Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 44

Pourquoi étaient fermées les fenêtres de la maison de l’alférez? Où étaient, tandis que passait la procession, la figure masculine et la chemise de flanelle de la Méduse ou de la Muse de la Garde civique? Da. Consolacion aurait-elle compris combien désagréables étaient son front marqué de grosses veines, conductrices en apparence, non de sang, mais de vinaigre et de fiel, le gros cigare, digne ornement de ses lèvres violettes, et son envieux regard? Cédant à une impulsion généreuse, n’aurait-elle pas voulu troubler les plaisirs de la foule par son apparition sinistre?

Ah! pour elle les impulsions généreuses n’existent plus depuis l’Age d’or!

La maison est triste, comme disait Sinang, parce que le peuple est gai. Ni lanternes, ni drapeaux; si la sentinelle ne se promenait pas comme à l’ordinaire devant la porte, on croirait cette demeure inhabitée.

Une faible lumière éclaire le désordre de la salle et perce à travers les conchas1 sales où l’araignée accroche sa toile, où s’incruste la poussière. La dame, selon [292]son habitude d’oisiveté, dort dans un large fauteuil. Vêtue comme tous les jours, c’est-à-dire horriblement mal, elle n’a pour toute coiffure qu’un mouchoir attaché autour de la tête, laissant échapper de minces et courtes mèches de cheveux emmêlés; pour toute toilette qu’une chemise de flanelle bleue passée sur une autre qui a dû être blanche, et une basque déteinte qui moule les jambes minces et plates, croisées l’une sur l’autre et s’agitant fébrilement. De sa bouche s’échappent des bouffées de fumée qu’elle rejette avec ennui vers l’espace où elle regarde quand elle ouvre les yeux. Si en ce moment, D. Francisco de Cañamaque2 l’avait vue, il l’aurait prise pour un cacique du pueblo ou pour le mankukúlam3, ornant ensuite sa découverte de commentaires en une langue de boutiquier, par lui créée pour son usage personnel.

Ce matin, la Dame n’avait pas entendu la messe, non parce qu’elle ne l’avait pas voulu; au contraire, elle aurait aimé se montrer à la multitude et entendre le sermon, mais son mari ne le lui avait pas permis, et la prohibition avait été, comme toujours, accompagnée de deux ou trois séries d’insultes, de jurons et de menaces de coups de pied. L’alférez comprenait que sa femelle s’habillait de façon ridicule, qu’elle avait l’air de ce qu’on appelle une femme à soldats et il ne lui convenait pas de l’exposer aux regards des personnages du chef-lieu et des étrangers.

Mais elle ne l’entendait pas de cette façon. Elle savait qu’elle était belle, attrayante, qu’elle avait des airs de reine et que sa toilette était beaucoup plus belle et plus luxueuse que celle de Maria Clara elle-même. Aussi l’alférez avait-il dû la menacer: «Ou tu vas te taire ou je t’envoie un coup de pied dans ton p—pueblo,» lui avait-il répondu. [293]

Da. Consolacion n’avait pas voulu risquer de recevoir des coups de pied dans son pueblo, mais elle songeait à la vengeance.

Jamais l’obscur visage de la dame n’avait été propre à inspirer confiance à personne, même quand il était peint, mais ce matin-là il devint inquiétant, surtout lorsqu’on la vit parcourir la maison d’une extrémité à l’autre, silencieuse, comme méditant quelque chose de terrible ou de malicieux; son regard avait le reflet qui jaillit de la pupille d’un serpent au moment où, pris, il va être écrasé; il était froid, lumineux, pénétrant à la fois, avec quelque chose de visqueux, de repoussant, de cruel.

La plus petite faute, le bruit le plus insignifiant, lui arrachaient une infâme et obscène injure qui souffletait l’âme, mais personne ne lui répondait: s’excuser eût été commettre un autre crime.

Le jour se passa ainsi. Ne trouvant pas un obstacle qui s’opposât à ses vues—son mari ayant été invité—elle se saturait de bile; on aurait cru que les cellules de son organisme se chargeaient d’électricité et menaçaient d’éclater en une effroyable tourmente. Dans son entourage, tous pliaient, comme les épis au premier souffle de l’ouragan; point de résistance, nulle pointe, nulle hauteur sur qui décharger sa mauvaise humeur: soldats et domestiques rampaient devant elle.

Pour ne pas voir les réjouissances au dehors, elle fit fermer les fenêtres et donna pour consigne à la sentinelle de ne laisser passer personne. Elle s’entoura ensuite la tête d’un mouchoir comme pour en éviter l’explosion puis, bien que le soleil brillât encore, fit allumer les lumières.

