Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 49

De longs jours suivis de tristes nuits ont été passés au chevet de la malade; quelques moments après s’être [332]confessée, Maria Clara avait eu une rechute et, pendant son délire, elle ne prononçait que le nom de sa mère qu’elle n’avait jamais connue. Ses amies, son père, sa tante, la veillaient, comblant d’aumônes et d’argent pour des messes, toutes les images miraculeuses; Capitan Tiago avait promis un bâton d’or à la Vierge d’Antipolo. Enfin lentement et régulièrement la fièvre commença à décroître.

Le Dr. De Espadaña était stupéfait des vertus du sirop de guimauve et de la décoction de lichen, prescriptions qu’il n’avait pas variées. Da. Victorina était si contente de son mari que, celui-ci ayant un jour marché sur la queue de sa robe, elle ne lui appliqua pas son code pénal ordinaire en lui arrachant la denture, mais se contenta de lui dire:

—Si tu n’étais pas boiteux tu m’écraserais jusqu’à mon corset.

Cette modération n’était guère dans ses habitudes.

Une après-midi, tandis que Sinang et Victorina étaient allées voir leur amie, le curé, Capitan Tiago et la famille de Espadaña causaient dans la salle à manger.

—J’en suis désolé, disait le docteur, et le P. Dámaso en sera aussi bien frappé.

—Et, où dites-vous qu’on l’envoie? demanda Linares au curé.

—Dans la province de Tabayas! répondit négligemment celui-ci.

—Maria Clara également le regrettera beaucoup, ajouta Capitan Tiago, elle l’aimait comme un père.

Fr. Salvi le regarda du coin de l’œil.

—Je crois, Père, continua Capitan Tiago, que sa maladie ne provient que du chagrin qu’elle a eu le jour de la fête.

—Je suis du même avis que vous; aussi avez-vous bien fait en ne permettant pas au Sr. Ibarra de lui parler, cela n’aurait pu qu’aggraver son état.

—Et c’est seulement grâce à nous, interrompit Da. [333]Victorina, que Clarita n’est pas déjà au ciel à chanter les louanges de Dieu.

—Amen Jésus! crut devoir dire Capitan Tiago.

—Il est heureux pour vous que mon mari n’ait pas eu un malade de plus haute catégorie, car vous auriez dû appeler un autre médecin et ici tous sont ignorants; mon mari...

—Je crois et je sais pourquoi je le dis, interrompit à son tour le curé, que la confession de Maria Clara a provoqué cette crise favorable qui lui a sauvé la vie. Une conscience pure vaut mieux que beaucoup de médicaments; ne croyez pas que je nie le pouvoir de la science, surtout celui de la chirurgie! mais une conscience pure... Lisez les livres pieux et vous verrez combien de guérisons ont été opérées sans autre médecine qu’une bonne confession!

—Pardonnez, objecta Da. Victorina piquée, quant au pouvoir de la confession... guérissez donc la femme de l’alférez avec une confession!

—Une blessure, señora, n’est pas une maladie sur laquelle puisse influer la conscience! répliqua sévèrement le P. Salvi. Cependant une bonne confession la préserverait de recevoir désormais des coups comme ceux qu’elle a reçus ce matin.

—Elle les mérite! continua Da. Victorina, comme si elle n’avait pas entendu ce qu’avait dit le P. Salvi. Cette femme est très insolente! A l’église, elle n’a fait que me regarder; on voit bien ce qu’elle est; j’avais envie de lui demander ce que j’avais de curieux sur la figure, mais qui donc se salirait à parler avec ces gens qui ne sont pas de catégorie?

Le curé, de son côté, comme s’il n’avait pas entendu toute cette tirade, continua:

—Croyez-moi, D. Santiago; pour achever de guérir votre fille, il est nécessaire qu’elle communie demain; je lui apporterai le viatique... je crois qu’elle n’a pas besoin de se confesser, mais cependant... si elle veut recommencer une seconde fois ce soir... [334]

—Je ne sais pas, reprit immédiatement Da. Victorina profitant d’une pause, je ne comprends pas qu’il puisse exister des hommes capables de se marier avec de tels épouvantails, on voit de loin d’où elle vient, cette femme; elle se meurt d’envie, cela saute aux yeux; que peut gagner un alférez?

