Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 26

Je ne déteste pas les murs, c'est une bonne et consolante pensée quelquefois que d'être dans une enceinte fermée, seul avec des fleurs, des parfums, des arbres, du ciel, de l'air, du soleil, des étoiles, des souvenirs, des rêveries, et de savoir que personne ne peut vous y venir troubler. J'aime les murs, mais je ne veux pas de murs blancs; je n'aime que les vieux murs, j'en ai un ici, le long duquel m'amène la suite de mon voyage et qui me plaît particulièrement. Il est précisément assez vieux comme cela: un peu plus vieux, il faudrait le livrer aux maçons qui y mettraient toutes sortes de pierres blanches. Tel qu'il est, il est gris et noir, et revêtu de vingt espèces de mousses et de lichens. Dans les crevasses de sa crête, s'étend une couronne de giroflées jaunes et de fougères. A son pied verdoient les pariétaires et les orties; de petites fentes servent d'asile aux lézards qui courent sur le mur. Dans les orties vivent plusieurs chenilles qui y font des coques brillantes d'où elles ressortent papillons.

Examinons les orties. Les orties ont les fleurs mâles et les fleurs femelles séparées. Les étamines des mâles se redressent en la saison avec une sorte de soubresaut qui fait jaillir un petit nuage de poussière féconde sur les fleurs femelles. Les poils qui couvrent les orties ont pour base une petite glande où se forme, d'une partie de la sève, un suc caustique; c'est de la même manière que mordent les vipères, quoique les paysans s'obstinent à leur voir un dard.

Il y a des gens qui mangent les jeunes orties cuites comme des épinards, ainsi qu'en fait foi un vers d'Horace et un autre de Perse. C'était bien la peine d'être les maîtres du monde!

Une des habitantes de l'ortie est une chenille épineuse, d'un noir velouté et piqué de très-petits points blancs. Quand son temps est arrivé, elle se pend par les pieds à une feuille d'ortie. Plus tard, elle devient un magnifique papillon noir et rouge brun avec un œil sur chaque aile, auquel le bleu, le violet, le rouge, le blanc et le jaune donnent l'éclat des yeux qui sont sur les plumes de la queue du paon. Aussi ce papillon est-il appelé paon de jour.

Le Vulcain, que nous avons déjà rencontré, a vécu chenille sur l'ortie.

Le papillon appelé tortue a été précédemment sur l'ortie une chenille rayée de vert et de brun, puis une chrysalide rayée. La belle dame est aussi une hôtesse de l'ortie.

Il vient un moment où le vieux mur change d'aspect. Le voici vert et rose—des rosiers du Bengale le tapissent dans toute sa hauteur, au point de le cacher entièrement. Les roses sont aussi nombreuses que les feuilles; cette palissade de dix pas, n'étale pas moins de mille à douze cents roses épanouies à la fois. Un peintre n'oserait pas en mettre autant sur des rosiers; les arts ont besoin de la vraisemblance, le vrai s'en passe facilement. Ici est un mur de roses roses; il est un autre coin où s'étend un gazon de roses rouges; une centaine de rosiers du Bengale, à fleurs pourpres, ont été palissadés sur la terre et la couvrent de feuilles et de fleurs; mais revenons au pied du vieux mur.

Là le terrain est sablonneux et chaud, l'herbe est rare, on n'y voit point de fleurs: ce n'est cependant pas un désert; voici dans le sable un petit entonnoir de deux pouces de large et de neuf lignes de profondeur, creusé en spirale; c'est une trappe faite par un chasseur; mais, tenez, le voici lui-même qui achève son piège. Le formica-leo vit de proie; c'est une sorte de ver jaunâtre qui paraît gris, à cause des travaux auxquels il se livre et qui le couvrent de sable et de poussière; sa tête est large et aplatie, et terminée par deux cornes qui ont un peu la forme de celles du gros scarabée appelé cerf-volant.

La proie qui lui sert de nourriture est agile; ce sont des mouches, des fourmis, des cloportes, des araignées, et lui ne peut faire que lentement quelques pas à reculons; ce n'est donc point la chasse à courre à laquelle il se livre, mais la chasse à l'affût. Le voici qui décrit une spirale qui part de la surface du sable pour arriver à la profondeur de quelques lignes; à chaque pas qu'il fait en reculant, il s'arrête et charge avec une de ses pattes sa tête aplatie; la tête chargée comme une pelle, il lui donne une secousse et jette hors du trou les quelques grains de terre qu'elle porte; c'est un ouvrage long et fatigant; cependant un quart-d'heure suffit pour le faire. Voici le traquenard terminé, le chasseur se poste au fond et s'enfonce dans le sable, et en ne laissant passer que ses deux cornes qu'il écarte l'une de l'autre autant qu'il lui est possible, et ses yeux qui sont au nombre de douze.

Voyez, mon ami, comme les voyageurs anciens ont été obligés de mentir pour faire croire qu'ils avaient vu des cyclopes, c'est-à-dire des gens qui n'ont qu'un œil; comme il leur a fallu venir de loin pour oser dire qu'ils avaient vu des hommes qui, d'ordinaire, s'appellent borgnes dans le pays que l'on habite. Eh bien! moi, sans sortir d'ici, je rencontre un chasseur qui a douze yeux!

