Lorsque Mordaunt arriva en face de la maison, il vit d'Artagnan sur le seuil et les soldats couchés çà et là avec leurs armes, sur le gazon du jardin.
— Holà! cria-t-il d'une voix étranglée par la précipitation de sa course, les prisonniers sont-ils toujours là?
— Oui, monsieur, dit le sergent en se levant vivement ainsi que ses hommes, qui portèrent vivement comme lui la main à leur chapeau.
— Bien. Quatre hommes pour les prendre et les mener à l'instant même à mon logement.
Quatre hommes s'apprêtèrent.
— Plaît-il? dit d'Artagnan avec cet air goguenard que nos lecteurs ont dû lui voir bien des fois depuis qu'ils le connaissent. Qu'y a-t-il, s'il vous plaît?
— Il y a, monsieur, dit Mordaunt, que j'ordonnais à quatre hommes de prendre les prisonniers que nous avons faits ce matin et de les conduire à mon logement.
— Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan. Pardon de la curiosité; mais vous comprenez que je désire être édifié à ce sujet.
— Parce que les prisonniers sont à moi maintenant, répondit
Mordaunt avec hauteur, et que j'en dispose à ma fantaisie.
— Permettez, permettez, mon jeune monsieur, dit d'Artagnan, vous faites erreur, ce me semble; les prisonniers sont d'habitude à ceux qui les ont pris et non à ceux qui les ont regardé prendre. Vous pouviez prendre milord de Winter, qui était votre oncle, à ce que l'on dit; vous avez préféré le tuer, c'est bien; nous pouvions, M. du Vallon et moi, tuer ces deux gentilshommes, nous avons préféré les prendre, chacun son goût.
Les lèvres de Mordaunt devinrent blanches.
D'Artagnan comprit que les choses ne tarderaient pas à se gâter, et se mit à tambouriner la marche des gardes sur la porte.
À la première mesure, Porthos sortit et vint se placer de l'autre côté de la porte, dont ses pieds touchaient le seuil et son front le faîte.
La manoeuvre n'échappa point à Mordaunt.
— Monsieur, dit-il avec une colère qui commençait à poindre, vous feriez une résistance inutile, ces prisonniers viennent de m'être donnés à l'instant même par le général en chef mon illustre patron, par M. Olivier Cromwell.
D'Artagnan fut frappé de ces paroles comme d'un coup de foudre. Le sang lui monta aux tempes, un nuage passa devant ses yeux, il comprit l'espérance féroce du jeune homme; et sa main descendit par un mouvement instinctif à la garde de son épée.
Quant à Porthos, il regardait d'Artagnan pour savoir ce qu'il devait faire et régler ses mouvements sur les siens.
Ce regard de Porthos inquiéta plus qu'il ne rassura d'Artagnan, et il commença à se reprocher d'avoir appelé la force brutale de Porthos dans une affaire qui lui semblait surtout devoir être menée par la ruse.
«La Violence, se disait-il tout bas, nous perdrait tous; d'Artagnan, mon ami, prouve à ce jeune serpenteau que tu es non seulement plus fort, mais encore plus fin que lui.»
— Ah! dit-il en faisant un profond salut, que ne commenciez-vous par dire cela, monsieur Mordaunt! Comment! vous venez de la part de M. Olivier Cromwell, le plus illustre capitaine de ces temps- ci?
— Je le quitte, monsieur, dit Mordaunt en mettant pied à terre et en donnant son cheval à tenir à l'un de ses soldats, je le quitte à l'instant même.
— Que ne disiez-vous donc cela tout de suite, mon cher monsieur! continua d'Artagnan; toute l'Angleterre est à M. Cromwell, et puisque vous venez me demander mes prisonniers en son nom, je m'incline, monsieur, ils sont à vous, prenez-les.
Mordaunt s'avança radieux, et Porthos, anéanti et regardant d'Artagnan avec une stupeur profonde, ouvrait la bouche pour parler.
D'Artagnan marcha sur la botte de Porthos, qui comprit alors que c'était un jeu que son ami jouait.
Mordaunt posa le pied sur le premier degré de la porte, et le chapeau à la main, s'apprêta à passer entre les deux amis, en faisant signe à ses quatre hommes de le suivre.
— Mais, pardon, dit d'Artagnan avec le plus charmant sourire et en posant la main sur l'épaule du jeune homme, si l'illustre général Olivier Cromwell a disposé de nos prisonniers en votre faveur, il vous a sans doute fait par écrit cet acte de donation.
