'écriture ferme et allongée de leur ami.
— Ah! fit Porthos, voyons un peu quelles choses il dit.
D'Artagnan ouvrit la lettre et lut:
«Cher d'Artagnan, cher du Vallon, mes bons amis, peut-être recevez-vous de mes nouvelles pour la dernière fois. Aramis et moi nous sommes bien malheureux; mais Dieu, notre courage et le souvenir de notre amitié nous soutiennent. Pensez bien à Raoul. Je vous recommande les papiers qui sont à Blois, et dans deux mois et demi, si vous n'avez pas reçu de nos nouvelles, prenez-en connaissance. Embrassez le vicomte de tout votre coeur pour votre ami dévoué,
«ATHOS.»— Je le crois pardieu bien, que je l'embrasserai, dit d'Artagnan, avec cela qu'il est sur notre route, et s'il a le malheur de perdre notre pauvre Athos, de ce jour, il devient mon fils.
— Et moi, dit Porthos, je le fais mon légataire universel.
— Voyons, que dit encore Athos?
«Si vous rencontrez par les routes un M. Mordaunt, défiez-vous-en.
Je ne puis vous en dire davantage dans ma lettre.»
— M. Mordaunt! dit avec surprise d'Artagnan.
— M. Mordaunt, c'est bon, dit Porthos, on s'en souviendra. Mais voyez donc, il y a un post-scriptum d'Aramis.
— En effet, dit d'Artagnan.
Et il lut:
«Nous vous cachons le lieu de notre séjour, chers amis, connaissant votre dévouement fraternel, et sachant bien que vous viendriez mourir avec nous.»
— Sacrebleu! interrompit Porthos avec une explosion de colère qui fit bondir Mousqueton à l'autre bout de la chambre, sont-ils donc en danger de mort?
D'Artagnan continua:
«Athos vous lègue Raoul, et moi je vous lègue une vengeance. Si vous mettez par bonheur la main sur un certain Mordaunt, dites à Porthos de l'emmener dans un coin et de lui tordre le cou. Je n'ose vous en dire davantage dans une lettre.
«ARAMIS.»— Si ce n'est que cela, dit Porthos, c'est facile à faire.
— Au contraire, dit d'Artagnan d'un air sombre, c'est impossible.
— Et pourquoi cela?
— C'est justement ce M. Mordaunt que nous allons rejoindre à
Boulogne et avec lequel nous passons en Angleterre.
— Eh bien! si au lieu d'aller rejoindre ce M. Mordaunt, nous allions rejoindre nos amis? dit Porthos avec un geste capable d'épouvanter une armée.
— J'y ai bien pensé, dit d'Artagnan; mais la lettre n'a ni date ni timbre.
— C'est juste, dit Porthos.
Et il se mit à errer dans la chambre comme un homme égaré, gesticulant et tirant à tout moment son épée au tiers du fourreau.
Quant à d'Artagnan, il restait debout comme un homme consterné, et la plus profonde affliction se peignait sur son visage.
— Ah! c'est mal, disait-il; Athos nous insulte; il veut mourir seul, c'est mal.
Mousqueton, voyant ces deux grands désespoirs, fondait en larmes dans son coin.
— Allons, dit d'Artagnan, tout cela ne mène à rien. Partons, allons embrasser Raoul comme nous avons dit, et peut-être aura-t- il reçu des nouvelles d'Athos.
— Tiens, c'est une idée, dit Porthos; en vérité, mon cher d'Artagnan, je ne sais pas comment vous faites, mais vous êtes plein d'idées. Allons embrasser Raoul.
— Gare à celui qui regarderait mon maître de travers en ce moment, dit Mousqueton, je ne donnerais pas un denier de sa peau.
On monta à cheval et l'on partit. En arrivant à la rue Saint-
Denis, les amis trouvèrent un grand concours de peuple. C'était
M. de Beaufort qui venait d'arriver du Vendômois et que le
coadjuteur montrait aux Parisiens émerveillés et joyeux.
Avec M. de Beaufort, ils se regardaient désormais comme invincibles.
Les deux amis prirent par une petite rue pour ne pas rencontrer le prince et gagnèrent la barrière Saint-Denis.
— Est-il vrai, dirent les gardes aux deux cavaliers, que
M. de Beaufort est arrivé dans Paris?
— Rien de plus vrai, dit d'Artagnan et la preuve, c'est qu'il nous envoie au-devant de M. de Vendôme, son père, qui va arriver à son tour.
— Vive M. de Beaufort! crièrent les gardes.
Et ils s'écartèrent respectueusement pour laisser passer les envoyés du grand prince.
