Voyage autour de mon jardin (French) Chapter 58

Voici un rosier jaune qui me rappelle une histoire:

J'allai un soir, il y a deux ans, passer quelques heures chez une vieille femme, aimable, spirituelle et indulgente, qui demeure près de chez moi; elle aime passionnément les fleurs, et vous ne sauriez croire quelle coquetterie je mets à lui faire de beaux bouquets, comme je suis heureux de son étonnement lorsque je lui porte une fleur qu'elle ne connaît pas, ou seulement qui n'est pas connue dans le pays.

Hier, comme j'arrivais, je la trouvai avec un vieillard, qui depuis un an est venu prendre possession d'une grande propriété que lui a laissée un parent éloigné, à condition qu'il en prendrait le nom, et qu'en conséquence on appelle M. Descoudraies.

Il s'est fait présenter chez ma vieille amie, et j'ai lieu d'être jaloux de ses assiduités; ils se sont pris en amitié et passent à peu près toutes leurs soirées ensemble à jouer au trictrac.

Je saluai en silence pour ne pas interrompre la partie, puis, quand elle fut finie, j'offris à madame Lorgerel un bouquet de roses jaunes que j'avais apporté.

Mes roses étaient fort belles, et de plus les pluies de cette année sont cause que les roses jaunes ont mal fleuri; les miennes, abritées par l'avance d'un toit, sont peut-être les seules qui se soient bien épanouies. Madame Lorgerel se récria sur le beau bouquet.

M. Descoudraies n'avait rien dit, mais il paraissait préoccupé. Je le regardai avec étonnement, sans pouvoir comprendre l'influence mystérieuse de mes roses jaunes, mais bientôt madame Lorgerel parla d'autre chose et je crus m'être trompé.

Pour M. Descoudraies, il se mit à rire, et nous dit: Croiriez-vous que ce bouquet vient d'évoquer, comme par une opération magique, une époque tout entière de ma jeunesse.

Pendant cinq minutes j'ai eu vingt ans, pendant cinq minutes je suis redevenu amoureux d'une femme qui doit bien avoir soixante ans, si toutefois elle vit encore: il faut que je vous raconte cette histoire, c'est une circonstance qui a eu sur toute ma vie une grande influence, et dont le souvenir, aujourd'hui même où mon sang n'a plus de chaleur que bien juste ce qu'il m'en faut pour vivre et pour jouer au trictrac, ne laisse pas de m'émouvoir encore d'une manière extraordinaire.

J'avais vingt ans, il y a de cela un peu plus de quarante ans, je ne faisais que sortir du collége où on tenait alors les jeunes gens un peu plus longtemps qu'aujourd'hui; après avoir mûrement pesé pour moi, et sans moi, le choix d'un état, mon père m'annonça un matin qu'il avait obtenu pour moi une lieutenance dans le régiment de ***, en garnison dans une ville d'Auvergne, et m'enjoignit de me tenir prêt à partir le troisième jour.

Je fus un peu interdit pour plusieurs raisons, d'abord je n'aimais point l'état militaire, mais ç'aurait été là une objection facilement combattue; la vue d'un riche uniforme, quelques phrases ambitieuses, un peu de musique, eussent fait de moi facilement et au choix un Achille ou un César.

Mais j'étais amoureux.

Pour rien au monde je ne me serais avisé d'en dire un mot à mon père; sa seule réponse à cette confidence eût été l'ordre de partir le soir même.

Mais j'avais un oncle.

Quel oncle!

C'était un homme qui avait alors l'âge que j'ai aujourd'hui; mais il était resté jeune, non pas pour lui, car jamais vieillard ne renonça de meilleure grâce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, mais pour les autres. Il aimait les jeunes gens, il les comprenait, sans être jaloux d'eux. Il ne croyait pas que ses infirmités fussent un progrès, ni la vieillesse nécessairement la sagesse. A force de bonté et de raison, il vivait du bonheur des autres. On le trouvait mêlé à toutes ces généreuses folies, à toutes ces nobles sottises de la jeunesse; il était confident et protecteur de toutes les amours, de toutes les dettes, de toutes les espérances.

J'allai le trouver et je lui dis:—Mon oncle, je suis bien malheureux.

—Je parie vingt louis que non, me dit-il.

—Ah! mon oncle, ne plaisantez pas. D'ailleurs vous perdriez.

—Si je perds je paierai; cela servira peut-être à te consoler.

—Non, mon oncle; l'argent n'est pour rien dans mon chagrin.

—Raconte-moi cela.

—Mon père vient de m'annoncer que j'étais lieutenant dans le régiment de ***.

—Beau malheur! un uniforme des plus galants, des officiers tous gentilshommes.

—Mon oncle, c'est que je ne veux pas être soldat.

—Comment, tu ne veux pas être soldat? Est-ce que tu ne serais pas brave, par hasard?

—Je ne sais pas encore, mon oncle; cependant il n'y a qu'à vous que je permette de me faire une pareille question.

—Eh bien, Cid, mon bon ami, pourquoi ne veux-tu pas être soldat?