Mordaunt s'arrêta court.
— Il vous a donné quelque petite lettre pour moi, le moindre chiffon de papier, enfin, qui atteste que vous venez en son nom. Veuillez me confier ce chiffon pour que j'excuse au moins par un prétexte l'abandon de mes compatriotes. Autrement, vous comprenez, quoique je sois sûr que le général Olivier Cromwell ne peut leur vouloir de mal, ce serait d'un mauvais effet.
Mordaunt recula, et sentant le coup, lança un terrible regard à d'Artagnan; mais celui-ci répondit par la mine la plus aimable et la plus amicale qui ait jamais épanoui un visage.
— Lorsque je vous dis une chose, monsieur, dit Mordaunt, me faites-vous l'injure d'en douter?
— Moi! s'écria d'Artagnan, moi! douter de ce que vous dites! Dieu m'en préserve, mon cher monsieur Mordaunt! je vous tiens au contraire pour un digne et accompli gentilhomme, suivant les apparences; et puis, monsieur, voulez-vous que je vous parle franc? continua d'Artagnan avec sa mine ouverte.
— Parlez, monsieur, dit Mordaunt.
— Monsieur du Vallon que voilà est riche, il a quarante mille livres de rente, et par conséquent ne tient point à l'argent; je ne parle donc pas pour lui, mais pour moi.
— Après, monsieur?
— Eh bien, moi, je ne suis pas riche; en Gascogne ce n'est pas un déshonneur, monsieur; personne ne l'est, et Henri IV, de glorieuse mémoire, qui était le roi des Gascons, comme Sa Majesté Philippe IV est le roi de toutes les Espagnes, n'avait jamais le sou dans sa poche.
— Achevez, monsieur, dit Mordaunt; je vois où vous voulez en venir, et si c'est ce que je pense qui vous retient, on pourra lever cette difficulté-là.
— Ah! je savais bien, dit d'Artagnan, que vous étiez un garçon d'esprit. Eh bien! voilà le fait, voilà où le bât me blesse, comme nous disons, nous autres Français; je suis un officier de fortune, pas autre chose; je n'ai que ce que me rapporte mon épée, c'est-à- dire plus de coups que de bank-notes. Or, en prenant ce matin deux Français qui me paraissent de grande naissance, deux chevaliers de la Jarretière, enfin, je me disais: Ma fortune est faite. Je dis deux, parce que, en pareille circonstance, M. du Vallon, qui est riche, me cède toujours ses prisonniers.
Mordaunt, complètement abusé par la verbeuse bonhomie de d'Artagnan, sourit en homme qui comprend à merveille les raisons qu'on lui donne, et répondit avec douceur:
— J'aurai l'ordre signé tout à l'heure, monsieur, et avec cet ordre deux mille pistoles; mais en attendant, monsieur, laissez- moi emmener ces hommes.
— Non, dit d'Artagnan; que vous importe un retard d'une demi- heure? je suis homme d'ordre, monsieur, faisons les choses dans les règles.
— Cependant, reprit Mordaunt, je pourrais vous forcer, monsieur, je commande ici.
— Ah! monsieur, dit d'Artagnan en souriant agréablement, on voit bien que, quoique nous ayons eu l'honneur de voyager, M. du Vallon et moi, en votre compagnie, vous ne nous connaissez pas. Nous sommes gentilshommes, nous sommes capables, à nous deux, de vous tuer, vous et vos huit hommes. Pour Dieu! monsieur Mordaunt, ne faites pas l'obstiné, car lorsque l'on s'obstine je m'obstine aussi, et alors je deviens d'un entêtement féroce; et voilà monsieur, continua d'Artagnan, qui, dans ce cas-là, est bien plus entêté encore et bien plus féroce que moi: sans compter que nous sommes envoyés par M. le cardinal Mazarin, lequel représente le roi de France. Il en résulte que, dans ce moment-ci, nous représentons le roi et le cardinal, ce qui fait qu'en notre qualité d'ambassadeurs nous sommes inviolables, chose que M. Olivier Cromwell, aussi grand politique certainement qu'il est grand général, est tout à fait homme à comprendre. Demandez-lui donc l'ordre écrit. Qu'est-ce que cela vous coûte, mon cher monsieur Mordaunt?
— Oui, l'ordre écrit, dit Porthos, qui commençait à comprendre l'intention de d'Artagnan; on ne vous demande que cela.