Une fois hors barrière, la route fut dévorée par ces gens qui ne connaissaient ni fatigue ni découragement; leurs chevaux volaient, et eux ne cessaient de parler d'Athos et d'Aramis.
Mousqueton souffrait tous les tourments imaginables, mais l'excellent serviteur se consolait en pensant que ses deux maîtres éprouvaient bien d'autres souffrances. Car il était arrivé à regarder d'Artagnan comme son second maître et lui obéissait même plus promptement et plus correctement qu'à Porthos.
Le camp était entre Saint-Omer et Lambres; les deux amis firent un crochet jusqu'au camp et apprirent en détail à l'armée la nouvelle de la fuite du roi et de la reine, qui était arrivée sourdement jusque-là. Ils trouvèrent Raoul près de sa tente, couché sur une botte de foin dont son cheval tirait quelques bribes à la dérobée. Le jeune homme avait les yeux rouges et semblait abattu. Le maréchal de Grammont et le comte de Guiche étaient revenus à Paris, et le pauvre enfant se trouvait isolé.
Au bout d'un instant Raoul leva les yeux et vit les deux cavaliers qui le regardaient; il les reconnut et courut à eux les bras ouverts.
— Oh! c'est vous, chers amis! s'écria-t-il, me venez-vous chercher? m'emmenez-vous avec vous? m'apportez-vous des nouvelles de mon tuteur?
— N'en avez-vous donc point reçu? demanda d'Artagnan au jeune homme.
— Hélas! non, monsieur, et je ne sais en vérité ce qu'il est devenu. De sorte, oh! de sorte que je suis inquiet à en pleurer.
Et effectivement deux grosses larmes roulaient sur les joues brunies du jeune homme.
Porthos détourna la tête pour ne pas laisser voir sur sa bonne grosse figure ce qui se passait dans son coeur.
— Que diable! dit d'Artagnan plus remué qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps, ne vous désespérez point, mon ami; si vous n'avez point reçu de lettres du comte, nous avons reçu, nous… une…
— Oh! vraiment? s'écria Raoul.
— Et bien rassurante même, dit d'Artagnan en voyant la joie que cette nouvelle causait au jeune homme.
— L'avez-vous? demanda Raoul.
— Oui; c'est-à-dire je l'avais, dit d'Artagnan en faisant semblant de chercher; attendez, elle doit être là, dans ma poche; il me parle de son retour, n'est-ce pas, Porthos?
Tout Gascon qu'il était, d'Artagnan ne voulait pas prendre à lui seul le fardeau de ce mensonge.
— Oui, dit Porthos en toussant.
— Oh! donnez-la-moi, dit le jeune homme.
— Eh! je la lisais encore tantôt. Est-ce que je l'aurai perdue!
Ah! pécaïre, ma poche est percée.
— Oh! oui, monsieur Raoul, dit Mousqueton, et la lettre était même très consolante; ces messieurs me l'ont lue et j'en ai pleuré de joie.
— Mais au moins, monsieur d'Artagnan, vous savez où il est? demanda Raoul à moitié rasséréné.
— Ah! voilà, dit d'Artagnan, certainement que je le sais, pardieu! mais c'est un mystère.
— Pas pour moi, je l'espère.
— Non, pas pour vous, aussi je vais vous dire où il est.
Porthos regardait d'Artagnan avec ses gros yeux étonnés.
— Où diable vais-je dire qu'il est pour qu'il n'essaye pas d'aller le rejoindre? murmurait d'Artagnan.
— Eh bien! où est-il, monsieur? demanda Raoul de sa voix douce et caressante.
— Il est à Constantinople!
— Chez les Turcs! s'écria Raoul effrayé. Bon dieu! que me dites- vous là?
— Eh bien! cela vous fait peur? dit d'Artagnan. Bah! qu'est-ce que les Turcs pour des hommes comme le comte de La Fère et l'abbé d'Herblay?
— Ah! son ami est avec lui? dit Raoul, cela me rassure un peu.
— A-t-il de l'esprit, ce démon de d'Artagnan! disait Porthos tout émerveillé de la ruse de son ami.
— Maintenant, dit d'Artagnan pressé de changer le sujet de la conversation, voilà cinquante pistoles que M. le comte vous envoyait par le même courrier. Je présume que vous n'avez plus d'argent et qu'elles sont les bienvenues.
— J'ai encore vingt pistoles, monsieur.
— Eh bien! prenez toujours, cela vous en fera soixante-dix.
— Et si vous en voulez davantage… dit Porthos mettant la main à son gousset.
— Merci, dit Raoul en rougissant, merci mille fois, monsieur.
En ce moment, Olivain parut à l'horizon.
— À propos, dit d'Artagnan de manière que le laquais l'entendît, êtes-vous content d'Olivain?