Sisa avait été arrêtée comme perturbatrice de l’ordre et conduite au quartier où, en l’absence de l’alférez, elle dut passer la nuit sur un banc, indifférente et inconsciente. Le lendemain, l’alférez la vit et, craignant que la malheureuse ne devînt le jouet de la foule en fête et ne fût l’objet de scènes regrettables, il chargea [294]les soldats d’en prendre soin, leur ordonnant de la traiter avec pitié et de lui donner à manger. La pauvre folle passa ainsi deux jours.

Ce soir-là, soit que la proximité de la maison de Capitan Tiago lui ait permis d’entendre le triste chant de Maria Clara, soit que d’autres accords aient réveillé le souvenir de ses propres refrains, soit pour toute autre cause, Sisa commença à chanter de sa voix douce et mélancolique les kundiman4 de sa jeunesse. Les soldats l’écoutaient et se taisaient; ces airs ils les connaissaient, ils les chantaient eux-mêmes au temps où, libres encore, ils n’étaient pas corrompus.

Da. Consolacion, dans son ennui, l’entendait aussi: elle s’informa de la chanteuse.

—Qu’elle monte de suite! ordonna-t-elle après quelques secondes de méditation. Quelque chose qui pouvait ressembler à un sourire errait sur ses lèvres desséchées.

Les soldats amenèrent Sisa qui se présenta sans se troubler, sans crainte comme sans étonnement: elle semblait ne voir personne. La vanité de la Muse qui prétendait imposer le respect et la terreur en fut blessée.

Elle toussa, fit signe aux soldats de se retirer et, détachant la cravache de son mari, dit à la folle d’un ton sinistre.

Vamos, magcantar icau!5

Sisa naturellement ne la comprit pas et cette ignorance redoubla la colère de la mégère dont une des affectations était d’ignorer le tagal, ou tout au moins de paraître l’ignorer en l’estropiant le plus possible: elle pensait se donner ainsi des airs de véritable Orofea6, comme elle se plaisait à dire. Heureusement! car si elle martyrisait le tagal, elle ne traitait guère mieux le castillan, se faisant une idée tout à fait particulière de sa grammaire comme de sa prononciation. Et cependant [295]son mari, les chaises et les souliers, chacun pour sa part avait contribué à lui donner des leçons. Un des mots qui lui avaient coûté plus de travail encore qu’à Champollion les hiéroglyphes était celui de Filipinas7.

On raconte que le lendemain même de son mariage, causant avec son mari, qui alors était caporal, elle avait dit Pilipinas; il crut devoir la corriger et, accompagnant sa remontrance d’une gifle: «Dis, Felipinas, femme! Ne fais pas l’ignorante! ne sais-tu pas que l’on appelle ainsi ton p—8 pays dont le nom vient de Felipe9?» La femme, qui rêvait à sa lune de miel, voulut obéir et dit Felepinas. Il sembla au caporal qu’elle approchait de la bonne prononciation il redoubla les gifles et la réprimanda plus sévèrement:

«Mais, femme, ne peux-tu prononcer: Felipe? Ne l’oublie pas, c’est le nom du roi Don Felipe... cinq... Dis Felipe, et ajoute nas, qui, en latin, signifie îles d’Indiens, et tu as le nom de ton rep—pays!»

La Consolacion, blanchisseuse à cette époque, tout en frottant ses joues où les soufflets laissaient leurs traces, recommença à répéter, perdant un peu de patience:

—Fe... lipe, Felipe... nas, Felipenas, c’est bien comme cela, n’est-ce pas?

Le caporal n’y voyait plus: il se demandait s’il ne rêvait pas. Comment de sa règle résultait-il Felipenas et non Felipinas? De deux choses l’une: ou l’on doit dire Felipenas, ou l’on doit dire Felipi?

Ce jour-là il crut prudent de se taire; il laissa sa femme et s’en fut soigneusement consulter les imprimés. Son étonnement fut au comble, il n’en pouvait croire ses yeux:—Comment... doucement!—Filipinas, disaient tous les imprimés en caractères bien moulés, irréprochables; ni lui ni sa femme n’étaient dans le vrai.

—Comment l’Histoire peut-elle mentir ainsi? murmurait-il. [296]Ce livre ne dit-il pas que Alonso Saavedra a donné ce nom au pays en l’honneur de l’infant D. Felipe. Comment ce nom s’est-il corrompu? Ce Saavedra serait-il un indien?

