Si j'ai quelquefois l'air de préférer aux hommes les arbres et les plantes, je ne vous en donnerai pas seulement pour raison que je dois aux arbres et aux fleurs des plaisirs sans cesse renaissants, et que les hommes, à bien peu d'exceptions près, m'ont toujours été des obstacles ou des ennemis; mais vous connaissez trop le cœur humain pour trouver cette raison bonne, et personne autant que moi n'aurait mauvaise grâce à prétendre, et surtout à vous, que nos affections et nos antipathies sont en raison directe du bien ou du mal que nous avons reçu des personnes ou des objets qui les font naître: moi qui ai donné toute ma vie à quelqu'un qui m'a fait tant de mal; vous qui aimez tant le melon, qui n'a jamais manqué de vous donner d'horribles crampes d'estomac.
J'aime les arbres et les plantes surtout parce que les uns et les autres se montrent sans cesse ce qu'ils sont, de près ou de loin, l'été ou l'hiver. J'aperçois de loin un arbre chargé de fleurs d'un blanc mat, je sais que c'est un cerisier; je sais ce que j'ai à attendre de lui; je sais que son riche panache s'effeuillera sous les pluies tièdes, et sous les haleines du vent, après quoi il se couvrira de belles feuilles luisantes, entre lesquelles grossiront des fruits d'abord verts, puis rouges, que me disputeront les oiseaux, puis ces feuilles deviendront vermeilles et tomberont.
Si l'arbre a des fleurs roses, je sais qu'il me donnera des pêches veloutées au mois de septembre, je sais que ses feuilles sont amères.
Mais voici une plante qui grimpe après un treillage, l'été elle a de petites fleurs violettes en étoile, auxquelles succèdent des girandoles de fruits d'abord de la couleur de l'émeraude, puis ensuite de la couleur du corail; je sais que je n'en dois rien attendre de plus qu'un plaisir pour les yeux et que ses baies si éclatantes sont empoisonnées.
Si je plante dans la terre un oignon de jacynthe, je sais quelle couleur et quel parfum j'en dois attendre; de même si je sème des graines, elles me donneront les couleurs et les odeurs qu'elles me promettent.
Pour ce qui est des hommes, c'est bien différent.
On trouve dans les livres deux ou trois types de caractères, dans lesquels les romanciers se sont plu à rassembler toutes les perfections même les plus contradictoires et les plus exclusives les unes des autres.
Si on s'en rapporte à la première vue on ne rencontre dans la vie que des gens formés sur ces deux ou trois types; tous les hommes sont, sans exception, modestes, désintéressés, braves, généreux, dévoués, sensibles, etc.
C'est une comédie peu variée dans laquelle tout le monde veut jouer avec le même masque, toutes ces vertus sont les fleurs, attendez les fruits! les fruits!
C'est absolument comme si tous les arbres et toutes les plantes se paraient au printemps de fleurs roses de pêcher, et ensuite donnaient à l'automne les capsules mortelles du datura, ou de la digitale, ou de la jusquiame.
Non pas que je fasse ici le procès à ces plantes, je les aime au contraire à cause de leur beauté, et d'ailleurs la médecine ne tire-t-elle pas même de leur poison des médicaments d'une grande puissance.
Je ne me plaindrais d'elles que si, après avoir promis par des fleurs de pêcher ou de cerisier, des fruits savoureux, elles nous donnaient ensuite leurs baies ou leurs capsules, et nous invitaient à les manger.
Voyez en effet dans le monde, tous sont calqués sur le même modèle ou à peu près.
Il y a deux ou trois types pour cent mille jeunes filles toutes différentes; elles ont toutes les mêmes inclinations, et les mêmes formes; il n'y a qu'un type pour les jeunes gens de dix-huit à vingt ans; ils ont tous les mêmes goûts, les mêmes prétentions, et la même frisure; toutes les mères ne font qu'une seule et même représentation; c'est la poule vigilante qui ne vit que pour ses poussins.
Il y a quelque chose de pis que de ne pas avoir certaines qualités; c'est de les feindre; certes si je n'avais dans mon jardin de la place que pour un seul arbre, et qu'il me fallût choisir entre un pêcher et un datura, j'opterais pour le pêcher; mais quel est le jardin où il n'y ait pas de la place pour deux arbres, le cœur où il n'y ait pas de place pour deux affections? et puis il y a tant de jardins et tant de cœurs différents.
Donnez-moi la plus petite parcelle d'une plante, la moitié d'une feuille, un pétale déchiré, un fragment de branche, une graine, je sais tout de suite à quoi m'en tenir; cette plante me promet telle forme, telle couleur, tel parfum; si j'aime son parfum, sa couleur et sa forme, elle me les donnera en la saison promise, sinon je puis demander à un autre ce que j'aime; celle-ci ne tardera pas à trouver quelqu'un qui lui demande et qui aime ce qu'elle a à donner.
Voici un salon plein de jeunes filles, examinons-les un moment.
Celle-ci est blonde, elle a la nuque large et plantée de petits cheveux qui échappent au peigne et frisent d'eux-mêmes; les yeux bleus sombre sont perçants; son nez, vigoureusement dessiné, a au milieu une petite proéminence; sa bouche est terminée aux deux coins par un trait bien arrêté, la lèvre supérieure est mince et serrée, l'inférieure est courte mais épaisse: toutes deux sont rouges comme des cerises; elle a le caractère ferme, décidé, hardi, elle aime les hasards et les dangers.
Mais comme elle est blonde, on l'habille de blanc; elle tient les yeux baissés, elle jette des cris perçants à la vue d'une araignée, elle fait semblant d'aimer passionnément la campagne, la solitude, le lait et les fruits.