Si bonne envie que Mordaunt eût d'avoir recours à la violence, il était homme à très bien reconnaître pour bonnes les raisons que lui donnait d'Artagnan. D'ailleurs sa réputation lui imposait, et, ce qu'il lui avait vu faire le matin venant en aide à sa réputation, il réfléchit. Puis, ignorant complètement les relations de profonde amitié qui existaient entre les quatre Français, toutes ses inquiétudes avaient disparu devant le motif, fort plausible d'ailleurs, de la rançon.
Il résolut donc d'aller non seulement chercher l'ordre, mais encore les deux mille pistoles auxquelles il avait estimé lui-même les deux prisonniers.
Mordaunt remonta donc à cheval, et, après avoir recommandé au sergent de faire bonne garde, il tourna bride et disparut.
— Bon! dit d'Artagnan, un quart d'heure pour aller à la tente, un quart d'heure pour revenir, c'est plus qu'il ne nous en faut.
Puis, revenant à Porthos, sans que son visage exprimât le moindre changement, de sorte que ceux qui l'épiaient eussent pu croire qu'il continuait la même conversation:
— Ami Porthos, lui dit-il en le regardant en face, écoutez bien ceci… D'abord, pas un seul mot à nos amis de ce que vous venez d'entendre; il est inutile qu'ils sachent le service que nous leur rendons.
— Bien, dit Porthos, je comprends.
— Allez-vous-en à l'écurie, vous y trouverez Mousqueton, vous sellerez les chevaux, vous leur mettrez les pistolets dans les fontes, vous les ferez sortir, et vous les conduirez dans la rue d'en bas, afin qu'il n'y ait plus qu'à monter dessus; le reste me regarde.
Porthos ne fit pas la moindre observation, et obéit avec cette sublime confiance qu'il avait en son ami.
— J'y vais, dit-il; seulement, entrerai-je dans la chambre où sont ces messieurs?
— Non, c'est inutile.
— Eh bien! faites-moi le plaisir d'y prendre ma bourse que j'ai laissée sur la cheminée.
— Soyez tranquille.
Porthos s'achemina de son pas calme et tranquille vers l'écurie, et passa au milieu des soldats qui ne purent, tout Français qu'il était, s'empêcher d'admirer sa haute taille et ses membres vigoureux. À l'angle de la rue, il rencontra Mousqueton, qu'il emmena avec lui.
Alors d'Artagnan rentra tout en sifflotant un petit air qu'il avait commencé au départ de Porthos.
— Mon cher Athos, je viens de réfléchir à vos raisonnements, et ils m'ont convaincu; décidément je regrette de m'être trouvé à toute cette affaire. Vous l'avez dit, Mazarin est un cuistre. Je suis donc résolu de fuir avec vous. Pas de réflexions, tenez-vous prêts; vos deux épées sont dans le coin, ne les oubliez pas, c'est un outil qui, dans les circonstances où nous nous trouvons, peut être fort utile; cela me rappelle la bourse de Porthos. Bon! la voilà.
Et d'Artagnan mit la bourse dans sa poche. Les deux amis le regardaient faire avec stupéfaction.
— Eh bien! qu'y a-t-il donc d'étonnant? dit d'Artagnan, je vous le demande. J'étais aveugle: Athos m'a fait voir clair, voilà tout. Venez ici.
Les deux amis s'approchèrent.
— Voyez-vous cette rue? dit d'Artagnan, c'est là que seront les chevaux; vous sortirez par la porte, vous tournerez à gauche, vous sauterez en selle, et tout sera dit; ne vous inquiétez de rien que de bien écouter le signal. Ce signal sera quand je crierai: «Jésus Seigneur!»
— Mais, vous, votre parole que vous viendrez, d'Artagnan! dit
Athos.
— Sur Dieu, je vous le jure!
— C'est dit, s'écria Aramis. Au cri de: «Jésus Seigneur!» nous sortons, nous renversons tout ce qui s'oppose à notre passage, nous courons à nos chevaux, nous sautons en selle, et nous piquons; est-ce cela?
— À merveille!
— Voyez, Aramis, dit Athos, je vous le dis toujours, d'Artagnan est le meilleur de nous tous.
— Bon! dit d'Artagnan, des compliments, je me sauve. Adieu.
— Et vous fuyez avec nous, n'est-ce pas?