— Oui, assez comme cela.
Olivain fit semblant de n'avoir rien entendu et entra dans la tente.
— Que lui reprochez-vous, à ce drôle-là?
— Il est gourmand, dit Raoul.
— Oh! monsieur! dit Olivain reparaissant à cette accusation.
— Il est un peu voleur.
— Oh! monsieur, oh!
— Et surtout il est fort poltron.
— Oh! oh! oh! monsieur, vous me déshonorez, dit Olivain.
— Peste! dit d'Artagnan, apprenez, maître Olivain, que des gens tels que nous ne se font pas servir par des poltrons. Volez votre maître, mangez ses confitures et buvez son vin, mais, cap de Diou! ne soyez pas poltron, ou je vous coupe les oreilles. Regardez monsieur Mousqueton, dites-lui de vous montrer les blessures honorables qu'il a reçues, et voyez ce que sa bravoure habituelle a mis de dignité sur son visage.
Mousqueton était au troisième ciel et eût embrassé d'Artagnan s'il l'eût osé; en attendant, il se promettait de se faire tuer pour lui si l'occasion s'en présentait jamais.
— Renvoyez ce drôle, Raoul, dit d'Artagnan, car s'il est poltron, il se déshonorera quelque jour.
— Monsieur dit que je suis poltron, s'écria Olivain, parce qu'il a voulu se battre l'autre jour avec un cornette du régiment de Grammont, et que j'ai refusé de l'accompagner.
— Monsieur Olivain, un laquais ne doit jamais désobéir, dit sévèrement d'Artagnan.
Et le tirant à l'écart:
— Tu as bien fait, dit-il, si ton maître avait tort, et voici un écu pour toi; mais s'il est jamais insulté et que tu ne te fasses pas couper en quartiers près de lui, je te coupe la langue et je t'en balaye la figure. Retiens bien ceci.
Olivain s'inclina et mit l'écu dans sa poche.
— Et maintenant, ami Raoul, dit d'Artagnan, nous partons, M. du Vallon et moi, comme ambassadeurs. Je ne puis vous dire dans quel but, je n'en sais rien moi-même; mais si vous avez besoin de quelque chose, écrivez à madame Madelon Turquaine, à la Chevrette, rue Tiquetonne, et tirez sur cette caisse comme sur celle d'un banquier: avec ménagement toutefois, car je vous préviens qu'elle n'est pas tout à fait si bien garnie que celle de M. d'Emery.
Et ayant embrassé son pupille par intérim, il le passa aux robustes bras de Porthos, qui l'enlevèrent de terre et le tinrent un moment suspendu sur le noble coeur du redoutable géant.
— Allons, dit d'Artagnan, en route.
Et ils repartirent pour Boulogne, où vers le soir ils arrêtèrent leurs chevaux trempés de sueur et blancs d'écume.
À dix pas de l'endroit où ils faisaient halte avant d'entrer en ville était un jeune homme vêtu de noir qui paraissait attendre quelqu'un, et qui, du moment où il les avait vus paraître, n'avait point cessé d'avoir les yeux fixés sur eux.
D'Artagnan s'approcha de lui, et voyant que son regard ne le quittait pas:
— Hé! dit-il, l'ami, je n'aime pas qu'on me toise.
— Monsieur, dit le jeune homme sans répondre à l'interpellation de d'Artagnan, ne venez-vous pas de Paris, s'il vous plaît?
D'Artagnan pensa que c'était un curieux qui désirait avoir des nouvelles de la capitale.
— Oui, monsieur, dit-il d'un ton plus radouci.
— Ne devez-vous pas loger aux Armes d'Angleterre?
— Oui, monsieur.
— N'êtes-vous pas chargé d'une mission de la part de Son Éminence
M. le cardinal de Mazarin?
— Oui, monsieur.
— En ce cas, dit le jeune homme, c'est à moi que vous avez affaire, je suis M. Mordaunt.
Ah! dit tout bas d'Artagnan, celui dont Athos me dit de me méfier.
— Ah! murmura Porthos, celui qu'Aramis veut que j'étrangle.
Tous deux regardèrent attentivement le jeune homme.
Celui-ci se trompa à l'expression de leur regard.
— Douteriez-vous de ma parole? dit-il; en ce cas je suis prêt à vous donner toute preuve.
— Non, monsieur, dit d'Artagnan, et nous nous mettons à votre disposition.
— Eh bien! messieurs, dit Mordaunt, nous partirons sans retard; car c'est aujourd'hui le dernier jour de délai que m'avait demandé le cardinal. Mon bâtiment est prêt; et, si vous n'étiez venus, j'allais partir sans vous, car le général Olivier Cromwell doit attendre mon retour avec impatience.