Il confia ses doutes au sergent Gomez qui, dans son enfance, avait voulu être curé. Celui-ci, sans daigner le regarder, lui répondit avec la plus grande emphase, tout en lâchant une bouffée de fumée:

—Autrefois on disait Filipi au lieu de Felipe; nous, les modernes, comme nous devenons Franchutes10, nous ne pouvons tolérer deux i de suite. C’est pour cela que les gens instruits, à Madrid surtout,—tu n’es pas allé à Madrid?—les gens instruits, dis-je, commencent déjà à prononcer: menistro, enritacion, embitacion, endino11, etc.; c’est ce qui s’appelle suivre la mode.

Le pauvre caporal n’avait pas été à Madrid; voilà pourquoi il ignorait la difficulté. Que de choses on apprend à Madrid!

—De sorte que l’on doit aujourd’hui dire?

—A l’ancienne mode, homme! ce pays n’est pas encore cultivé; à l’ancienne mode, Filipinas! répondit Gomez, non sans quelque mépris.

Le caporal, s’il était mauvais philologue, en échange était un bon mari; ce qu’il venait d’apprendre, sa femme devait le savoir aussi: il continua son éducation.

—Consola, comment appelles-tu ton p—pays?

—Comment je dois l’appeler? comme tu me l’as appris: Felifenas!

—Je te jette la chaise à la tête, p—! hier déjà tu le prononçais un peu mieux, à la moderne; mais maintenant il faut le prononcer à la vieille mode! Feli, je dis, Filipinas!

—Mais je ne suis pas vieille! qu’est-ce qui te prend?

—Cela m’est égal! dis: Filipinas!

—Ne m’ennuie pas! Je ne suis pas un vieux meuble... [297]j’ai à peine trente petites années! répondit-elle en retroussant ses manches comme pour se préparer au combat.

—Dis-le, rep—ou je te jette la chaise!

Consolacion vit le mouvement, réfléchit et balbutia tout oppressée:

—Feli... Fele... File...

Poum! crracc! la chaise s’abattit avec le mot.

Et la leçon se termina par des coups de poing, des gifles, des coups de griffes, etc. Le caporal l’empoigna par les cheveux, elle le prit par la barbiche, puis par n’importe où—elle ne pouvait mordre, ses dents n’étant pas solides—; il poussa un cri, la lâcha, lui demanda pardon, le sang coula, il y eut un œil plus rouge que l’autre, une chemise en morceaux, elle cracha beaucoup de choses, mais Filipinas ne sortit point.

Chaque fois qu’il s’agissait du langage, de pareilles scènes se renouvelaient. Le caporal, en jugeant les progrès linguistiques de sa femme, calcula avec douleur qu’avant dix ans elle aurait perdu complètement l’usage de la parole. C’est ce qui arriva. Quand ils se marièrent elle connaissait encore le tagal et se faisait comprendre en espagnol; maintenant, elle ne parlait aucun idiome; elle s’était attachée au langage des gestes, choisissant toujours les plus bruyants et les plus contondants.

Sisa, donc, avait eu la chance de ne point la comprendre. Les plis de son front se desserrèrent un peu, un sourire de satisfaction anima sa figure; du moment qu’on ne l’entendait pas, c’est qu’elle ne savait pas le tagal, elle était donc véritablement orofea.

—Dis à cette femme qu’elle chante! commanda-t-elle à l’ordonnance, elle ne me comprend pas, elle ne connaît pas l’espagnol!

La folle comprit l’ordonnance et commença la Chanson de la Nuit.

D’abord Da. Consolacion écoutait avec un rire moqueur, mais peu à peu le rire s’effaça de ses lèvres, elle devint attentive, puis sérieuse et quelque peu réfléchie. [298]La voix, le sens des vers, la musique du chant, tout l’impressionnait: ce cœur aride et sec était cette fois altéré de pluie. Elle comprenait bien: «La tristesse, le froid et l’humidité qui descendent du ciel enveloppés dans le manteau de la nuit», lui paraissaient descendre sur son cœur, «la fleur fanée et flétrie qui durant le jour, avait étalé ses splendeurs et cherché l’admiration, pleine de vanités, à la chute du jour, repentie et détrompée, fait un effort pour élever ses pétales desséchés vers le ciel, demandant un peu d’ombre pour s’y cacher et mourir, dans la raillerie de la lumière qui l’a vue dans sa pompe, qui rirait de la vanité de son orgueil, mendiant aussi une goutte de rosée qui pleurait sur elle. L’oiseau des nuits laisse sa solitaire retraite, le creux du tronc noueux, il trouble la mélancolie des forêts...»