Je le crois bien. N'oubliez pas le signal: «Jésus Seigneur!»
Et il sortit du même pas qu'il était entré, en reprenant l'air qu'il sifflotait en entrant à l'endroit où il l'avait interrompu.
Les soldats jouaient ou dormaient; deux chantaient faux dans un coin le psaume: Super flumina Babylonis.
D'Artagnan appela le sergent.
— Mon cher monsieur, lui dit-il, le général Cromwell m'a fait demander par M. Mordaunt; veillez bien, je vous prie, sur les prisonniers.
Le sergent fit signe qu'il ne comprenait pas le français.
Alors d'Artagnan essaya de lui faire comprendre par gestes ce qu'il n'avait pu comprendre par paroles.
Le sergent fit signe que c'était bien.
D'Artagnan descendit vers l'écurie: il trouva les cinq chevaux sellés, le sien comme les autres.
— Prenez chacun un cheval en main, dit-il à Porthos et à Mousqueton, tournez à gauche de façon qu'Athos et Aramis vous voient bien de leur fenêtre.
— Ils vont venir alors? dit Porthos.
— Dans un instant.
— Vous n'avez pas oublié ma bourse?
— Non, soyez tranquille.
— Bon.
Et Porthos et Mousqueton, tenant chacun un cheval en main, se rendirent à leur poste.
Alors d'Artagnan, resté seul, battit le briquet, alluma un morceau d'amadou deux fois grand comme une lentille, monta à cheval, et vint s'arrêter tout au milieu des soldats, en face de la porte.
Là, tout en flattant l'animal de la main, il lui introduisit le petit morceau d'amadou dans l'oreille.
Il fallait être aussi bon cavalier que l'était d'Artagnan pour risquer un pareil moyen, car à peine l'animal eut-il senti la brûlure ardente qu'il jeta un cri de douleur, se cabra et bondit comme s'il devenait fou.
Les soldats, qu'il menaçait d'écraser, s'éloignèrent précipitamment.
— À moi! à moi! criait d'Artagnan. Arrêtez! arrêtez! mon cheval a le vertige.
En effet, en un instant, le sang parut lui sortir des yeux et il devint blanc d'écume.
— À moi! criait toujours d'Artagnan sans que les soldats osassent venir à son aide. À moi! me laisserez-vous tuer? Jésus Seigneur!
À peine d'Artagnan avait-il poussé ce cri, que la porte s'ouvrit, et qu'Athos et Aramis l'épée à la main s'élancèrent. Mais grâce à la ruse de d'Artagnan, le chemin était libre.
— Les prisonniers qui se sauvent! les prisonniers qui se sauvent! cria le sergent.
— Arrête! arrête! cria d'Artagnan en lâchant la bride à son cheval furieux, qui s'élança renversant deux ou trois hommes.
— Stop! stop! crièrent les soldats en courant à leurs armes.
Mais les prisonniers étaient déjà en selle, et une fois en selle ils ne perdirent pas de temps, s'élançant vers la porte la plus prochaine. Au milieu de la rue ils aperçurent Grimaud et Blaisois, qui revenaient cherchant leurs maîtres.
D'un signe Athos fit tout comprendre à Grimaud, lequel se mit à la suite de la petite troupe qui semblait un tourbillon et que d'Artagnan, qui venait par derrière, aiguillonnait encore de la voix. Ils passèrent sous la porte comme des ombres, sans que les gardiens songeassent seulement à les arrêter, et se trouvèrent en rase campagne.
Pendant ce temps, les soldats criaient toujours: Stop! stop! et le sergent, qui commençait à s'apercevoir qu'il avait été dupe d'une ruse, s'arrachait les cheveux.
Sur ces entrefaites, on vit arriver un cavalier au galop et tenant un papier à la main.
C'était Mordaunt, qui revenait avec l'ordre.
— Les prisonniers? cria-t-il en sautant à bas de son cheval.
Le sergent n'eut pas la force de lui répondre, il lui montra la porte béante et la chambre vide. Mordaunt s'élança vers les degrés, comprit tout, poussa un cri comme si on lui eût déchiré les entrailles, et tomba évanoui sur la pierre.
LXIII. Où il est prouvé que dans les positions les plus difficiles les grands coeurs ne perdent jamais le courage, ni les bons estomacs l'appétit
La petite troupe, sans échanger une parole, sans regarder en arrière, courut ainsi au grand galop, traversant une petite rivière, dont personne ne savait le nom, et laissant à sa gauche une ville qu'Athos prétendit être Durham.