— Ah! ah! dit d'Artagnan, c'est donc au général Olivier Cromwell que nous sommes dépêchés?
— N'avez-vous donc pas une lettre pour lui? demanda le jeune homme.
— J'ai une lettre dont je ne devais rompre la double enveloppe qu'à Londres; mais puisque vous me dites à qui elle est adressée, il est inutile que j'attende jusque-là.
D'Artagnan déchira l'enveloppe de la lettre. Elle était en effet adressée:
«À monsieur Olivier Cromwell, général des troupes de la nation anglaise.»
— Ah! fit d'Artagnan, singulière commission!
— Qu'est-ce que ce M. Olivier Cromwell? demanda tout bas Porthos.
— Un ancien brasseur, répondit d'Artagnan.
— Est-ce que le Mazarin voudrait faire une spéculation sur la bière comme nous en avons fait sur la paille? demanda Porthos.
— Allons, allons, messieurs, dit Mordaunt impatient, partons.
— Oh! oh! dit Porthos, sans souper? Est-ce que M. Cromwell ne peut pas bien attendre un peu?
— Oui, mais moi? dit Mordaunt.
— Eh bien! vous, dit Porthos, après?
— Moi, je suis pressé.
— Oh! si c'est pour vous, dit Porthos, la chose ne me regarde pas, et je souperai avec votre permission ou sans votre permission.
Le regard vague du jeune homme s'enflamma et parut prêt à jeter un éclair, mais il se contint.
— Monsieur, continua d'Artagnan, il faut excuser des voyageurs affamés. D'ailleurs notre souper ne vous retardera pas beaucoup, nous allons piquer jusqu'à l'auberge. Allez à pied jusqu'au port, nous mangeons un morceau et nous y sommes en même temps que vous.
— Tout ce qu'il vous plaira, messieurs, pourvu que nous partions, dit Mordaunt.
— C'est bien heureux, murmura Porthos.
— Le nom du bâtiment? demanda d'Artagnan.
— Le Standard.
— C'est bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.
Et tous deux, donnant de l'éperon à leurs chevaux, piquèrent vers l'hôtel des Armes d'Angleterre.
— Que dites-vous de ce jeune homme? demanda d'Artagnan tout en courant.
— Je dis qu'il ne me revient pas du tout, dit Porthos, et que je me suis senti une rude démangeaison de suivre le conseil d'Aramis.
— Gardez-vous-en, mon cher Porthos, cet homme est un envoyé du général Cromwell, et ce serait une façon de nous faire pauvrement recevoir, je crois que de lui annoncer que nous avons tordu le cou à son confident.
— C'est égal, dit Porthos, j'ai toujours remarqué qu'Aramis était homme de bon conseil.
— Écoutez, dit d'Artagnan, quand notre ambassade sera finie…
— Après?
— S'il nous reconduit en France…
— Eh bien?
— Eh bien! nous verrons.
Les deux amis arrivèrent sur ce à l'hôtel des _Armes d'Angleterre, _où ils soupèrent de grand appétit; puis, incontinent, ils se rendirent sur le port. Un brick était prêt à mettre à la voile; et, sur le pont de ce brick, ils reconnurent Mordaunt, qui se promenait avec impatience.
— C'est incroyable, disait d'Artagnan, tandis que la barque le conduisait à bord du Standard, c'est étonnant comme ce jeune homme ressemble à quelqu'un que j'ai connu, mais je ne puis dire à qui.
Ils arrivèrent à l'escalier, et, un instant après, ils furent embarqués.
Mais l'embarquement des chevaux fut plus long que celui des hommes, et le brick ne put lever l'ancre qu'à huit heures du soir.
Le jeune homme trépignait d'impatience et commandait que l'on couvrit les mâts de voiles.
Porthos, éreinté de trois nuits sans sommeil et d'une route de soixante-dix lieues faite à cheval, s'était retiré dans sa cabine et dormait.
D'Artagnan, surmontant sa répugnance pour Mordaunt, se promenait avec lui sur le pont et faisait cent contes pour le forcer à parler.
Mousqueton avait le mal de mer.
LVIII. L'Écossais, parjure à sa foi, pour un denier vendit son roi
Et, maintenant, il faut que nos lecteurs laissent voguer tranquillement le Standard, non pas vers Londres, où d'Artagnan et Porthos croient aller, mais vers Durham, où des lettres reçues d'Angleterre pendant son séjour à Boulogne avaient ordonné à Mordaunt de se rendre, et nous suivent au camp royaliste, situé en deçà de la Tyne, auprès de la ville de Newcastle.