—Non, ne chante pas! s’écria, en parfait tagal, l’alféreza qui se leva agitée; ne chante pas; ces vers m’ennuient!

La folle se tut; l’ordonnance murmura: «Aba! elle sait paler tagal!» et il regarda sa patronne plein d’admiration.

Celle-ci comprit qu’elle s’était trahie: elle devint honteuse et, comme sa nature n’était pas d’une femme, la honte chez elle se transforma en rage et en haine. Elle montra la porte à l’imprudent et d’un coup de pied la ferma derrière lui, puis elle fit quelques tours dans la chambre, tordant la cravache entre ses mains nerveuses et, se plantant de nouveau devant la folle, elle lui dit en espagnol:—Danse!

Sisa ne remua pas.

—Danse, danse! répéta-t-elle d’une voix sinistre; la folle la regardait avec des yeux vagues, sans expression: la mégère lui leva un bras, puis l’autre, en les secouant: inutile, Sisa ne comprenait pas.

En vain Da. Consolacion se mit à sauter, à s’agiter, faisant signe à la malheureuse de l’imiter. On entendait de loin la musique de la procession jouer une marche [299]grave et majestueuse; mais la dame sautait furieusement, suivant une autre mesure, une autre musique, celle qui résonnait en elle-même. Sisa immobile la regardait; quelque chose qui ressemblait à de la curiosité se peignait dans ses yeux, un faible sourire remua ses lèvres pâles: c’était une joie pour elle que la danse de l’alféreza.

La danseuse s’arrêta enfin, comme ayant honte, mais elle leva le fouet, ce terrible fouet connu des voleurs et des soldats, fait à Ulangô et perfectionné par l’alférez au moyen de fils de fer tordus.

—Maintenant, dit-elle, c’est à toi de danser... danse!

Et elle commença à frapper lentement les pieds nus de la folle dont la figure se contracta de douleur; la malheureuse chercha à se défendre avec les mains.

—Ah! tu commences! s’écria-t-elle avec une joie sauvage, et du lente elle passa à un allegro vivace.

Sisa poussa un cri et leva vivement le pied.

—Veux-tu danser, p—indienne? et le fouet vibrait et sifflait.

La folle se laissa tomber à terre, les deux mains cachant ses jambes et regardant son bourreau avec des yeux hagards. Deux forts coups sur l’épaule la forcèrent à se relever: ce ne fut plus une plainte, ce furent deux hurlements! La fine chemise fut déchirée, la peau ouverte, le sang jaillissait.

La vue du sang fait la joie du tigre; celui de sa victime exalta encore Da. Consolacion.

—Danse, danse, maudite damnée! Malheur à celle qui t’a engendrée! danse ou je te tue à coups de fouet.

Et elle-même, la saisissant d’une main tandis qu’elle, la frappait de l’autre, recommença à sauter et à danser.

La folle l’avait enfin comprise et la suivait en remuant les bras, sans rythme ni mesure. Un sourire de satisfaction contracta les lèvres de l’horrible femme, sourire d’un Méphistophelès femelle qui vient de faire un bon élève: il y avait de la haine, du mépris, de la moquerie, de la cruauté; un éclat de rire n’aurait rien dit de plus. [300]

Absorbée par la joie de ce spectacle, elle n’avait pas entendu arriver son mari, jusqu’à ce que, d’un coup de pied, la porte se fût précipitamment ouverte.

L’alférez était pâle et sombre; il vit ce qui se passait et lança à sa femme un regard terrible. Celle-ci ne bougea pas et garda son sourire cynique.

Aussi doucement que possible, il posa la main sur l’épaule de l’étrange ballerine et l’arrêta. La folle respira et s’assit sur le sol taché de son sang.

Le silence continuait; l’alférez respirait avec force; la mégère qui l’observait d’un œil inquiet reprit le fouet et lui demanda d’une voix tranquille et lente:

—Qu’as-tu donc? tu ne m’as pas encore dit bonsoir!

L’alférez ne répondit pas; il appela l’ordonnance.

—Emmène cette femme, dit-il, que la Marta lui donne une autre chemise et la soigne! Tu la feras bien manger, tu lui donneras un bon lit... Fais attention qu’elle soit bien traitée! Demain on la conduira chez le señor Ibarra!

Puis il ferma soigneusement la porte, poussa le verrou et s’approcha de sa femme.

—Tu veux que je te brise? lui dit-il en serrant les poings.

—Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-elle en se levant et reculant un peu.

—Ce qui me prend? cria-t-il d’une voix de tonnerre, avec un blasphème, voilà ce qui me prend.

Et il lui montra un papier rempli de pattes de mouche plus ou moins mal alignées.