—Ainsi donc, D. Santiago, dites à votre économe de prévenir la malade qu’elle communiera demain; je viendrai ce soir l’absoudre de ses peccadilles...

Et voyant que la tante Isabel sortait, le curé lui dit en tagal:

—Préparez votre nièce à se confesser ce soir; demain je lui apporterai le viatique; comme cela elle guérira plus vite.

—Mais, Père, se risqua à objecter timidement Linares, ne va-t-elle pas se croire en danger de mort?

—Ne vous inquiétez pas! lui répondit le prêtre sans le regarder, je sais ce que je fais; j’ai déjà assisté de nombreux malades; de plus elle dira si oui ou non elle veut recevoir la sainte communion et vous verrez comme elle dira oui à tout.

Capitan Tiago dut lui aussi dire promptement oui à tout.

La tante Isabel entra dans l’alcôve de la malade.

Maria Clara était toujours couchée, pâle, très pâle; à côté d’elle étaient ses deux amies.

—Prends encore une pilule, disait Sinang à voix basse, en lui présentant un granule blanc qu’elle tira d’un petit tube de cristal; il a dit que tu suspendes le traitement quand tu entendras du bruit ou un bourdonnement dans les oreilles.

—Il ne t’a pas récrit? demanda tout bas la malade.

—Non, il doit être très occupé!

—Il ne te demande pas de me rien dire?

—Non, il me dit seulement qu’il va faire ses efforts pour se faire absoudre par l’Archevêque de son excommunication afin que...

L’arrivée de la tante suspendit la conversation. [335]

—Le Père a dit que tu te disposes à te confesser, ma fille, dit-elle; laissez-la faire son examen de conscience.

—Mais il n’y a pas une semaine qu’elle s’est déjà confessée! protesta Sinang. Je ne suis pas malade et je ne pèche pas si vite!

—Pourquoi pas? Ne savez-vous pas ce que dit le curé: le juste pèche sept fois par jour? Allons, veux-tu que je t’apporte l’Ancre, le Bouquet ou le Droit chemin pour aller au ciel?

Maria Clara ne répondit pas.

—Allons, il ne faut pas te fatiguer, ajouta la bonne tante pour la consoler; je lirai moi-même l’examen de conscience et tu n’auras qu’à te souvenir de tes péchés.

—Ecris-lui qu’il ne pense plus à moi! murmura la malade à l’oreille de Sinang quand celle-ci prit congé d’elle.

—Comment?

Mais la tante était revenue et Sinang dut s’éloigner sans comprendre ce que son amie lui avait dit.

La bonne tante approcha une chaise près de la lumière, assura ses lunettes sur la pointe de son nez et, ouvrant un petit livre, dit:

—Fais bien attention, ma fille; je vais commencer par les Commandements de Dieu; j’irai lentement pour que tu puisses méditer; si tu ne m’entends pas bien, tu me le diras pour que je répète; tu sais que pour ton bien je ne me lasse jamais.

Et, d’une voix monotone et nasillarde, elle commença à lire les considérations relatives aux occasions de pécher. A la fin de chaque paragraphe elle s’arrêtait longuement pour donner le temps à la jeune fille de se souvenir de ses péchés et de s’en repentir.

Vaguement, Maria Clara regardait l’espace. Le premier commandement d’aimer Dieu par dessus toutes choses terminé, la tante Isabel l’observa par dessus ses lunettes et parut satisfaite de son air triste et méditatif. [336]Elle toussa pieusement et, après une longue pause, commença le second commandement. La bonne vieille lut avec onction et, les considérations terminées, regarda de nouveau sa nièce qui lentement tourna la tête de l’autre côté.

—Bah! dit en elle-même la tante Isabel; pour ce qui est de jurer son saint nom, la pauvre petite n’a rien à y voir. Passons au troisième.