C'est là, placées entre deux rivières, sur la frontière d'Écosse, mais sur le sol d'Angleterre, que s'étalent les tentes d'une petite armée. Il est minuit. Des hommes qu'on peut reconnaître à leurs jambes nues, à leurs jupes courtes, à leurs plaids bariolés et à la plume qui décore leur bonnet pour des highlanders, veillent nonchalamment. La lune, qui glisse entre deux gros nuages, éclaire à chaque intervalle qu'elle trouve sur sa route les mousquets des sentinelles et découpe en vigueur les murailles, les toits et les clochers de la ville que Charles Ier vient de rendre aux troupes du parlement ainsi qu'Oxford et Newark, qui tenaient encore pour lui, dans l'espoir d'un accommodement.
À l'une des extrémités du camp, près d'une tente immense, pleine d'officiers écossais tenant une espèce de conseil présidé par le vieux comte de Loewen, leur chef, un homme, vêtu en cavalier, dort couché sur le gazon et la main droite étendue sur son épée.
À cinquante pas de là, un autre homme, vêtu aussi en cavalier, cause avec une sentinelle écossaise; et grâce à l'habitude qu'il paraît avoir, quoique étranger, de la langue anglaise, il parvient à comprendre les réponses que son interlocuteur lui fait dans le patois du comté de Perth.
Comme une heure du matin sonnait à la ville de Newcastle, le dormeur s'éveilla; et après avoir fait tous les gestes d'un homme qui ouvre les yeux après un profond sommeil, il regarda attentivement autour de lui: voyant qu'il était seul il se leva, et, faisant un détour, alla passer près du cavalier qui causait avec la sentinelle. Celui-ci avait sans doute fini ses interrogations, car après un instant il prit congé de cet homme et suivit sans affectation la même route que le premier cavalier que nous avons vu passer.
À l'ombre d'une tente placée sur le chemin, l'autre l'attendait.
— Eh bien, mon cher ami? lui dit-il dans le plus pur français qui ait jamais été parlé de Rouen à Tours.
— Eh bien, mon ami, il n'y a pas de temps à perdre, et il faut prévenir le roi.
— Que se passe-t-il donc?
— Ce serait trop long à vous dire; d'ailleurs, vous l'entendrez tout à l'heure. Puis le moindre mot prononcé ici peut tout perdre. Allons trouver milord de Winter.
Et tous deux s'acheminèrent vers l'extrémité opposée du camp; mais comme le camp ne couvrait pas une surface de plus de cinq cents pas carrés, ils furent bientôt arrivés à la tente de celui qu'ils cherchaient.
— Votre maître dort-il, Tony? dit en anglais l'un des deux cavaliers à un domestique couché dans un premier compartiment qui servait d'antichambre.
— Non, monsieur le comte, répondit le laquais, je ne crois pas, ou ce serait depuis bien peu de temps, car il a marché pendant plus de deux heures après avoir quitté le roi, et le bruit de ses pas a cessé à peine depuis dix minutes; d'ailleurs, ajouta le laquais en levant la portière de la tente, vous pouvez le voir.
En effet, de Winter était assis devant une ouverture, pratiquée comme une fenêtre, qui laissait pénétrer l'air de la nuit, et à travers laquelle il suivait mélancoliquement des yeux la lune, perdue, comme nous l'avons dit tout à l'heure, au milieu de gros nuages noirs.
Les deux amis s'approchèrent de de Winter, qui, la tête appuyée sur sa main, regardait le ciel; il ne les entendit pas venir et resta dans la même attitude, jusqu'au moment où il sentit qu'on lui posait la main sur l'épaule. Alors il se retourna, reconnut Athos et Aramis, et leur tendit la main.
— Avez-vous remarqué, leur dit-il, comme la lune est ce soir couleur de sang?
— Non, dit Athos, elle m'a semblé comme à l'ordinaire.
— Regardez, chevalier, dit de Winter.
— Je vous avoue, dit Aramis, que je suis comme le comte de La
Fère, et que je n'y vois rien de particulier.
— Comte, dit Athos, dans une position aussi précaire que la nôtre, c'est la terre qu'il faut examiner, et non le ciel. Avez- vous étudié nos Écossais et en êtes-vous sûr?
— Les Écossais? demanda de Winter; quels Écossais?
— Eh! les nôtres, pardieu! dit Athos; ceux auxquels le roi s'est confié, les Écossais du comte de Loewen.
— Non, dit de Winter. Puis il ajouta: Ainsi, dites-moi, vous ne voyez pas comme moi cette teinte rougeâtre qui couvre le ciel?
— Pas le moins du monde, dirent ensemble Athos et Aramis.
