Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 45

Il paraît qu'autrefois les arbres et les plantes avaient avec les hommes toutes sortes de bonnes relations qui ont été interrompues je ne sais trop pourquoi ni comment: il serait difficile de dire qui a eu les premiers torts.

Si un berger quittait un moment son pays, tout le rappelait, tout se plaignait de son absence.

Te Tityre pinus,
Ipsi te fontes, ipsa hæc arbusta vocabant.

«Il naît un fils à Pollion.

«Cela fait plaisir au seigle et au froment, ils prennent une part touchante au bonheur du lieutenant d'Auguste:

Flavescet campus aristâ.

Les moutons ne se trouvant pas assez bien mis pour la circonstance, se font un devoir et un plaisir de se teindre eux-mêmes en rouge et en jaune.

Ipse sed in pratis aries jam suave rubenti
Murice, jam croceo mutabit vellera luto.

«Gallus est en proie à un amour malheureux, les lauriers le plaignent sincèrement, et les bruyères répandent quelques larmes sur son sort.»

Illum etiam lauri, illum etiam flevêre myricæ.

«Anacréon veut boire, les roses viennent d'elles-mêmes couronner ses cheveux blancs:»

Τὁ ῥὁδον τὁ τὡν ἑρὡτων
Τὁ ῥὁδον τὁ χαλλἱφυλλον

Pour moi je suis, aujourd'hui, heureux autant qu'on peut l'être, je suis débarrassé d'un ennui. Edmond est parti, rien ne me prouvait qu'il ne resterait pas ici dix-huit ans.

De malheurs évités, le bonheur se compose.

Je suis heureux et je cherche en vain dans mon jardin un peu de sympathie.

Certes je ne sais pas bon gré aux roses d'être en fleur, aux chèvrefeuilles de laisser tomber leurs odeurs du haut des arbres. Ce n'est ni pour moi ni pour s'associer à ma joie qu'ils agissent ainsi.

Mais il est quelques fleurs que je comptais mettre à l'épreuve; le gorteria, cette belle fleur au feuillage vert doublé de blanc, aux fleurs d'une belle couleur orange qui ne s'ouvre qu'au soleil, m'eût montré une attention délicate en étalant ses rayons aujourd'hui, quoique le temps soit sombre.

Les tigridia, ces belles coupes de pourpre et d'or qui ne durent que quelques heures, auraient pu prolonger leur épanouissement de quelques instants en signe de réjouissance.

L'aristea qui sur le feuillage en miniature d'un iris étale de charmantes petites roses bleues, qui se ferment à l'ombre, aurait pu garder ses fleurs ouvertes.

Les bruyères et les lauriers pourraient pleurer de joie comme ils ont pleuré de pitié pour Gallus.

Mes pigeons auraient pu devenir verts ou bleus;

Les roses, ce me semble, n'auraient pas été bien malheureuses de se tresser un peu en couronnes.

Le seigle et le froment.... je n'ai pas à me plaindre d'eux; je ne sais pas ce qu'ils auraient fait ni comment ils se seraient conduits, il n'y en a pas dans mon jardin.

Mais les autres...

Voici une rose... savez-vous ce qu'elle fait? Elle enveloppe de ses pétales une cétoine qui veut dormir.

Les gorteria ont replié leurs pétales en deux dans leur longueur; les aristea ont roulé les leurs et dorment absolument comme si Edmond n'était pas parti.

Les pigeons... les pigeons ont bien autre chose à faire qu'à se teindre en vert ou en bleu; ils se trouvent, du reste, fort bien comme ils sont et paraissent fort occupés à se le dire les uns aux autres.

Les tigridias, chiffonnés comme des cornets de papier mal fermés, sont près de tomber sur la terre; mais rien n'égale l'indifférence des bruyères et des lauriers.

Sérieusement, cette fiction, dont les poètes bons ou mauvais ont tous abusé, de montrer les arbres et les fleurs, partageant notre tristesse et notre deuil, est pour moi une poésie moins élevée que la superbe indifférence de la nature.

Je ne sais d'ailleurs s'ils ont bien raison de faire ce mensonge pour augmenter la tristesse de leur récit.

La cloche de l'église tinte: les paysans disent: Ah! on sonne au mort.

Pendant ce temps le soleil, qui a triomphé des nuages, donne à tout la couleur de la joie et de la vie, comme un regard d'amour et de bonté que Dieu laisse tomber sur la terre.

Les fleurs, épanouies comme une brillante illumination, semblent aspirer le soleil. Les insectes se cherchent sous les feuilles; les abeilles bourdonnent; les oiseaux chantent; de douces odeurs s'exhalent de toutes parts.

Et la cloche funèbre continue à tinter, et l'on porte au cimetière cette belle fille qui aimait tant les fleurs, le soleil, les parfums, le bourdonnement des abeilles et le chant des oiseaux; cette belle fille qui a planté tous ces rosiers; cette belle fille qui a soigné ces abeilles.

On la porte au cimetière, et au fond du trou qu'on va creuser dans la terre pour l'enterrer, un rayon de soleil descend et dore la fosse, et deux papillons se poursuivent au-dessus, et dans quelques mois l'herbe aura caché la tombe, l'oubli aura étouffé le souvenir; des fleurs s'épanouiront sur cette tombe, dans les corolles de ces fleurs se cacheront des amours d'insectes; le sourire renaîtra sur les lèvres de celui qu'elle aimait, et un autre amour s'épanouira dans son cœur, et il en parlera à une autre femme; sous ces mêmes arbres, le même rayon de soleil se jouera dans les cheveux de celle-ci, les mêmes parfums, les mêmes chants d'oiseaux rempliront l'air; et peut-être il lui donnera une rose d'un des rosiers que la morte a plantés.

Vale.

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