—Mon oncle, parce que je veux me marier.

—Ouf!

—Il n'y a pas de ouf, mon oncle, je suis amoureux.

—Tudieu! tu appelles cela un malheur, ingrat? Je voudrais bien l'être, moi, amoureux. Et quel est l'objet d'une flamme si belle?

—Ah! mon oncle, c'est un ange.

—Je sais bien, c'est toujours un ange. Plus tard, tu aimeras mieux une femme. Mais enfin, à quel nom humain cet ange répond-il?

—Mon oncle, on l'appelle Noémi.

—Ce n'est pas ce que je te demande. Noémi, c'est tout pour toi. D'ailleurs, c'est un joli nom. Mais pour moi qui veux savoir qui est l'ange, et à quelle famille il appartient, il me faut le nom de famille.

—C'est mademoiselle Amelot, mon oncle.

—Diable! c'est mieux qu'un ange: une brune, grande et svelte, avec des yeux de velours noir. Je ne désapprouve pas l'objet.

—Ah! mon oncle, si vous connaissiez son âme!

—Je sais, je connais... Et tu es payé de retour? comme on disait autrefois. Est-ce ainsi que vous dites encore, vous autres?

—Mon oncle, je ne sais pas.

—Comment, tu ne sais pas, neveu indigne de moi! Tu es tous les jours fourré dans la maison, et tu ne sais pas encore si tu es aimé.

—Elle ne sait pas seulement que je l'aime, mon oncle.

—Oh! pour cela, tu te trompes, mon beau neveu, et tu n'y entends rien. Elle le savait au moins un quart d'heure avant que tu ne le susses toi-même.

—Mon oncle, tout ce que je sais, c'est que je me tuerai si elle n'est pas à moi.

—Oh! oh! Eh bien, mon beau neveu, il y a beaucoup de chances pour qu'elle ne soit pas à toi: ton père est beaucoup plus riche que le sien, et il ne lui donnera pas son fils.

—Alors, mon oncle, je sais ce qui me reste à faire.

—Ah ça, voyons, ne va pas faire des sottises, au moins. Écoute un peu.

—Oui, mon oncle.

—Eh bien, d'abord tu ne peux pas te marier à vingt ans.

—Pourquoi cela, mon oncle?

—Parce que je ne le veux pas, et que sans moi ce mariage ne peut pas se faire.

—Oh! mon bon petit oncle...

—Si la fille t'aime, si elle te promet de t'attendre trois ans...

—Trois ans, mon oncle.

—Ne raisonne pas, ou j'en mets quatre. Si elle te promet de t'attendre trois ans, tu iras au régiment.

—Ah! mon oncle.

—Mais pas à Clermont; je te ferai entrer dans un régiment à quelques lieues de Paris, où tu viendras une fois tous les trois mois, jusqu'au moment désiré.

—Eh bien, mon oncle, comment savoir si elle m'aime?

—Comment, savoir! parbleu, en le lui demandant.

—Ah! mon oncle, je n'oserai jamais.

—Alors, obéis à ton père et fais ton paquet.

—Mais, mon oncle, vous ne savez pas comment est cette fille-là; j'ai voulu cent fois lui dire que je l'aimais; je me suis injurié de ma timidité; je me suis monté la tête de toutes les manières; j'ai préparé, appris par cœur des discours; j'ai écrit des lettres, mais bast, au moment de parler, je sentais le premier mot qui m'étranglait, et je parlais d'autre chose. Elle a le regard si doux et à la fois si sévère! il me semblait qu'elle n'aimerait jamais un homme, et alors je parlais d'autre chose.

«Pour les lettres c'était bien pis: au moment de les donner, je les trouvais si bêtes que je ne croyais pas pouvoir les déchirer en assez petits morceaux.

—Enfin, il faut te décider, mon garçon, et voici pourquoi; ton père ne t'a pas tout dit: s'il t'envoie à Clermont, c'est parce que le colonel du régiment est de ses amis, et a une fille; parce que cette fille t'est destinée, c'est un riche et un beau mariage. Mais... ne me dis rien, je sais que tout cela n'est rien quand on aime. C'est une grosse bêtise, mais c'est une bêtise que je serais bien fâché de ne pas avoir faite; il n'y a que les cuistres qui n'en font pas de pareilles. Je sais bien que les vieux appellent cela des illusions, mais qui sait si ce ne sont pas eux qui en ont, des illusions. La lunette qui rapetisse les objets n'est pas plus vraie que celle qui les grossit.

