Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 32

Quand j'admire certaines fleurs produites par des oignons, et quand je pense aux choses que les hommes de tous les temps et de tous les pays ont adorées et adorent encore, je n'ai pas le courage de trouver les Égyptiens fort déraisonnables dans leur culte pour les oignons.

Voici un dieu que l'on m'envoie: c'est un morceau de bois dégrossi, c'est un dieu indien. Je ne crois pas qu'il gagne beaucoup à la comparaison avec une jacinthe on une tulipe.

Mais sans parler des dieux de bois ou de pierre, sans parler des amulettes pour détourner les sorts, ni de mille autres billevesées pareilles, ne voyons-nous pas les hommes adorer l'argent? Et qu'on ne vienne pas objecter que l'on n'adore pas l'argent, mais les plaisirs dont il est le représentant, mais tout ce qu'on peut se procurer en échange de l'argent. Je répondrai qu'il n'est personne qui ne connaisse quelque homme riche, insolent, laid, bête et avare, que tout le monde écoute parler quand il lui plaît de dire une sottise; que l'on reçoit avec empressement dans les maisons où il veut bien se présenter, dont on ne contredit l'opinion, si toutefois on s'avise de le faire, qu'avec les plus grands ménagemens et toutes sortes de précautions. On n'a pas même l'excuse de l'avarice ou de l'avidité dans les hommages que l'on rend à cet homme; il a fait ses preuves, on sait que l'on n'en a rien à espérer, il ne donnera rien.—Non, c'est son argent auquel il sert de sacoche que l'on admire, que l'on adore, et auquel on rend tous ces hommages ou plutôt toutes ces bassesses.

On adore la gloire, mais surtout la gloire militaire, qui consiste à tuer sans haine, sans motif, le plus grand nombre possible d'hommes nés sous un autre ciel, et cela dans des conditions tellement singulières, que, si demain ce pays se soumet après avoir été suffisamment ravagé, il devient un crime puni par les lois, par l'horreur et par le mépris universels, de tuer un seul de ses habitants qu'il était si glorieux de massacrer hier.

Les places! Vous voyez des gens assez riches pour vivre dans l'abondance, dans le calme et dans les plaisirs, rechercher avec empressement une sorte de domesticité, d'un certain ordre appelé place, et se croire heureux et redevable au ciel de ferventes actions de grâces, s'ils sont assez favorisés pour réussir à obtenir une de ces places qui leur assigne un costume obligé, un séjour forcé, des occupations nécessaires, des soins indispensables, une sujétion de toutes les heures, une responsabilité incessante en échange de la douce liberté!

Vous avez encore les titres! L'homme qui a obtenu l'autorisation de mettre devant son nom trois ou quatre certaines lettres, devient à l'instant une sorte d'idole que l'on adore et qui s'adore elle-même.

Et le rouge, l'amour du rouge, l'adoration du rouge, le rouge aimé des sauvages et des enfants, le rouge, cette couleur bruyante.

Que ne fait-on pas pour avoir le droit de mettre à son habit un morceau de ruban rouge, et surtout si, après l'avoir quelque temps attaché d'un simple nœud, les chefs de l'État vous autorisent à le nouer d'une rosette. Vous vous sentez un autre homme, vous êtes Dieu et vous croyez en vous!

—O mes beaux oignons de jacinthe, mes beaux oignons de tulipe, mes beaux oignons de tubéreuse et de jonquille!

O mes beaux oignons de scilles et de pancratium!

Mes beaux oignons de crocus et de safran!

Mes beaux oignons de tigridies, de glaïeuls et d'amaryllis!

Mes beaux oignons aux couleurs douces ou brillantes, pures ou harmonieuses, mes beaux oignons aux suaves et enivrants parfums!

Mes beaux oignons, comme vous me remplacez tout cela, et comme vous êtes de plus grands Dieux que toutes ces idoles!

Mes beaux oignons, ayez pitié d'eux!

