Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 48

Sans se soucier de personne, le P. Dámaso vint droit au lit de la malade et, lui prenant la main:

—Maria! dit-il avec une indicible tristesse, et ses larmes jaillirent, Maria, ma fille, tu ne dois pas mourir!

Maria Clara ouvrit les yeux et le regarda avec un certain étonnement.

Personne de ceux qui connaissaient le franciscain ne le supposait capable de tendres sentiments; sous cette rude et grossière enveloppe personne ne croyait que battît un cœur.

Le P. Dámaso ne put en dire plus et, s’éloignant de la jeune fille en pleurant comme un enfant, il s’en fut derrière la tapisserie pour donner libre cours à sa douleur, sous les plantes grimpantes favorites du balcon de Maria Clara.

—Comme il aime sa filleule! pensaient-ils tous.

Fr. Salvi le contemplait immobile et silencieux, se mordant légèrement les lèvres.

Lorsque son chagrin fut un peu apaisé, Da. Victorina lui présenta le jeune Linares qui s’approcha de lui avec respect. [329]

Fr. Dámaso, sans rien dire, le contempla, des pieds à la tête, prit la lettre qu’il lui tendait et la lut sans paraître y rien comprendre, puis lui demanda:

—Eh bien! qui êtes-vous?

—Alfonso Linares, le filleul de votre beau-frère... balbutia le jeune homme.

Le P. Dámaso rejeta la tête en arrière, examina de nouveau le jeune homme et son visage s’éclairant, se leva:

—Comment, c’est toi le filleul de Carlicos1! s’écria-t-il en le serrant dans ses bras; viens que je t’embrasse... Il y a quelques jours j’ai reçu une lettre de lui...! Comment c’est toi! Je ne t’ai pas connu... tu n’étais pas encore né quand j’ai quitté le pays, je ne te connaissais pas!

Et le P. Dámaso serrait dans ses bras robustes le jeune homme qui devenait rouge, peut-être par timidité, peut-être aussi parce qu’il étouffait. Le P. Dámaso paraissait avoir complètement oublié son chagrin.

Les premiers moments d’effusion passés, les premières questions touchant Carlicos et la Pepa faites, le P. Dámaso l’interrogea:

—Voyons, qu’est-ce que Carlicos veut que je fasse pour toi?

—Je crois qu’il dit quelque chose dans la lettre... balbutia de nouveau Linares.

—Dans la lettre? Voyons? C’est vrai. Il veut que je te trouve un emploi et une femme! Hein! L’emploi... l’emploi, c’est facile. Tu sais lire et écrire?

—J’ai fait mes études à l’Université Centrale et y ai été reçu avocat!

—Carambas! serais-tu par hasard un menteur? Tu n’en as pas la touche... on dirait une mademoiselle; mais tant mieux! Quant à te donner une femme... hem! hem! une femme... [330]

—Père, cela n’est pas si pressé, dit Linares confus.

Mais le P. Dámaso se promenait de long en large en murmurant: Une femme! une femme!

Son visage n’était plus ni triste ni réjoui; il était du plus grand sérieux, on y voyait la préoccupation de son esprit. De loin, le P. Salvi regardait toute cette scène.

—Je ne croyais pas que la chose pût me faire tant de peine! murmura le P. Dámaso d’une voix plaintive; mais de deux maux il faut choisir le moindre.

Et levant la voix, il s’approcha de Linares.

—Viens par ici, garçon, dit-il; nous allons causer à Santiago.

Linares pâlit et se laissa entraîner par le prêtre qui marchait pensif.

Ce fut alors au tour du P. Salvi de se promener en méditant comme toujours.

Une voix qui lui souhaitait le bonjour le tira de sa rêverie; il leva la tête et aperçut José qui le saluait humblement.

—Que veux-tu? demandèrent les yeux du curé.

—Père, je suis le frère de celui qui est mort le jour de la fête! répondit José d’un ton larmoyant.

Le P. Salvi se recula.

—Eh bien! quoi? murmura-t-il d’une voix imperceptible.

L’homme fit un effort pour pleurer, il s’essuyait les yeux avec son mouchoir.

—Père, dit-il en pleurnichant, je suis allé chez D. Crisóstomo pour lui demander l’indemnité... il m’a d’abord reçu à coups de pied, me disant qu’il ne voulait rien payer, car lui-même avait failli être tué par la faute de mon cher et malheureux frère. Hier, je suis retourné pour lui parler, mais il était parti à Manille, me laissant, comme par charité, cinq cents pesos et me faisant dire de ne jamais revenir. Ah, Père, cinq cents pesos pour mon pauvre frère, cinq cents pesos... ah! Père...

Le curé surpris l’écoutait d’abord avec beaucoup [331]d’attention; puis lentement, sur ses lèvres, se refléta un sourire empreint d’un mépris si sarcastique que José s’il l’avait vu, se serait sauvé à toutes jambes.

—Et que veux-tu maintenant? lui demanda le prêtre en haussant les épaules.

—Ah! Père, dites-moi pour l’amour de Dieu, ce que je dois faire; le Père a toujours donné de bons conseils.

—Qui te l’a dit? Tu n’es pas d’ici...

—Le Père est connu de toute la province!

Le P. Salvi, le regard irrité, s’approcha de José épouvanté et, lui montrant la rue:

—Va-t’en chez toi et rends grâce à D. Crisóstomo qu’il ne t’ait pas fait envoyer en prison. Va-t’en d’ici!

Oubliant de jouer son rôle, José murmura:

—Mais je croyais...

—Va-t’en d’ici! cria le P. Salvi avec un accent nerveux.

—Je voudrais voir le P. Dámaso....

—Le P. Dámaso est occupé... va-t’en! commanda encore une fois impérieusement le curé.

José descendit les escaliers en murmurant:

—Celui-ci est comme l’autre... comme il ne paye pas bien!... Celui qui paye le mieux...

A la voix du curé tous étaient accourus, même le P. Dámaso, Santiago et Linares.

—C’est un insolent vagabond qui vient demander l’aumône et ne veut pas travailler! leur dit le P. Salvi en prenant son chapeau et sa canne pour retourner au couvent.

1 Diminutif familier de Carlos.—N. des T.

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