— Dites-moi, continua de Winter toujours préoccupé de la même idée, n'est-ce pas une tradition en France, que, la veille du jour où il fut assassiné, Henri IV, qui jouait aux échecs avec M. de Bassompierre, vit des taches de sang sur l'échiquier?
— Oui, dit Athos et le maréchal me l'a raconté maintes fois à moi-même.
— C'est cela, murmura de Winter, et le lendemain Henri IV fut tué.
— Mais quel rapport cette vision de Henri IV a-t-elle avec vous, comte? demanda Aramis.
— Aucune, messieurs, et en vérité je suis fou de vous entretenir de pareilles choses, quand votre entrée à cette heure dans ma tente m'annonce que vous êtes porteurs de quelque nouvelle importante.
— Oui, milord, dit Athos, je voudrais parler au roi.
— Au roi? mais le roi dort.
— J'ai à lui révéler des choses de conséquence.
— Ces choses ne peuvent-elles être remises à demain?
— Il faut qu'il les sache à l'instant même, et peut-être est-il déjà trop tard.
— Entrons, messieurs, dit de Winter.
La tente de de Winter était posée à côté de la tente royale, une espèce de corridor communiquait de l'une à l'autre. Ce corridor était gardé non par une sentinelle, mais par un valet de confiance de Charles Ier, afin qu'en cas urgent le roi pût à l'instant même communiquer avec son fidèle serviteur.
— Ces messieurs sont avec moi, dit de Winter.
Le laquais s'inclina et laissa passer.
En effet, sur un lit de camp, vêtu de son pourpoint noir, chaussé de ses bottes longues, la ceinture lâche et son feutre près de lui, le roi Charles, cédant à un besoin irrésistible de sommeil, s'était endormi. Les hommes s'avancèrent, et Athos, qui marchait le premier, considéra un instant en silence cette noble figure si pâle, encadrée de ses longs cheveux noirs que collait à ses tempes la sueur d'un mauvais sommeil et que marbraient de grosses veines bleues, qui semblaient gonflées de larmes sous ses yeux fatigués.
Athos poussa un profond soupir; ce soupir réveilla le roi, tant il dormait d'un faible sommeil.
Il ouvrit les yeux.
— Ah? dit-il en se soulevant sur son coude, c'est vous, comte de
La Fère?
— Oui, sire, répondit Athos.
— Vous veillez tandis que je dors, et vous venez m'apporter quelque nouvelle?
— Hélas! sire, répondit Athos, Votre Majesté a deviné juste.
— Alors, la nouvelle est mauvaise? dit le roi en souriant avec mélancolie.
— Oui, sire.
— N'importe, le messager est le bienvenu, et vous ne pouvez entrer chez moi sans me faire toujours plaisir. Vous dont le dévouement ne connaît ni patrie, ni malheur, vous m'êtes envoyé par Henriette; quelle que soit la nouvelle que vous m'apportez, parlez donc avec assurance.
— Sire, M. Cromwell est arrivé cette nuit à Newcastle.
— Ah! fit le roi, pour me combattre?
— Non, sire, pour vous acheter.
— Que dites-vous?
— Je dis, sire, qu'il est dû à l'armée écossaise quatre cent mille livres sterling.
— Pour solde arriérée; oui, je le sais. Depuis près d'un an mes braves et fidèles Écossais se battent pour l'honneur.
Athos sourit.
— Eh bien! sire, quoique l'honneur soit une belle chose, il se sont lassés de se battre pour lui, et, cette nuit, ils vous ont vendu pour deux cent mille livres, c'est-à-dire pour la moitié de ce qui leur était dû.
— Impossible! s'écria le roi, les Écossais vendre leur roi pour deux cent mille livres!
— Les Juifs ont bien vendu leur Dieu pour trente deniers.
— Et quel est le Judas qui a fait ce marché infâme?
— Le comte de Loewen.
— En êtes-vous sûr, monsieur?
— Je l'ai entendu de mes propres oreilles.
Le roi poussa un soupir profond, comme si son coeur se brisait, et laissa tomber sa tête entre ses mains.
— Oh! les Écossais! dit-il, les Écossais! que j'appelais mes fidèles; les Écossais! à qui je m'étais confié, quand je pouvais fuir à Oxford; les Écossais! mes compatriotes; les Écossais! mes frères! Mais en êtes-vous bien sûr, monsieur?
— Couché derrière la tente du comte de Loewen, dont j'avais soulevé la toile, j'ai tout vu, tout entendu.
— Et quand doit se consommer cet odieux marché?
— Aujourd'hui, dans la matinée. Comme le voit Votre Majesté, il n'y a pas de temps à perdre.
— Pour quoi faire, puisque vous dites que je suis vendu?