La fleur du narcisse a été autrefois, disent les poëtes anciens, un jeune homme, fils du fleuve Céphise, qui mourut d'amour pour ses propres attraits.

Je n'ai jamais trouvé le moindre charme à ces fables qui mettent des hommes dans tout. J'aime les femmes sous les arbres, mais je ne les aime pas dans les arbres comme sont les hamadryades. Toutes ces métamorphoses d'hommes et de femmes en arbres et en fleurs, sont à mes yeux de froides et insipides imaginations. Les arbres et les fleurs ont leur existence et leurs charmes particuliers, dont un, qui n'est pas peut-être le moins grand souvent, est de fuir au milieu d'eux et d'oublier les hommes.

Lucien se plaint de ces fables.

«Lorsque, dit-il, j'entendais dire, dans ma jeunesse, que, le long de l'Eridan, il y avait les arbres d'où découlait de l'ambre, et que cet ambre était les larmes des sœurs de Phaëton, qui avaient été changées en peupliers et qui pleuraient encore son infortune, j'avais grand désir de voir tout cela; mais comme je naviguais depuis sur ce fleuve, ne voyant aucun de ces arbres sur ses bords, je demandai aux matelots quand nous arriverions en ces lieux qui sont si fameux chez les poëtes, ils se prirent à rire de mon ignorance, et s'étonnèrent qu'on débitât de pareilles impostures; ils ne connaissaient ni Phaëton ni ses sœurs, et me dirent que s'il y avait en leur pays des arbres qui produisissent une résine si précieuse, ils ne s'amuseraient pas à tirer la rame. Cela me rendit tout honteux de m'être ainsi laissé tromper par les poëtes, et je regrettais ces choses comme si je les eusse perdues.

«Je croyais aussi entendre chanter des cygnes le long de ce fleuve, ayant appris que le roi de Ligurie, ami de Phaëton, changé en cygne à sa mort, avait conservé un chant mélodieux; mais cela ne se trouva pas plus véritable que le reste. Et comme je m'en enquérais aux mêmes gens, ils me dirent qu'on rencontrait bien quelquefois des cygnes sur l'Éridan, mais que leur chant ou plutôt leur cri n'était pas plus agréable que celui des autres oiseaux aquatiques.»

Revenons au Narcisse.

Tout le monde est d'accord que c'est du Narcisse des poëtes qu'il faut entendre celui qui a été autrefois le fils du fleuve Céphise.

Ce narcisse est blanc avec une petite couronne intérieure jaune et rouge d'un effet ravissant.

Virgile dit que le narcisse est rouge:

Pro purpureo narcisso.

Mais Ovide qui raconte la métamorphose, le dit jaune entouré de feuilles blanches ce qui se rapporte assez bien au narcisse que nous connaissons.

Croccum..... florem

.....Foliis medium cingentibus albis.

On tressait en l'honneur des dieux infernaux des couronnes de narcisses que l'on plaçait sur la tête des morts.

Longtemps avant ce narcisse, fleurit aux bois qui n'ont pas encore d'ombre, le narcisse jaune en même temps que les premières violettes, ou plutôt un peu auparavant.

Une sorte de mouche, fort ressemblante à un bourdon, creuse la terre à un certain moment de l'année au pied d'une touffe de narcisses; quand, par une galerie souterraine, elle a atteint l'oignon, au moyen d'une tarière, elle y dépose un œuf, après quoi elle ressort du souterrain et reprend sa volée. De cet œuf sortira un ver qui se nourrira de l'oignon jusqu'à ce qu il devienne une mouche semblable à celle qui l'est venue pondre.

Je ne sais si les Égyptiens connaissaient cette mouche et s'ils avaient une horreur suffisante pour un insecte impie qui à la fois mange un dieu et s'en fait une retraite et un asile.

Vale.

MANTE PRIE DIEU.
MANTE PRIE DIEU.

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