Enfin on aperçut un petit bois, et l'on donna un dernier coup d'éperon aux chevaux en les dirigeant de ce côté.
Dès qu'ils eurent disparu derrière un rideau de verdure assez épais pour les dérober aux regards de ceux qui pouvaient les poursuivre, ils s'arrêtèrent pour tenir conseil; on donna les chevaux à deux laquais, afin qu'ils soufflassent sans être dessellés ni débridés, et l'on plaça Grimaud en sentinelle.
— Venez d'abord, que je vous embrasse, mon ami, dit Athos à d'Artagnan, vous notre sauveur, vous qui êtes le vrai héros parmi nous!
— Athos a raison et je vous admire, dit à son tour Aramis en le serrant dans ses bras; à quoi ne devriez-vous pas prétendre avec un maître intelligent, oeil infaillible, bras d'acier, esprit vainqueur!
— Maintenant, dit le Gascon, ça va bien, j'accepte tout pour moi et pour Porthos, embrassades et remerciements: nous avons du temps à perdre, allez, allez.
Les deux amis, rappelés par d'Artagnan à ce qu'ils devaient aussi à Porthos, lui serrèrent à son tour la main.
— Maintenant, dit Athos, il s'agirait de ne point courir au hasard et comme des insensés, mais d'arrêter un plan. Qu'allons- nous faire?
— Ce que nous allons faire, mordious! Ce n'est point difficile à dire.
— Dites donc alors, d'Artagnan.
— Nous allons gagner le port de mer le plus proche, réunir toutes nos petites ressources, fréter un bâtiment et passer en France. Quant à moi, j'y mettrai jusqu'à mon dernier sou. Le premier trésor, c'est la vie, et la nôtre, il faut le dire, ne tient qu'à un fil.
— Qu'en dites-vous, du Vallon? demanda Athos.
— Moi, dit Porthos, je suis absolument de l'avis de d'Artagnan; c'est un vilain pays que cette Angleterre.
— Vous êtes bien décidé à la quitter, alors? demanda Athos à d'Artagnan.
— Sang-Diou, dit d'Artagnan, je ne vois pas ce qui m'y retiendrait.
Athos échangea un regard avec Aramis.
— Allez donc, mes amis, dit-il en soupirant.
— Comment! allez? dit d'Artagnan. Allons, ce me semble!
— Non, mon ami, dit Athos; il faut nous quitter.
— Vous quitter! dit d'Artagnan tout étourdi de cette nouvelle inattendue.
— Bah! fit Porthos; pourquoi donc nous quitter, puisque nous sommes ensemble?
— Parce que votre mission est remplie, à vous, et que vous pouvez, et que vous devez même retourner en France, mais la nôtre ne l'est pas, à nous.
— Votre mission n'est pas accomplie? dit d'Artagnan en regardant
Athos avec surprise.
— Non, mon ami, répondit Athos de sa voix si douce et si ferme à la fois. Nous sommes venus ici pour défendre le roi Charles, nous l'avons mal défendu, il nous reste à le sauver.
— Sauver le roi! fit d'Artagnan en regardant Aramis comme il avait regardé Athos.
Aramis se contenta de faire un signe de tête.
Le visage de d'Artagnan prit un air de profonde compassion; il commença à croire qu'il avait affaire à deux insensés.
— Il ne se peut pas que vous parliez sérieusement, Athos, dit d'Artagnan; le roi est au milieu d'une armée qui le conduit à Londres. Cette armée est commandée par un boucher, ou un fils de boucher, peu importe, le colonel Harrison. Le procès de Sa Majesté va être fait à son arrivée à Londres, je vous en réponds; j'en ai entendu sortir assez sur ce sujet de la bouche de M. Olivier Cromwell pour savoir à quoi m'en tenir.
Athos et Aramis échangèrent un second regard.
— Et son procès fait, le jugement ne tardera pas à être mis à exécution, continua d'Artagnan. Oh! ce sont des gens qui vont vite en besogne que messieurs les puritains.
— Et à quelle peine pensez-vous que le roi soit condamné? demanda
Athos.
— Je crains bien que ce ne soit à la peine de mort; ils en ont trop fait contre lui pour qu'il leur pardonne, ils n'ont plus qu'un moyen: c'est de le tuer. Ne connaissez-vous donc pas le mot de M. Olivier Cromwell quand il est venu à Paris et qu'on lui a montré le donjon de Vincennes, où était enfermé M. de Vendôme?