— Pour traverser la Tyne, pour gagner l'Écosse, pour rejoindre lord Montrose, qui ne vous vendra pas, lui.
— Et que ferais-je en Écosse? une guerre de partisans? une pareille guerre est indigne d'un roi.
— L'exemple de Robert Bruce est là pour vous absoudre, sire.
— Non, non! il y a trop longtemps que je lutte; s'ils m'ont vendu, qu'ils me livrent, et que la honte éternelle de leur trahison retombe sur eux.
— Sire, dit Athos, peut-être est-ce ainsi que doit agir un roi, mais ce n'est point ainsi que doit agir un époux et un père. Je suis venu au nom de votre femme et de votre fille, et, au nom de votre femme et de votre fille et des deux autres enfants que vous avez encore à Londres, je vous dis: Vivez, sire, Dieu le veut!
Le roi se leva, resserra sa ceinture, ceignit son épée, et essuyant d'un mouchoir son front mouillé de sueur:
— Eh bien! dit-il, que faut-il faire?
— Sire, avez-vous dans toute l'armée un régiment sur lequel vous puissiez compter?
— De Winter, dit le roi, croyez-vous à la fidélité du vôtre?
— Sire, ce ne sont que des hommes, et les hommes sont devenus bien faibles ou bien méchants. Je crois à leur fidélité, mais je n'en réponds pas; je leur confierais ma vie, mais j'hésite à leur confier celle de Votre Majesté.
— Eh bien! dit Athos, à défaut de régiment, nous sommes trois hommes dévoués, nous suffirons. Que Votre Majesté monte à cheval, qu'elle se place au milieu de nous, nous traversons la Tyne, nous gagnons Écosse, et nous sommes sauvés.
— Est-ce votre avis, de Winter? demanda le roi.
— Oui, sire.
— Est-ce le vôtre, monsieur d'Herblay?
— Oui, sire.
— Qu'il soit donc fait ainsi que vous le voulez. De Winter, donnez les ordres.
De Winter sortit; pendant ce temps, le roi acheva sa toilette. Les premiers rayons du jour commençaient à filtrer à travers les ouvertures de la tente lorsque de Winter entra.
— Tout est prêt, sire, dit-il.
— Et nous? demanda Athos.
— Grimaud et Blaisois vous tiennent vos chevaux tout sellés.
— En ce cas, dit Athos, ne perdons pas un instant et partons.
— Partons, dit le roi.
— Sire, dit Aramis, Votre Majesté ne prévient-elle pas ses amis?
— Mes amis, dit Charles Ier en secouant tristement la tête, je n'en ai plus d'autres que vous trois. Un ami de vingt ans qui ne m'a jamais oublié; deux amis de huit jours que je n'oublierai jamais. Venez, messieurs, venez.
Le roi sortit de sa tente et trouva effectivement son cheval prêt. C'était un cheval isabelle qu'il montait depuis trois ans et qu'il affectionnait beaucoup.
Le cheval en le voyant hennit de plaisir.
— Ah! dit le roi, j'étais injuste, et voilà encore, sinon un ami, du moins un être qui m'aime. Toi, tu me seras fidèle, n'est-ce pas, Arthus?
Et comme s'il eût entendu ces paroles, le cheval approcha ses naseaux fumants du visage du roi, en relevant ses lèvres et en montrant joyeusement ses dents blanches.
— Oui, oui, dit le roi en le flattant de la main; oui, c'est bien, Arthus, et je suis content de toi.
Et avec cette légèreté qui faisait du roi un des meilleurs cavaliers de l'Europe, Charles se mit en selle, et, se retournant vers Athos, Aramis et de Winter:
— Eh bien! messieurs, dit-il, je vous attends.
Mais Athos était debout, immobile, les yeux fixés et la main tendue vers une ligne noire, qui suivait le rivage de la Tyne et qui s'étendait sur une longueur double de celle du camp.
— Qu'est-ce que cette ligne? dit Athos, auquel les dernières ténèbres de la nuit, luttant avec les premiers rayons du jour, ne permettaient pas bien de distinguer encore. Qu'est-ce que cette ligne? je ne l'ai pas vue hier.
— C'est sans doute le brouillard qui s'élève de la rivière, dit le roi.
— Sire, c'est quelque chose de plus compact qu'une vapeur.
— En effet, je vois comme une barrière rougeâtre, dit de Winter.
— C'est l'ennemi qui sort de Newcastle et qui nous enveloppe, s'écria Athos.
— L'ennemi! dit le roi.
— Oui, l'ennemi. Il est trop tard. Tenez! tenez! sous ce rayon de soleil, là, du côté de la ville, voyez-vous reluire les côtes de fer?