Le formica-leo ne bouge pas, on croirait qu'il est mort ou endormi, ses cornes ne trahissent pas le moindre mouvement. Ah! voici du gibier; une fourmi, en côtoyant le bord du trou, a fait rouler un grain de sable et est tombée dans le piège à la profondeur d'une demi-ligne; elle remonte, mais le précipice est escarpé, et les grains de sable manquent sous ses pattes, elle perd du terrain, elle est au moins à cinq grains de sable plus bas que tout à l'heure. Cependant un effort l'a servie, elle remonte; alors le formica-leo, chargeant sa tête de gravier, lui lance avec violence cette pluie de sable, lui fait perdre l'équilibre, elle glisse, mais elle se cramponne et cherche à remonter; une seconde pluie de sable tombe sur elle et lui fait perdre le peu de terrain qu'elle regagnait; alors le chasseur précipite ses coups, et bientôt la malheureuse fourmi, entraînée à la fin, et par un terrain mobile qui roule sous ses pattes, et par les projectiles qui lui sont lancés sans relâche, finit par tomber au fond de l'entonnoir entre les cornes ouvertes de son ennemi; les deux cornes se resserrent et la percent, en la saisissant, de part en part, puis le chasseur redevient immobile: ses deux cornes sont des trompes au moyen desquelles il suce sa proie en peu de temps, il ne reste de la fourmi que la peau et la tête. Le formica-leo ne mange pas les têtes de ses victimes, la tête n'est pas de son goût; il charge ces dépouilles sur la catapulte qui lui sert de tête à lui-même et les lance au dehors, puis il se renferme dans le sable et reprend la position qu'il avait avant l'arrivée de la fourmi.

La place est bonne: voici venir un cloporte que le soleil incommode et qui abandonne le mur pour trouver ailleurs quelque fente fraîche et humide où il puisse se cacher; le voici sur le bord de la trappe, il glisse, le formica-leo fait jouer son artillerie, le cloporte remonte, en vain le chasseur redouble ses coups, le cloporte lui échappe.

Un moucheron, à son tour, se laisse tomber dans le piège; mais il ouvre ses ailes et s'échappe, malgré la pluie de sable que lui lance son ennemi. Le cloporte en s'échappant a fait à l'entonnoir de fortes avaries; c'est sans doute ce qui, joint au peu de succès des deux dernières chasses, détermine le formica-leo à aller tendre ailleurs ses embûches; il remonte sa spirale et s'en va, toujours à reculons, chercher un affût plus favorable à ses vues.

Mais arrête donc, maladroit; prends garde! Il n'est plus temps: il est tombé lourdement dans le trou au fond duquel un autre chasseur, un autre formica-leo se tient en embuscade; celui-ci le saisit, encore étourdi de sa chute, le transperce entre ses cornes, le suce et en fait un excellent repas.

Est-ce l'excès de la faim, ou la colère de voir ainsi un autre chasseur tomber dans son embûche et la dégrader qui le pousse à cet acte de férocité? ou les formica-leo ne voient-ils dans leurs semblables qu'une variété de gibier, et une forme de nourriture?

Le formica-leo n'est pas condamné à ramper toujours ainsi sur la terre; un soir de juin, après qu'il aura bien dîné, il s'enfoncera sous le sable, plus profondément que de coutume, sans laisser ses cornes dehors.

Là il s'enferme dans une boule, faite de grains de terre appliqués sur une coque de soie, dont le dedans est plus blanc et plus fin que le plus beau satin; bientôt il devient une sorte de demoiselle, qui coupe avec ses dents la coque qui la renferme. Cette mouche, qui a au premier abord beaucoup de l'aspect de ces libellules que nous avons rencontrées; et dont la larve vit dans la vase de l'eau, en diffère en plusieurs points. D'abord elle n'a pas la même magnificence dans sa parure; elle est grise, avec un petit liseré jaunâtre à chaque anneau; ensuite ses ailes plus larges, sont aussi plus longues que celles des libellules des prairies, et au repos, sont placées sur son corps, qu'elles recouvrent entièrement, en forme de toit, tandis que l'autre les tient écartées: je vous parle des différences qui s'offrent à l'œil d'un ignorant, les savants en voient bien d'autres qui existent, et d'autres encore qui n'existent pas.

Il est un autre insecte qui, de même que le myrméléon ou fourmillon, ou formica-leo (car on lui donne ces trois noms), tend des trappes dans le sable pour y prendre du gibier dont il vit; c'est la cicindèle, un joli scarabée revêtu de velours clair, piqueté de blanc, qui lorsqu'on le touche, sent à la fois la rose et le musc; son vol est un saut d'une toise, pour lequel il s'aide de ses ailes.

Avant sa transformation, sous sa première figure, la cicindèle vit également d'insectes, mais elle n'est pas construite de façon à pouvoir les poursuivre: elle est donc alors obligée de prendre dans des piéges une proie que plus tard elle saura bien atteindre, en fondant dessus comme un oiseau carnassier. Elle creuse dans une terre sablonneuse, un trou étroit, profond quelquefois d'un pied; elle monte à la surface de la terre, par les mêmes procédés qu'emploient les ramoneurs; là, elle courbe sa tête et en fait un pont, sur lequel on peut franchir l'abîme de deux lignes de large qu'elle a creusé; quand un insecte passe sur ce pont, le pont devient une trappe, s'enfonce sous ses pas, et le précipite au fond du trou où il est dévoré.

Beaucoup de poëtes et de philosophes ont surtout reproché à l'homme d'être le seul animal ennemi de son espèce: les poëtes et les philosophes ont eu tort: tous les animaux s'entre-détruisent et s'entre-mangent.

Je ferai à l'homme un autre reproche; c'est qu'il est la seule espèce où l'individu soit son propre ennemi. L'homme se prive lui-même de sommeil, se nourrit d'aliments qui abrégent sa vie, les femmes se serrent dans des corsets, au point d'embarrasser le jeu de leurs organes, et même de déplacer leurs côtes. Les hommes, non contents de deux ou trois besoins réels que la nature leur a imposés, s'en créent chaque jour de nouveaux, et épuisent tout leur génie à inventer de nouveaux moyens d'être pauvres et misérables.

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