— Quel est ce mot? demanda Porthos.
— Il ne faut toucher les princes qu'à la tête.
— Je le connaissais, dit Athos.
— Et vous croyez qu'il ne mettra point sa maxime à exécution, maintenant qu'il tient le roi?
— Si fait, j'en suis sûr même, mais raison de plus pour ne point abandonner l'auguste tête menacée.
— Athos, vous devenez fou.
— Non, mon ami, répondit doucement le gentilhomme, mais de Winter est venu nous chercher en France, il nous a conduits à Madame Henriette; Sa Majesté nous a fait l'honneur, à M. d'Herblay et à moi, de nous demander notre aide pour son époux; nous lui avons engagé notre parole, notre parole renfermait tout. C'était notre force, c'était notre intelligence, c'était notre vie, enfin, que nous lui engagions; il nous reste à tenir notre parole. Est-ce votre avis, d'Herblay?
— Oui, dit Aramis, nous avons promis.
— Puis, continua Athos, nous avons une autre raison, et la voici; écoutez bien. Tout est pauvre et mesquin en France en ce moment. Nous avons un roi de dix ans qui ne sait pas encore ce qu'il veut; nous avons une reine qu'une passion tardive rend aveugle; nous avons un ministre qui régit la France comme il ferait d'une vaste ferme, c'est-à-dire ne se préoccupant que de ce qu'il peut y pousser d'or en la labourant avec l'intrigue et l'astuce italiennes; nous avons des princes qui font de l'opposition personnelle et égoïste, qui n'arriveront à rien qu'à tirer des mains de Mazarin quelques lingots d'or, quelques bribes de puissance. Je les ai servis, non par enthousiasme, Dieu sait que je les estime à ce qu'ils valent, et qu'ils ne sont pas bien haut dans mon estime, mais par principe. Aujourd'hui c'est autre chose; aujourd'hui je rencontre sur ma route une haute infortune, une infortune royale, une infortune européenne, je m'y attache. Si nous parvenons à sauver le roi, ce sera beau: si nous mourons pour lui, ce sera grand!
— Ainsi, d'avance, vous savez que vous y périrez, dit d'Artagnan.
— Nous le craignons, et notre seule douleur est de mourir loin de vous.
— Qu'allez-vous faire dans un pays étranger, ennemi?
— Jeune, j'ai voyagé en Angleterre, je parle anglais comme un Anglais, et de son côté Aramis a quelque connaissance de la langue. Ah! si nous vous avions, mes amis! Avec vous, d'Artagnan, avec vous, Porthos, tous quatre, et réunis pour la première fois depuis vingt ans, nous tiendrions tête non seulement à l'Angleterre, mais aux trois royaumes!
— Et avez-vous promis à cette reine, reprit d'Artagnan avec humeur, de forcer la Tour de Londres, de tuer cent mille soldats, de lutter victorieusement contre le voeu d'une nation et l'ambition d'un homme, quand cet homme s'appelle Cromwell? Vous ne l'avez pas vu, cet homme, vous, Athos, vous, Aramis. Eh bien! c'est un homme de génie, qui m'a fort rappelé notre cardinal, l'autre, le grand! vous savez bien. Ne vous exagérez donc pas vos devoirs. Au nom du ciel, mon cher Athos, ne faites pas du dévouement inutile! Quand je vous regarde, en vérité, il me semble que je vois un homme raisonnable; quand vous me répondez, il me semble que j'ai affaire à un fou. Voyons, Porthos, joignez-vous donc à moi. Que pensez-vous de cette affaire, dites franchement?
— Rien de bon, répondit Porthos.
— Voyons, continua d'Artagnan, impatienté de ce qu'au lieu de l'écouter Athos semblait écouter une voix qui parlait en lui-même, jamais vous ne vous êtes mal trouvé de mes conseils; eh bien! croyez-moi, Athos, votre mission est terminée, terminée noblement; revenez en France avec nous.
— Ami, dit Athos, notre résolution est inébranlable.
— Mais vous avez quelque autre motif que nous ne connaissons pas?
Athos sourit.
D'Artagnan frappa sur sa cuisse avec colère et murmura les raisons les plus convaincantes qu'il put trouver; mais à toutes ces raisons, Athos se contenta de répondre par un sourire calme et doux, et Aramis par des signes de tête.
