Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 43

Le soir, à la lumière de toutes les lanternes suspendues aux fenêtres, au son des cloches et des habituelles détonations, la procession sortit pour la quatrième fois.

Le capitaine général, qui s’était promené à pied accompagné de ses deux aides-de-camp, de Capitan Tiago, de l’Alcalde, de l’Alférez et d’Ibarra, précédés par des gardes civils et des autorités qui ouvraient le passage et déblayaient le chemin, fut invité à voir passer la procession de la maison du gobernadorcillo. Ce pieux fonctionnaire avait fait élever une estrade pour que fût récitée une loa1 en l’honneur du Saint Patron.

Ibarra aurait renoncé avec plaisir à l’audition de cette composition poétique; il aurait préféré voir la procession des fenêtres de la maison de Capitan Tiago où Maria Clara était restée avec ses amies, mais Son Excellence voulait entendre la loa et il dut se consoler en pensant qu’il verrait sa fiancée au théâtre.

La procession commençait par la marche des chandeliers d’argent, portés par trois sacristains gantés; suivaient les enfants de l’école avec leur maître; puis venaient d’autres enfants, munis de lanternes en papier de formes et de couleurs variées, placées au bout de bambous plus ou moins longs, ornés suivant le goût du petit porteur, car cette décoration était payée par l’enfance de tous les quartiers. C’est avec plaisir qu’ils accomplissent ce devoir qui leur est imposé par la mantandâ sa náyon2; chacun imagine et compose sa lanterne, la décore à sa fantaisie, et suivant l’état de sa bourse, de plus ou moins de pendeloques et de petites bannières, puis l’éclaire avec un bout de cierge, s’il a [287]un parent ou un ami sacristain, ou bien achète une de ces petites chandelles rouges dont usent les Chinois devant leurs autels.

Au milieu allaient et venaient des alguazils, des lieutenants de justice, veillant à ce que les files ne se rompissent pas, à ce que le peuple ne se portât pas tout entier au même endroit; pour cela, ils se servaient de leurs verges dont quelques coups, donnés convenablement, avec une certaine force, contribuaient à l’éclat et à la gloire des processions, pour l’édification des âmes et le lustre des pompes religieuses.

En même temps que les alguazils répartissaient gratis ces coups de canne sanctificateurs, d’autres, pour consoler les battus, leur distribuaient, gratis également, des cierges et des bougies de différentes grandeurs.

—Señor Alcalde, dit Ibarra à voix basse, ces coups sont-ils donnés en châtiment des péchés ou seulement pour le plaisir?

—Vous avez raison, señor Ibarra! répondit le capitaine général, qui avait entendu la question; ce spectacle... barbare étonne tous ceux qui viennent d’autres pays. Il faudrait l’interdire.

Sans qu’il puisse être expliqué pourquoi, le premier saint qui apparut fut S. Jean-Baptiste. A le voir, on aurait dit que la renommée du cousin de Notre Seigneur n’était pas des meilleures parmi le peuple que ne séduisaient ni ses pieds, ni ses jambes minces, ni sa figure d’anachorète; il s’avançait sur un vieux brancard de bois caché par quelques gamins, armés de leurs lanternes de papier non allumées et se battant en cachette.

—Malheureux! murmura le philosophe Tasio qui, de la rue, assistait à la procession. A quoi te sert-il d’avoir été le précurseur de la Bonne Nouvelle et d’avoir vu Jésus incliné devant toi? Que te valent ta grande foi, ton austérité, ta mort pour la vérité et pour tes convictions? Tout cela les hommes l’oublient! Mieux vaut mal prêcher dans les églises que d’être l’éloquente voix qui clama dans le désert; voilà ce que te prouvent les Philippines. [288]Si tu avais mangé de la dinde au lieu de sauterelles, si tu t’étais vêtu de soie au lieu de peaux de bêtes, si tu t’étais affilié à une Congrégation...

Mais le vieillard suspendit son apostrophe car S. François était là.

—Ne le disais-je pas? continua-t-il avec un sourire sarcastique; celui-ci monte dans un char et, Saint Dieu! quel char! que de lumières, que de lanternes de cristal! Jamais tu ne t’es vu entouré de tant de lumières, Giovanni Bernardone! Et quelle musique! C’étaient d’autres mélodies dont tes fils faisaient retentir les airs après ta mort! Mais, vénérable et humble fondateur, si tu ressuscitais maintenant, tu ne verrais que des Elias de Cortona dégénérés; si tes fils te reconnaissaient, ils t’emprisonneraient et peut-être même te feraient partager le sort de Cesario de Speyer!

Après la musique venait un étendard représentant le même saint, muni de sept ailes, porté par les frères du Tiers Ordre, vêtus de guingon, priant d’une voix haute et lamentable.—Sans que l’on sût pourquoi encore, saint François était suivi de sainte Marie-Madeleine, très belle image ornée d’une abondante chevelure, portant un costume de soie orné de lames d’or, tenant un mouchoir de piña brodé entre ses doigts couverts de bagues. Les lumières et l’encens l’entouraient, on voyait ses larmes de verre refléter les couleurs des feux de Bengale qui donnaient à la procession un aspect fantastique, de telle sorte que la sainte pécheresse pleurait vert, bleu, rouge, etc. Les habitants ne commençaient à allumer ces lumières qu’au passage de S. François; S. Jean-Baptiste ne jouissait pas de ces honneurs, il allait vite comme honteux de son vêtement de peau entre tous ces gens couverts d’or et de pierres précieuses.