—N’as-tu pas écrit cette lettre à l’Alcalde en lui disant que l’on me payait pour que je permette le jeu, p—? je ne sais comment je ne t’écrase pas!

—Voyons, voyons, si tu l’oses! lui dit-elle avec un rire moqueur, celui qui m’écrasera sera un autre mâle que toi!

Il entendit l’insulte, mais il vit le fouet. Il prit une assiette sur une table et lui lança à la tête; mais la femme accoutumée à ces luttes se baissa rapidement, [301]l’assiette vola en éclats contre le mur; une tasse, puis un couteau la suivirent.

—Lâche! lui cria-t-elle, tu n’oses pas t’approcher.

Et pour mettre le comble à son exaspération, elle cracha à terre. Aveugle, hurlant de rage, il s’élança mais avec une rapidité surprenante elle lui fit une croix sur la figure avec deux coups de fouet puis, se sauvant brusquement, s’enferma dans sa chambre dont elle tira violemment la porte. Rugissant de colère et de douleur l’alférez la poursuivit, mais il se heurta contre la porte qu’il frappa du poing et du pied, proférant d’épouvantables jurons.

—Maudite soit ta descendance, truie! Ouvre, p— p—, ouvre ou je te brise le crâne! hurlait-il.

Da. Consolacion ne répondait pas. On entendait un remuement de chaises et de coffres comme si elle avait voulu élever une barricade de meubles. La maison tremblait sous les coups de pied et les cris de son mari.

—N’entre pas, n’entre pas! disait la voix aigre de la mégère, si tu te montres, je fais feu.

Lui, peu à peu, paraissait se calmer; il se promenait en long et en large comme un fauve en cage.

—Sors, va te rafraîchir la tête! continua moqueuse la femme qui semblait avoir terminé ses préparatifs de défense.

—Je te jure que si je t’attrape, personne, même Dieu, ne te reverra plus!

Et ce fut une bordée d’injures.

—Va! tu peux dire ce que tu voudras...! Tu n’as pas voulu que j’aille à la messe? tu ne m’as pas laissée accomplir mes devoirs envers Dieu! disait-elle de ce ton sarcastique où elle excellait.

L’alférez prit son casque, répara un peu le désordre de sa toilette et sortit à grands pas, mais, au bout de quelques minutes, il revint sans faire le moindre bruit, ayant retiré ses bottes. Les domestiques, accoutumés à ce spectacle, ne s’émouvaient guère, mais les bottes retirées constituaient une nouveauté qui appela leur attention; ils se regardèrent en clignant de l’œil. [302]

L’officier s’assit sur une chaise, près de la sublime porte et, patiemment, attendit plus d’une demi-heure.

—Es-tu sorti pour de bon ou es-tu ici, bouc? demandait la voix de temps en temps, changeant d’épithètes mais criant toujours plus fort.

Enfin, elle commença à retirer peu à peu les meubles; il écoutait et souriait. Elle appela l’ordonnance:

—Le señor est-il sorti?

Sur un signe de l’alférez, celui-ci répondit:

—Oui, señora, il est sorti.

Elle se mit à rire joyeusement et tira le verrou.

Très doucement, l’alférez se leva; la porte s’entr’ouvrit...

On entendit un cri, le bruit d’un corps qui tombait, des jurons, des hurlements, des malédictions, des coups, des voix étranglées... Qui pourrait décrire ce qui se passa là dans l’obscurité?

L’ordonnance, revenu à la cuisine, fit un signe très significatif au cuisinier.

—C’est toi qui vas le payer! lui dit celui-ci.

—Moi? Peut-être; en tout cas le pueblo! Elle m’a bien demandé s’il était sorti, mais non s’il était revenu.

1 Aux Philippines, les fenêtres des maisons sont en bois avec, en guise de vitres, des écailles de nacre blanches, fines et transparentes; on les dispose en treillis, par carrés et par losanges.—N. des T.

2 Politicien espagnol, auteur d’ouvrages sur les Philippines: Las Islas Filipinas, Madrid, 1880, Recuerdas de Filipinas, Las I. F. de todo un poco.—N. des T.

3 Sorcier.—N. des T.

4 Airs, chansons.—N. des T.

5 Mélange de tagal et de castillan: Allons donc, chante!—N. des T.

6 Corruption de Europea, Européenne.—N. des T.

7 Philippines.—N. des T.

8 Mot intraduisible.—N. des T.

9 Philippe.—N. des T.

10 Péjoratif de Franceses, Français.—N. des T.

11 Pour ministro, irritation, invitacion, indigno.—N. des T.

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