— Eh bien! s'écria enfin d'Artagnan furieux, eh bien! puisque vous le voulez, laissons donc nos os dans ce gredin de pays, où il fait froid toujours, où le beau temps est du brouillard, le brouillard de la pluie, la pluie du déluge; où le soleil ressemble à la lune, et la lune à un fromage à la crème. Au fait, mourir là ou mourir ailleurs, puisqu'il faut mourir, peu nous importe.
— Seulement, songez-y, dit Athos, cher ami, c'est mourir plus tôt.
— Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne vaut pas la peine de chicaner.
— Si je m'étonne de quelque chose, dit sentencieusement Porthos, c'est que ce ne soit pas déjà fait.
— Oh! cela se fera, soyez tranquille, Porthos, dit d'Artagnan. Ainsi, c'est convenu, continua le Gascon, et si Porthos ne s'y oppose pas…
— Moi, dit Porthos, je ferai ce que vous voudrez. D'ailleurs je trouve très beau ce qu'a dit tout à l'heure le comte de La Fère.
— Mais votre avenir, d'Artagnan? vos ambitions, Porthos?
— Notre avenir, nos ambitions! dit d'Artagnan avec une volubilité fiévreuse; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous sauvons le roi? Le roi sauvé, nous rassemblons ses amis, nous battons les puritains, nous reconquérons l'Angleterre, nous rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrément sur son trône…
— Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux étincelaient de joie, même en voyant cet avenir à travers une fable.
— Ou il nous oublie, dit d'Artagnan.
— Oh! fit Porthos.
— Dame! cela s'est vu, ami Porthos; et il me semble que nous avons autrefois rendu à la reine Anne d'Autriche un service qui ne le cédait pas de beaucoup à celui que nous voulons rendre aujourd'hui à Charles Ier, ce qui n'a point empêché la reine Anne d'Autriche de nous oublier pendant près de vingt ans.
— Eh bien, malgré cela, d'Artagnan, dit Athos, êtes-vous fâché de lui avoir rendu service?
— Non, ma foi, dit d'Artagnan, et j'avoue même que dans mes moments de plus mauvaise humeur, eh bien! j'ai trouvé une consolation dans ce souvenir.
— Vous voyez bien, d'Artagnan; que les princes sont ingrats souvent, mais que Dieu ne l'est jamais.
— Tenez, Athos, dit d'Artagnan, je crois que si vous rencontriez le diable sur la terre, vous feriez si bien, que vous le ramèneriez avec vous au ciel.
— Ainsi donc? dit Athos en tendant la main à d'Artagnan.
— Ainsi donc, c'est convenu, dit d'Artagnan, je trouve l'Angleterre un pays charmant, et j'y reste, mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est qu'on ne me forcera pas d'apprendre l'anglais.
— Eh bien? maintenant, dit Athos triomphant, je vous le jure, mon ami, par ce Dieu qui nous entend, par mon nom que je crois sans tache, je crois qu'il y a une puissance qui veille sur nous, et j'ai l'espoir que nous reverrons tous quatre la France.
— Soit, dit d'Artagnan; mais moi j'avoue que j'ai la conviction toute contraire.
— Ce cher d'Artagnan! dit Aramis, il représente au milieu de nous l'opposition des parlements, qui disent toujours non et qui font toujours oui.
— Oui, mais qui, en attendant, sauvent la patrie, dit Athos.
— Eh bien! maintenant que tout est arrêté, dit Porthos en se frottant les mains, si nous pensions à dîner! il me semble que, dans les situations les plus critiques de notre vie, nous avons dîné toujours.
— Ah! oui, parlez donc de dîner dans un pays où l'on mange pour tout festin du mouton cuit à l'eau, et où, pour tout régal, on boit de la bière! Comment diable êtes-vous venu dans un pays pareil, Athos? Ah! pardon, ajouta-t-il en souriant, j'oubliais que vous n'êtes plus Athos. Mais, n'importe, voyons votre plan pour dîner, Porthos.
— Mon plan!
— Oui, avez-vous un plan?
— Non, j'ai faim, voilà tout.
— Pardieu! si ce n'est que cela, moi aussi j'ai faim; mais ce n'est pas le tout que d'avoir faim, il faut trouver à manger, et à moins que de brouter l'herbe comme nos chevaux…
— Ah! fit Aramis, qui n'était pas tout à fait si détaché des choses de la terre qu'Athos, quand nous étions au Parpaillot, vous rappelez-vous les belles huîtres que nous mangions?