—Voici notre sainte! dit la fille du gobernadorcillo à ses invités; je lui ai prêté mes bagues, mais c’est pour gagner le ciel!

Les porteurs de cierges s’arrêtaient autour de l’estrade [289]pour entendre la loa, les saints faisaient de même; eux et leurs pasteurs voulaient entendre les vers. Ceux qui portaient Saint Jean, las d’attendre, s’accroupirent et posèrent la malheureuse statue à terre.

—L’alguazil peut se fâcher! objecta l’un.

—Bah! à la sacristie ils le laissent bien dans un coin parmi les toiles d’araignées!...

Et saint Jean, une fois à terre, rien ne le distinguait plus des gens du peuple.

Après la Madeleine, s’avancent les femmes. Au contraire des hommes, ce ne sont pas les fillettes qui viennent en premier, mais les vieilles: les jeunes filles entourent le char de la Vierge derrière lequel marche le curé sous son dais. Cette coutume provenait du P. Dámaso qui disait: «La Vierge aime les jeunes et non les vieilles.» Beaucoup de dévotes avaient fait la grimace, mais cela ne changeait rien aux préférences de la Vierge.

Saint Diego suit la Madeleine, ce qui ne paraît pas le réjouir beaucoup, car il marche avec autant de componction que ce matin, alors qu’il se promenait derrière saint François. Six frères du Tiers Ordre tirent son char, je ne sais par suite de quel vœu ou de quelle maladie: le fait est qu’ils tirent, et semblent assez fatigués. Saint Diego s’arrête devant l’estrade et attend qu’on le salue.

On n’attend plus que le char de la Vierge. Le voici, précédé de gens habillés en fantômes, au grand effroi des enfants; aussi entend-on pleurer et crier la foule des bébés imprudents. Cependant, au milieu de cette masse obscure d’habits, de capuchons, de cordons et de toques, au son de cette prière monotone et nasillarde, on voit, comme de blancs jasmins, comme de fraîches sampagas parmi de vieux chiffons, douze petites filles, vêtues de blanc, couronnées de fleurs, les cheveux frisés; leurs regards sont brillants comme leurs colliers, on aurait dit de petits génies de la lumière prisonniers des spectres. Elles étaient attachées par deux [290]larges rubans bleus au char de la Vierge, rappelant les colombes qui traînent celui du Printemps.

Déjà toutes les images sont réunies, attentives, pour écouter les vers; tout le monde a les yeux fixés sur le rideau entr’ouvert; enfin un ah! d’admiration s’échappe de toutes les lèvres.

L’exclamation est méritée; un tout jeune homme apparaît, ailé, botté en cavalier, avec écharpe, ceinturon et chapeau à plumes.

—Le señor Alcalde-Mayor! crie quelqu’un. Mais le prodige de la création commence à réciter une poésie aussi extraordinaire que sa personne et ne paraît pas offensé de la comparaison.

Pourquoi transcrire ici ce que dit en latin, en tagal et en castillan, le tout versifié, la pauvre victime du gobernadorcillo? Nos lecteurs ont déjà savouré le sermon prononcé ce matin par le P. Dámaso et nous ne voulons pas les gâter par tant de merveilles; sans compter que le franciscain pourrait nous en vouloir de lui chercher un compétiteur et, en gens pacifiques que nous sommes, nous n’aurions garde de nous en faire un ennemi.

La pièce de vers terminée, saint Jean poursuit son chemin d’amertume.

Au moment où la Vierge passe devant la maison de Capitan Tiago, un chant céleste la salue des paroles de l’archange. C’est une voix tendre, mélodieuse, suppliante, pleurant l’Ave Maria de Gounod, s’accompagnant du piano qui prie avec elle. La musique de la procession s’émeut, la prière cesse, le P. Salvi lui-même s’arrête. La voix tremble, elle fait jaillir les larmes; c’est plus qu’une salutation, c’est une supplication, c’est une plainte.

De la fenêtre où il se trouve, Ibarra entend cette voix et la crainte et la mélancolie descendent dans son cœur. Il comprend ce que cette âme souffre, ce qu’elle exprime dans ce chant, il a peur de s’interroger sur la cause de cette douleur. [291]

Il est sombre, pensif, quand le capitaine général lui parle:

—Vous voudrez bien me tenir compagnie à table, nous causerons de ces enfants qui ont disparu, lui dit-il.

Et le jeune homme regardant sans le voir le Général murmure: «En serais-je la cause?» et le suit machinalement.

1 Poésie religieuse à la louange d’un saint.—N. des T.

2 On appelle ainsi les vieillards du quartier.—N. des T.

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