Et le troisième commandement épluché et commenté, lues toutes les causes de pécher contre lui, elle regarda de nouveau vers le lit; maintenant la tante levait ses lunettes et se frottait les yeux; elle avait vu sa nièce porter son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer des larmes.

—Hum! dit-elle, hem! la pauvre enfant s’est endormie pendant le sermon.

Et, replaçant ses lunettes sur le bout de son nez, elle ajouta:

—Nous allons voir si, de même qu’elle n’a pas sanctifié les fêtes, elle n’a pas honoré son père et sa mère.

Et, d’une voix plus lente, plus nasillarde encore, elle lut le quatrième commandement, croyant donner ainsi plus de solennité à son acte, comme elle l’avait vu faire à beaucoup de moines; la tante Isabel n’avait jamais entendu prêcher un quaker, sans quoi elle se serait mise aussi à trembler.

La jeune fille, en ce moment, s’essuyait de nouveau les yeux, sa respiration devenait plus forte.

—Quelle âme pure! pensait la vieille dame; elle qui est si obéissante, si soumise avec tous? J’ai péché beaucoup plus que cela et n’ai jamais pu pleurer pour de bon!

Et elle commença le cinquième commandement, avec des pauses plus longues, une voix plus parfaitement nasillarde encore, et un tel enthousiasme qu’elle n’entendait pas les sanglots étouffés de sa nièce. Ce ne fut qu’en s’arrêtant après les considérations sur l’homicide à main armée qu’elle perçut les gémissements [337]de la pécheresse. Alors, d’un ton qui surpassait le sublime, d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre menaçante, elle lut la suite du commandement et voyant que Maria Clara n’avait pas cessé de pleurer.

—Pleure, ma fille, pleure! lui dit-elle en s’approchant du lit; plus tu pleureras, plus promptement te pardonnera Dieu. Que ta douleur de contrition soit meilleure que celle d’attrition. Pleure, ma fille, pleure, tu ne sais pas quelle joie te vient de pleurer! Frappe-toi aussi la poitrine, pas trop fort, car tu es encore malade.

Mais, comme si la douleur avait besoin de mystère et de solitude, Maria Clara, se voyant surprise, cessa peu à peu de soupirer, sécha ses yeux sans dire un mot, sans rien répondre à sa tante.

Celle-ci poursuivit sa lecture mais, comme la plainte de son public avait cessé, elle perdit son enthousiasme; les derniers commandements lui donnèrent sommeil et la firent bâiller, ce qui interrompit le monotone nasillement.

—Il faut l’avoir vu pour le croire! pensait la bonne vieille; cette enfant pèche comme un soldat contre les cinq premiers commandements et du sixième au dixième, pas un péché véniel; c’est le contraire de nous toutes! On voit de drôles de choses maintenant.

Et elle alluma un grand cierge à la Vierge d’Antipolo et deux autres plus petits à Notre-Dame du Rosaire et à Notre-Dame del Pilar, prenant bien soin de décrocher et de mettre dans un coin un crucifix d’ivoire pour lui donner à entendre que les cierges ne brûlaient pas pour lui. La Vierge de Delaroche fut également exclue de cette illumination; c’était une étrangère inconnue et la tante Isabel n’avait pas encore entendu dire qu’elle eût fait aucun miracle.

Nous ignorons ce qui se passa pendant la confession qui se fit le soir; nous respectons ces secrets. Elle fut longue et la tante, qui de loin veillait sur sa nièce, put remarquer que, au lieu de tendre l’oreille aux [338]paroles de la malade, le curé au contraire avait la figure tournée vers elle; on aurait dit qu’il voulait deviner les pensées de la jeune fille ou les lire dans ses beaux yeux.

Pâle, les lèvres serrées, le P. Salvi sortit de l’appartement. A voir son front obscurci et couvert de sueur on aurait dit que c’était lui qui s’était confessé et que l’absolution lui avait été refusée.

—Jésus, Marie, Joseph! dit la tante en se signant pour chasser une mauvaise pensée; qui peut comprendre les jeunes filles d’à présent?

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