On appelait ainsi les cuirassiers dont Cromwell avait fait ses gardes.
— Ah! dit le roi, nous allons savoir s'il est vrai que mes
Écossais me trahissent.
— Qu'allez-vous faire? s'écria Athos.
— Leur donner l'ordre de charger et passer avec eux sur le ventre de ces misérables rebelles.
Et le roi, piquant son cheval, s'élança vers la tente du comte de
Loewen.
— Suivons-le, dit Athos.
— Allons, dit Aramis.
— Est-ce que le roi serait blessé? dit de Winter. Je vois à terre des taches de sang.
Et il s'élança sur la trace des deux amis. Athos l'arrêta.
— Allez rassembler votre régiment, dit-il, je prévois que nous en aurons besoin tout à l'heure.
De Winter tourna bride, et les deux amis continuèrent leur route. En deux secondes le roi était arrivé à la tente du général en chef de l'armée écossaise. Il sauta à terre et entra.
Le général était au milieu des principaux chefs.
— Le roi! s'écrièrent-ils en se levant et en se regardant avec stupéfaction.
En effet, Charles était debout devant eux, le chapeau sur la tête, les sourcils froncés, et fouettant sa botte avec la cravache.
— Oui, messieurs, dit-il, le roi en personne; le roi qui vient vous demander compte de ce qui se passe.
— Qu'y a-t-il donc, sire? demanda le comte de Loewen.
— Il y a, monsieur, dit le roi, se laissant emporter par la colère, que le général Cromwell est arrivé cette nuit à Newcastle; que vous le savez et que je n'en suis pas averti; il y a que l'ennemi sort de la ville et nous ferme le passage de la Tyne, que vos sentinelles ont dû voir ce mouvement, et que je n'en suis pas averti; il y a que vous m'avez, par un infâme traité, vendu deux cent mille livres sterling au parlement, mais que de ce traité au moins j'en suis averti. Voici ce qu'il y a, messieurs; répondez ou disculpez-vous, car je vous accuse.
— Sire, balbutia le comte de Loewen, sire, Votre Majesté aura été trompée par quelque faux rapport.
— J'ai vu de mes yeux l'armée ennemie s'étendre entre moi et Écosse, dit Charles, et je puis presque dire: J'ai entendu de mes propres oreilles débattre les clauses du marché.
Les chefs écossais se regardèrent en fronçant le sourcil à leur tour.
— Sire, murmura le comte de Loewen courbé sous le poids de la honte, sire, nous sommes prêts à vous donner toutes preuves.
— Je n'en demande qu'une seule, dit le roi. Mettez l'armée en bataille et marchons à l'ennemi.
— Cela ne se peut pas, sire, dit le comte.
— Comment! cela ne se peut pas! et qui empêche que cela se puisse? s'écria Charles Ier.
— Votre Majesté sait bien qu'il y a trêve entre nous et l'armée anglaise, répondit le comte.
— S'il y a trêve, l'armée anglaise l'a rompue en sortant de la ville, contre les conventions qui l'y tenaient enfermée; or, je vous le dis, il faut passer avec moi à travers cette armée et rentrer en Écosse, et si vous ne le faites pas, eh bien! choisissez entre les deux noms qui font les hommes en mépris et en exécration aux autres hommes: ou vous êtes des lâches, ou vous êtes des traîtres!
Les yeux des Écossais flamboyèrent, et, comme cela arrive souvent en pareille occasion, ils passèrent de l'extrême honte à l'extrême impudence, et deux chefs de clan s'avançant de chaque côté du roi:
— Eh bien, oui, dirent-ils, nous avons promis de délivrer Écosse et l'Angleterre de celui qui depuis vingt-cinq ans boit le sang et l'or de l'Angleterre et de Écosse Nous avons promis, et nous tenons nos promesses. Roi Charles Stuart, vous êtes notre prisonnier.
Et tous deux étendirent en même temps la main pour saisir le roi; mais avant que le bout de leurs doigts touchât sa personne, tous deux étaient tombés, l'un évanoui et l'autre mort.
Athos avait assommé l'un avec le pommeau de son pistolet, et
Aramis avait passé son épée au travers du corps de l'autre.
Puis, comme le comte de Loewen et les autres chefs reculaient devant ce secours inattendu qui semblait tomber du ciel à celui qu'ils croyaient déjà leur prisonnier, Athos et Aramis entraînèrent le roi hors de la tente parjure, où il s'était si imprudemment aventuré, et sautant sur les chevaux que les laquais tenaient préparés, tous trois reprirent au galop le chemin de la tente royale.
En passant ils aperçurent de Winter qui accourait à la tête de son régiment. Le roi lui fit signe de les accompagner.