«Si elle t'aime, tu dois tout sacrifier pour elle; c'est bête, mais c'est bien, et il faut le faire; mais il faut savoir si elle t'aime, et l'occasion est excellente pour cela. On veut la marier, mon neveu; tu deviens pâle à cette idée, tu voudrais tenir à longueur d'épée ton odieux rival, est-ce comme cela aussi que vous dites à présent? Eh bien, tâche de garder un peu tout ce grand courage en face de ta belle Noémi. On veut la marier, tu es plus riche qu'elle, mais celui qu'on veut lui donner est plus riche que toi; d'ailleurs il est titré, et puis c'est un mari tout prêt, et la corbeille est prête; tandis que toi, il faut attendre. Vas trouver Noémi, et dis-lui que tu l'aimes, elle le sait, mais cela se dit toujours; demande-lui si elle répond à ta tendresse, et dis-lui, car elle doit t'aimer, morbleu, tu es jeune et beau, et spirituel, dis-lui qu'elle te jure de t'attendre trois ans, mais qu'elle me l'écrive à moi dans une lettre que je garderai; alors, je romps le mariage de là-bas; je te fais entrer dans un autre régiment, et dans trois ans, malgré ton père, malgré le diable, malgré tout, je vous marie.

—Mon oncle, une idée.

—Voyons.

—Je vais lui écrire.

—Comme tu voudras.»

Je quittai mon oncle, et j'allai faire mon épître; ce n'était pas le plus difficile, je lui avais déjà écrit cent cinquante fois, mais c'était de donner la lettre qui m'embarrassait. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter, je pris mon parti: j'achetai un bouquet de roses jaunes, et, dans le milieu du bouquet, je glissai mon billet.

Tenez, c'est peut-être bien fou, mais je me le rappelle encore.

Après l'aveu de mon amour, je la suppliais de m'aimer et de se laisser être heureuse, et de m'attendre trois ans; je la priais, si elle y consentait, de porter le soir à sa ceinture une de mes roses jaunes; alors, disais-je, j'oserai vous parler et je vous dirai ce que vous avez à faire pour assurer mon bonheur, je n'ose dire notre bonheur.

—Ah! vous mîtes le billet dans le bouquet? dit ici madame Lorgerel.

—Oui, madame.

—Et puis?

—Et puis, le soir, Noémi n'avait pas de rose à sa ceinture; je voulus me tuer, mon oncle m'emmena malgré moi à Clermont, il y resta deux mois, se mêla aux jeunes officiers, finit par me distraire, me démontra que Noémi ne m'avait jamais aimé.

—Mais, mon oncle, lui disais-je, elle était, elle paraissait si contente quand j'arrivais, elle me faisait de si doux reproches quand je venais tard.

—Les femmes aiment l'amour de tout le monde, mais il y a des personnes qu'elles n'aiment pas.

Enfin, je finis par l'oublier à peu près, puis j'épousai la fille du colonel, que j'ai perdue après huit ans de mariage, et me voilà tout seul; car mon oncle est mort depuis longtemps. Eh bien, croiriez-vous que je pense parfois à Noémi, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que je la vois toujours jeune fille de dix-sept ans, avec ses cheveux bruns, et, comme disait mon oncle, ses yeux de velours noir, tandis que ce doit être aujourd'hui quelque vieille bonne femme.

—Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?

—Non.

—Ah ça, mais vous ne vous appelez donc pas Descoudraies?

—Non, c'est le nom de la terre de mon oncle; moi, je m'appelle Edmond d'Altheim.

—C'est vrai.

—Comment, c'est vrai?

—Je vais vous dire, moi, ce qu'est devenu Noémi.

—Comment?

—Oui, elle vous aimait.

—Mais la rose jaune?

—Elle n'avait pas vu le billet, votre départ subit l'a fait pleurer, puis elle a épousé M. de Lorgerel.

—M. de Lorgerel!

—Oui, M. de Lorgerel, dont je suis veuve aujourd'hui.

—Quoi, vous... Quoi, c'est vous, Noémi Amelot?

—Hélas! oui; comme vous êtes, ou comme vous n'êtes plus guère Edmond d'Altheim.

—Mon Dieu! qui aurait cru que nous aurions pu un jour ne pas nous reconnaître!

—Oui, n'est-ce pas; et ne nous réunir plus tard que pour jouer au trictrac.

—Mais le bouquet!

—Le bouquet, le voici. Je l'ai toujours gardé.

Et madame de Lorgerel alla chercher dans une armoire une boîte d'ébène qu'elle ouvrit.

Elle en tira un bouquet fané. Elle tremblait.

—Déliez-le, déliez-le, dit M. Descoudraies.

Elle délia le bouquet, et trouva le billet qui était là depuis quarante-deux ans.

Tous deux restèrent silencieux; je voulus m'en aller, M. Descoudraies se leva.

Madame de Lorgerel lui prit la main et lui dit:

—Vous avez raison. Il ne faut pas que cet accès de jeunesse de nos cœurs se passe en face de deux vieilles figures comme les nôtres. Évitons ce ridicule à un sentiment noble qui nous donnera peut-être du bonheur pour le reste de notre vie. Ne revenez que dans quelques jours.

Depuis ce temps, le vieux Descoudraies et la vieille de Lorgerel ne se quittent plus; il existe entre eux un sentiment auquel je n'ai jamais rien vu de semblable. Ils repassent ensemble tous les petits détails de cet amour qui ne s'était pas expliqué; ils ont mille choses à se raconter, ils s'aiment rétrospectivement; ils voudraient bien être mariés, mais ils n'osent pas se marier.

Vale.

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