Il y a des choses qui m'ont réellement étonné dans les récits que m'a faits un voyageur qui a été en Chine. C'est que, dans la langue chinoise, le même mot yé, qui à Canton veut dire deux, ne signifie plus qu'un à Pékin.
Vous pensez combien a dû me paraître extraordinaire d'apprendre qu'il y a des hommes qui se rasent la tête, en gardant seulement un petit bouquet de cheveux; moi, qui vois ici les rues pleines de gens qui ne se rasent que le menton, en se laissant des bouquets de barbe au-dessus ou au-dessous de la bouche ou sur les joues; de même que je m'étonne d'apprendre que les femmes indiennes se percent le nez pour y suspendre des bijoux, tandis que nos femmes sont arrivées, à force de civilisation, à se percer les oreilles pour le même usage.
Il m'a dit que l'empereur s'habillait de jaune, ce qui m'a paru singulier à moi qui ai vu ici le roi s'habiller de bleu ou de vert.
Les mères chinoises torturent les pieds de leurs filles pour les empêcher de croître: c'est un supplice que nos femmes s'infligent elles-mêmes, avec la seule différence qu'elles arrivent à des résultats un peu moins monstrueux. On ne sait pas tout ce qu'une femme française souffre de tortures et avec quel courage elle les endure pour diminuer son pied d'une ligne et demie. Le Romain qui brûla sa main au-dessus d'un brasier, aurait pâli si on l'avait mis à une semblable épreuve.
Les lettrés, les savants, laissent croître l'ongle de leur petit doigt, ce que nous ne faisons plus, mais ce qu'on faisait en France du temps de Louis XIV, et ce qui était de bel air, ainsi que le dit Molière:
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt?
Il est vrai que ce n'est pas tout ce que m'apprit le voyageur des merveilles qu'il avaient vues en Chine, et dont je veux vous dire quelques-unes, quoique j'ignore si vous n'êtes pas en ce moment au milieu desdites merveilles.
Il paraîtrait qu'en Chine les mariages ont pour base l'intérêt et l'argent; que les marchands tâchent de vendre les choses au-dessus de leur valeur; que l'on voit des avares, des paresseux, des ambitieux et des voleurs.
Notre voyageur a également remarqué que l'empereur, pour marque de sa satisfaction, donne quelquefois à ceux qu'il veut favoriser une sorte de gilet jaune ou une plume de paon, tandis que chez nous la faveur du maître se manifeste par un morceau de ruban rouge ou le droit d'écrire devant son nom les deux lettres DE. Il prétend que, dans quelques provinces, des gouverneurs corrompus vendent des honneurs et des emplois. Il parle de ministres prévaricateurs et avides, de riches pleins de hauteur et de vanité.
Il assure qu'il y a une gazette à Pékin dans laquelle on trouve des récits exagérés et même des assertions mensongères.
Si je ne me trompe, le voyageur me disait que parmi les Chinois il n'était pas rare d'en voir quelques-uns manquer à leurs promesses ou altérer la vérité.
Quelques-uns sont joueurs, quelques autres débauchés.
Parmi les femmes, il y en a plus de laides que de jolies; parmi les hommes, plus de sots que de spirituels.
On y mange du bœuf, du mouton, du riz.
Parmi les arbres et les plantes qu'il a vus, il m'a cité des tilleuls, des lauriers-roses, des camélias, des pivoines, des mauves et un magnolia dont les fleurs précèdent les feuilles. Pour ce qui est de ce dernier point, je ne sens pas un désir extrêmement vif d'aller voir ce magnolia en Chine, attendu qu'il est venu depuis longtemps me voir en France et que j'en ai trois pieds dans mon jardin; mais cependant il faut dire qu'en Chine je l'entendrais appeler you lan, tandis qu'ici, moi, je l'appelle magnolia précoce, et les savants præcox.
Vous voyez si cela vaut la peine d'être antipodes.
Les savants, puisque je viens de les rencontrer, peuple plus singulier que les Chinois, paraissent se servir du latin et du grec moins pour s'entendre entre eux que pour ne pas être entendus des autres, ou du moins le second but est généralement atteint avec plus de succès que le premier.
Il y a longtemps que je médite timidement de faire aux savants une seule et modeste question, et chaque fois que j'ai été près de la risquer, le respect et la vénération m'ont arrêté et intimidé.
Voici ma question:
En quoi serait-il plus criminel de donner aux mois français une terminaison latine ou grecque, qu'une terminaison française aux mots grecs et latins? Quelle différence existe-t-il entre ces deux opérations?
Si j'obtiens que les savants me fassent à ces deux questions la seule réponse raisonnable, à savoir que l'un n'est pas plus criminel que l'autre, et que les deux opérations sont entièrement identiques, je demanderai accessoirement pourquoi lesdits savants n'appellent pas un cabriolet cabrioletus, un mouton moutonus, et un hêtre hetrus?
Pourquoi, au lieu de dire qu'une plante est polysperme, ils ne disent pas qu'elle a plusieuras semenças?
Pourquoi tel arbre est désigné par eux sous le surnom de microphylle au lieu de petitofeuillé?
S'ils me disent que petitofeuillé, plusieuras semenças, cabrioletus, etc., sont d'affreux barbarismes, je leur dirai que polysperme et microphylle sont des mots grecs auxquels on a donné une terminaison française, comme petitofeuillé est un mot français auquel on donnerait une terminaison grecque, ainsi qu'a plusieuras semenças une terminaison latine; leur déclarant qu'il m'est impossible de saisir la différence qui existe entre ces deux procédés également barbares, également ridicules.
Je comprends parfaitement que les ouvrages de sciences soient écrits dans une langue commune et généralement apprise comme le latin ou le grec, pour qu'ils ne soient pas restreints à un pays; mais, quand on les écrit en langue vulgaire, je ne vois pas pourquoi on va emprunter à des langues étrangères des mots qui existent dans celle qu'on emploie.
Ainsi pourquoi appeler le lupin à feuilles étroites lupin microphylle, puisque microphylle, barbarisme grec et barbarisme français, ne veut pas dire autre chose que—à feuilles étroites? Pourquoi appeler une sorte d'acacia inerme, au lieu de l'appeler sans épines, qui a le même sens et n'a que le défaut d'être plus clair? Pourquoi dites-vous que la pâquerette est humifuse, au lieu de dire qu'elle est étalée sur la terre? Pourquoi dites-vous que l'orme a la feuille scabre pour dire qu'il a la feuille rude, etc.
Pourquoi ce mélange inutile et bizarre de ces trois langues malheureuses? Adoptez-en une, parlez-la, écrivez-la, et n'empruntez aux autres que les mots qui manquent à celle que vous aurez adoptée.
Ne faites pas de la science d'horribles épines dont vous entourez les plus belles et les plus gracieuses choses.
Vale.

