Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 56

Oh! mon ami, comme je reviens d'un beau pays, comment ferai-je pour me rappeler toutes les merveilles que j'y ai vues.

D'abord les arbres y portaient des fruits qui exhalaient des parfums inconnus, quelques-uns avaient des fleurs de feu, dans ces fleurs se roulaient des abeilles d'or dont le bourdonnement était une musique enchanteresse.

A peine entré dans ces régions bienheureuses, j'ai ressenti l'influence du climat, j'étais allègre et léger, je ne marchais plus, je voltigeais, je perchais sur la cime des arbres.

Là, j'ai trouvé tous ceux que je croyais avoir perdu par la mort ou par l'oubli, je les ai retrouvés tous vivants, tous heureux, et tous m'aimant avec une charmante tendresse; ils étaient tous jeunes et beaux; là, je voyais toutes les choses que j'avais rêvées ou désirées, et que j'avais rejetées de ma pensée et de mon cœur comme des folies et des songes d'un cerveau malade; je les voyais réalisées, et ordinaires et communes; personne ne s'en étonnait, et moi pas plus que les autres. A ma voix, les tigres et les lions venaient se frotter contre moi et s'offraient à me servir de monture; mais qu'en avais-je besoin, puisque je volais comme un aigle moi-même.

Là j'ai retrouvé Magdeleine, Magdeleine qui m'aimait et m'expliquait qu'elle ne m'a jamais été infidèle; mais, ô bonheur indicible! je ne sais ce qu'elle me disait, ni de quels arguments elle se servait, mais tout ce que je sais, c'est que je la croyais.

Et M. Muller, comme il me serrait la main, comme il était heureux de notre bonheur.—Et mon père, mon père, que j'ai pleuré, il n'était pas mort, il était allé m'attendre dans ce pays fortuné où s'étaient réunis tous ceux que j'ai aimés; il avait encore sa physionomie riante et ouverte, et de ses doigts s'échappaient encore des flots d'harmonie.

Il me semblait que ma vie, jusqu'à ce moment, n'avait été qu'un rêve et un cauchemar, ou qu'après des épreuves difficiles et une initiation, on faisait s'évanouir autour de moi les fantômes qui m'avaient épouvanté.

J'étais riche, et je prodiguais à Magdeleine tout ce qu'aiment les femmes, tout ce qu'on aime tant à leur donner; sur quelles magnifiques pierreries, sur quelles belles étoffes, sur quels tapis et sur quelles fleurs elle marchait; que de perles tressées dans la crinière des chevaux qui la traînaient à la promenade, comme elle était belle! comme elle était parée de toutes ces richesses et comme j'étais paré d'elle; les pierreries, les diamants l'entouraient ou étincelaient sous ses pieds; mais ni diamants ni pierreries n'étaient jugés dignes de briller sur elle; je lui avais donné des étoiles pour mettre dans ses cheveux; Mars, cette étoile rouge, et Vénus, cette étoile bleue que j'avais vu si longtemps briller au ciel, n'étaient pas, comme on le dit ailleurs, de grosses planètes, non, c'étaient comme des fleurs de feu qui lui allaient à ravir.

Puis, comme je l'examinais davantage, je découvris qu'elle était à la fois toutes les femmes que j'ai, dans le cours de ma vie, désirées ou aimées, puis nos regards s'attachant l'un sur l'autre, la flamme qui en sortait se confondit, et nous nous confondîmes ainsi tous les deux; j'étais elle, elle était moi, je sentais son sang dans mes veines.

Je compris alors ce que c'est que l'amour: une flamme séparée en deux qui veut se réunir.

Oh! le beau pays, mon ami; personne ne s'occupait de nous; personne n'enviait notre bonheur, nous ne pensions à personne.

Et de quel bleu était le ciel!

Ce pays, mon ami, vous pouvez le visiter comme moi, où vous êtes, comme si vous étiez ici ce soir même, si cela vous convient; tâchez seulement qu'un imbécile ne vienne pas trop matin frapper à votre porte et vous réveiller, ainsi qu'on m'a fait ce matin.

Parce que s'il est une chute lourde, c'est celle qu'on fait pour redescendre des riantes régions des songes, dans cet aride pays qu'on appelle la vie.

A bien considérer, cependant, qui sait si, après ce qu'on appelle la mort, nous n'apprendrons pas que ce qui était vraiment un songe c'était ce que nous appelions la vie, tandis que ce que nous prenions pour des songes étaient des excursions que faisait notre âme, pendant que notre corps, cette prison de chair, était resté au pays de la vie réelle.

Vale.

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