Celle-ci a le profil du visage droit et doux comme une statue grecque, les formes du corps sveltes, élancées et presque grêles, ses cheveux sont bruns, ses yeux, vert de mer, ne lancent sous de longs cils que de douces lueurs; elle est douce, timide; elle aime réellement le repos, l'ombre des saules au bord d'une eau murmurante, l'amour profond, éternel, craintif et caché.
C'est un grand hasard si, en sa qualité de brune, on ne lui a pas appris à être vive, sémillante, enjouée; mais le moins qui puisse arriver, si toutes deux ne jouent pas un rôle contraire à celui que la nature leur avait assigné, le moins qui puisse arriver, c'est que toutes deux seront pareilles: la première prendra un masque semblable à la figure de la seconde.
La seconde exagérera ses formes et imitera celles de la première.
Toutes deux sont charmantes, telles que Dieu les a mises sur la terre, toutes deux se déguisent et mentent.
Prenez vingt jeunes gens et faites les causer, tous ont les mêmes goûts, tous portent leur canne de la même manière, tous traitent légèrement l'amour et les femmes, tous n'aiment que les querelles, les combats, les chevaux indomptés, les liqueurs fortes, le tabac violent, etc.
Ce n'est qu'au bout de longtemps que vous découvrirez que l'un de ces jeunes gens est un garçon d'une douce sensibilité, qui a mis deux ans à se décider à glisser à la fille qu'il aime des vers dans lesquels il a atténué autant qu'il a pu les sentiments qui remplissent son cœur.
Cet autre aime le calme et la méditation, et son âme s'épanchera en beaux vers ou en douces mélodies.
Celui-là rêve la paix et la fraternité universelles; il prêchera et persuadera la concorde.
Croyez-vous que chacun séparément ne vaille pas le type commun sur lequel tous prétendent se modeler?
Je ne crois pas beaucoup aux méchants; je ne demande pas qu'ils soient exterminés, pas plus que je n'arrache mes belles digitales et mes splendides datura; seulement je ne veux pas qu'ils fassent semblant d'être des cerisiers, ni qu'ils se déguisent en groseilles.
Si la pomme de terre se déguise, on essaiera de manger son fruit, ou on mordra dans ses tubercules crus, et on les rejettera avec dégoût.
Chacun a le droit d'être ce qu'il est, chacun est bien ainsi, chacun porte avec soi des affinités attendues dans la vie par des affinités analogues, des facettes préparées pour d'autres facettes égales, des aspérités qui s'emboîteront dans certains angles rentrants. J'aimerais volontiers toutes les personnes, je ne puis aimer aucun masque.
Il en est de même des animaux et des insectes. L'araignée ne fait pas semblant d'aimer les roses, la cétoine ne proclame pas un goût spécial pour les mouches.
Tout dans la nature est franchement ce qu'il est; l'homme seul, à force de vanité, arrive par un cercle singulier à la plus étonnante marque d'humilité.
Chacun, s'il s'examine bien, se croit supérieur à tous les autres, et fait tout pour faire accepter cette opinion qu'il a de lui-même, par le plus grand nombre possible.
Il ne songe pas que ce qu'il cherche à acquérir, c'est tout simplement des droits incontestables à la haine de ceux qu'il persuadera, à la moquerie de ceux qu'il ne persuadera pas.
Chacun se croit supérieur aux autres, et cependant personne ne se montre tel qu'il est. Comment expliquer cette contradiction?
Cette femme se croit la plus charmante des femmes; c'est avec dédain qu'elle parle des autres, et pourtant elle ne mettra pas le pied dehors sans être entièrement déguisée, sans montrer des formes différentes de ses formes réelles, sans étudier une démarche qui n'est pas sa démarche naturelle.
De quoi donc est-elle fière? De sa beauté? Elle n'y croit pas, puisqu'elle s'en fait une autre. Quelle vanité et quelle humilité!
Cet homme, demandez-lui dans la peau duquel de ses contemporains il voudrait entrer. Mais j'entends dans la vraie peau, non pas dans une peau de richesses, de dignités, etc., demandez-lui s'il voudrait être monsieur qui vous voudrez, avec non pas seulement sa fortune, ou son grade, ou sa réputation; mais s'il voudrait changer avec lui d'esprit, de nez, de dents, de noms; s'il vous dit la vérité, il y aura toujours quelque chose qu'il veut se réserver, quelque chose en quoi il se sent supérieur à tout autre; faites-le causer un peu plus, et il arrivera à vous laisser voir que les choses sur lesquelles il se reconnaît inférieur sont des choses dont il fait un cas plus que médiocre; que les qualités et les perfections réelles, celles qui valent la peine qu'on les désire, celles qui méritent véritablement l'admiration, sont précisément celles par lesquelles il croit l'emporter.
Je vous dirais bien de vous demander cela à vous-même; mais il y a quelque chance de faire dire la vérité à un autre si l'on est plus fin ou plus adroit que lui;
Mais je ne sais s'il y en a de se la faire dire à soi-même.
Eh bien, cet homme si heureux, si fier d'être précisément lui-même, il ne se montrera pas tel qu'il est cependant ni au physique, ni au moral; il se vantera de talents qu'il n'a pas et cachera des qualités qu'il possède. Prenez-le sur tous les points, et, avec un peu d'adresse, vous lui ferez, par fractions, se renier trois fois tout entier.
Je le demande encore, comment peut-on être à la fois si fier et si humble, et des mêmes choses.
Que de vanité et que d'humilité!
Chaque homme possède trois caractères: Celui qu'il montre, celui qu'il a, celui qu'il croit avoir.
Vale.