— Et ces gigots de mouton des marais salants! fit Porthos en passant sa langue sur ses lèvres.
— Mais, dit d'Artagnan, n'avons-nous pas notre ami Mousqueton, qui vous faisait si bien vivre à Chantilly, Porthos?
— En effet, dit Porthos, nous avons Mousqueton, mais depuis qu'il est intendant, il s'est fort alourdi; n'importe, appelons-le.
Et pour être sûr qu'il répondît agréablement:
— Eh! Mouston! fit Porthos.
Mouston parut; il avait la figure fort piteuse.
— Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur Mouston? dit d'Artagnan; seriez-vous malade?
— Monsieur, j'ai très faim, répondit Mousqueton.
— Eh bien! c'est justement pour cela que nous vous faisons venir, mon cher monsieur Mouston. Ne pourriez-vous donc pas vous procurer au collet quelques-uns de ces gentils lapins et quelques-unes de ces charmantes perdrix dont vous faisiez des gibelottes et des salmis à l'hôtel de… ma foi, je ne me rappelle plus le nom de l'hôtel?
— À l'hôtel de… dit Porthos. Ma foi, je ne me rappelle pas non plus.
— Peu importe; et au lasso quelques-unes de ces bouteilles de vieux vin de Bourgogne qui ont si vivement guéri, votre maître de sa foulure.
— Hélas! monsieur, dit Mousqueton, je crains bien que tout ce que vous me demandez là ne soit fort rare dans cet affreux pays, et je crois que nous ferons mieux d'aller demander l'hospitalité au maître d'une petite maison que l'on aperçoit de la lisière du bois.
— Comment! il y a une maison aux environs? demanda d'Artagnan.
— Oui monsieur, répondit Mousqueton.
— Eh bien! comme vous le dites, mon ami, allons demander à dîner au maître de cette maison. Messieurs, qu'en pensez-vous, et le conseil de M. Mouston ne vous paraît-il pas plein de sens?
— Eh! eh! dit Aramis, si le maître est puritain?…
— Tant mieux, mordioux! dit d'Artagnan: s'il est puritain, nous lui apprendrons la prise du roi, et en l'honneur de cette nouvelle, il nous donnera ses poules blanches.
— Mais s'il est cavalier? dit Porthos.
— Dans ce cas, nous prendrons un air de deuil, et nous plumerons ses poules noires.
— Vous êtes bien heureux, dit Athos en souriant malgré lui de la saillie de l'indomptable Gascon, car vous voyez toute chose en riant.
— Que voulez-vous? dit d'Artagnan, je suis d'un pays où il n'y a pas un nuage au ciel.
— Ce n'est pas comme dans celui-ci, dit Porthos en étendant la main pour s'assurer si un sentiment de fraîcheur qu'il venait de ressentir sur la joue était bien réellement causé par une goutte de pluie.
— Allons, allons, dit d'Artagnan, raison de plus pour nous mettre en route… Holà, Grimaud!
Grimaud apparut.
— Eh bien, Grimaud, mon ami, avez-vous vu quelque chose? demanda d'Artagnan.
— Rien, répondit Grimaud.
— Ces imbéciles, dit Porthos, ils ne nous ont même pas poursuivis. Oh! si nous eussions été à leur place!
— Eh! ils ont eu tort, dit d'Artagnan; je dirais volontiers deux mots au Mordaunt dans cette petite Thébaïde. Voyez la jolie place pour coucher proprement un homme à terre.
— Décidément, dit Aramis, je crois, messieurs, que le fils n'est pas de la force de la mère.
— Eh! cher ami, répondit Athos, attendez donc, nous le quittons depuis deux heures à peine, il ne sait pas encore de quel côté nous nous dirigeons, il ignore où nous sommes. Nous dirons qu'il est moins fort que sa mère en mettant le pied sur la terre de France, si d'ici là nous ne sommes ni tués, ni empoisonnés.
— Dînons toujours en attendant, dit Porthos.
— Ma foi, oui, dit Athos, car j'ai grand'faim.
— Gare aux poules noires! dit Aramis.
Et les quatre amis, conduits par Mousqueton, s'acheminèrent vers la maison, déjà presque rendus à leur insouciance première, car ils étaient maintenant tous les quatre unis et d'accord, comme l'avait dit Athos.