Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 51

Pour sanctifier l’après-midi du dimanche, en Espagne, on va d’ordinaire à la plaza de toros; aux Philippines, on se rend à la gallera. Les combats de coqs, introduits dans le pays il y a environ un siècle, sont aujourd’hui un des vices du peuple; les Chinois se passeraient plus facilement d’opium que les Philippins de ce jeu sanglant.

Le pauvre, désireux de gagner de l’argent sans travailler, y va risquer le peu qu’il a, le riche y recherche une distraction au prix de l’argent que lui laissent les festins et les messes d’actions de grâce; l’éducation de son coq lui coûte d’ailleurs beaucoup de soins, plus peut-être que celle de son fils.

Puisque le gouvernement le permet et même le recommande presque, en ordonnant que le spectacle ne se donnera que sur les places publiques, aux jours de fête (afin que tout le monde puisse le voir et que [346]l’exemple entraîne les hésitants), après la grand’messe jusqu’au crépuscule (pendant huit heures!) nous allons nous aussi assister à ce jeu, certains d’y retrouver quelques personnes de connaissance.

La gallera de San Diego ne se différencie de celles que l’on voit dans les autres pueblos que par quelques détails. Elle est divisée en trois compartiments. D’abord l’entrée: c’est un rectangle d’environ vingt mètres de long sur quatorze de large; sur un côté s’ouvre une porte d’ordinaire gardée par une femme chargée de recouvrer le sa pintû, c’est-à-dire le droit d’entrée. De ce droit que chacun verse le Gouvernement prend une part qui lui rapporte en tout quelques centaines de milliers de pesos par an: on dit que cet argent, dont le vice paye sa liberté, sert à élever de magnifiques écoles, à jeter des ponts, à tracer des routes, à instituer des prix pour encourager l’agriculture et l’industrie... béni soit le vice qui produit de si heureux résultats!—Dans cette première enceinte se tiennent les vendeuses de buyo, de cigares, de pâtisseries et de comestibles, etc.; y pullulent également les enfants amenés par leurs pères ou par leurs oncles et par eux soigneusement initiés à tous les secrets de la vie.

Ce compartiment communique avec un autre, de proportions légèrement plus grandes, une sorte de foyer où se réunit le public avant les soltadas1. Là se trouve la plus grande partie des coqs, retenus au sol par une corde attachée à un piquet fait d’un os ou d’une branche de palma brava2, là se réunissent les brelandiers, les aficionados3, l’homme expert à attacher la navaja, là se passent les contrats, se méditent les coups à faire, se sollicitent les emprunts, on y maudit, on y jure, on y rit aux éclats; celui-ci caresse son coq, passant la main sur le brillant plumage, celui-là examine et compte les écailles des pattes; dans ce groupe [347]on rappelle les hauts faits des héros; voyez celui-ci qui, la colère au front, la rage au cœur, emporte suspendu par les pieds un cadavre déplumé: l’animal qui pendant des mois a été le favori, choyé, soigné nuit et jour, sur qui se fondaient tant de brillants espoirs n’est plus qu’un cadavre et va, pour une peseta, être vendu à quelque ménagère qui l’assaisonnera de gingembre et en fera ce soir même la pièce capitale de quelque succulent ragoût: Sic transit gloria mundi. Le décavé s’en retourne chez lui où l’attendent la femme inquiète et les enfants déguenillés; il a perdu à la fois son coq et son pécule. De tout ce rêve doré, de tous ces soins prodigués pendant de longs mois depuis l’aube du jour jusqu’à l’heure où le soleil se cache, de toutes ces fatigues, de tous ces travaux, il lui reste une peseta: toute cette fumée n’a laissé que cette pincée de cendres.—Là, dans ce foyer, le moins intelligent discute, le plus irréfléchi examine consciencieusement la matière, pèse, retourne, étend les ailes, palpe les muscles. Les uns sont vêtus avec élégance, suivis et entourés de tous les partisans de leurs coqs; les autres, sales, le stigmate du vice marqué sur leur face-flétrie, suivent anxieux les mouvements des riches et attendent aux aguets, car la bourse peut se vider, la passion reste; là, pas de visage qui ne soit animé; là, le Philippin n’est ni indolent, ni apathique, ni silencieux; tout y est mouvement, passion, activité; on dirait que tous sont dévorés d’une soif qu’avive encore une eau fangeuse.

De cette enceinte on passe dans l’arène que l’on nomme Rueda4. Le plancher, entouré de bambous, est plus élevé que celui des deux autres compartiments. A la partie supérieure, touchant presque au toit, sont les gradins sur lesquels prennent place les spectateurs qui sont en même temps les joueurs. Pendant le combat ces gradins se remplissent d’hommes et d’enfants [348]qui crient, hurlent, jurent, se disputent: presque aucune femme ne se risque jusque-là. Dans la Rueda même se tiennent les gros messieurs, les riches, les joueurs fameux, le contratista, le sentenciador. Sur le sol, parfaitement damé, luttent les volatiles; c’est de là que le Destin distribue aux familles le rire ou les larmes, la faim ou les joyeux repas.

En entrant, nous pouvons reconnaître aussitôt le gobernadorcillo, Capitan Pablo, Capitan Basilio et aussi José, l’homme à la cicatrice, que nous avons vu si désolé de la mort de son frère.

Capitan Basilio s’approche d’un habitant du pueblo et lui demande:

—Sais-tu quel coq apporte Capitan Tiago?

—Je ne le sais pas, señor, ce matin on lui en a apporté deux, l’un est le lásak qui a gagné le talisain du consul.

—Crois-tu que mon búlik5 puisse lutter avec lui?

—Certainement; j’y mets ma maison et ma chemise!

Mais voici Capitan Tiago. Il est vêtu, comme les grands joueurs, d’une chemise de toile de Canton, d’un pantalon de laine et d’un chapeau de jipijapa6; il est suivi de deux domestiques dont l’un porte le fameux lásak et l’autre un coq blanc de taille colossale.

—Sinang m’a dit que Maria va de mieux en mieux, lui dit Capitan Basilio.

—Elle n’a plus de fièvre, mais elle est encore faible.

—Vous avez perdu hier soir?

—Un peu; je sais que vous avez gagné... je vais essayer de me rattraper.

—Voulez-vous jouer le lásak? demanda Capitan Basilio en regardant le coq qu’il demanda au domestique. [349]

—Cela dépend, s’il y a pari.

—Combien mettez-vous?

—A moins de deux, je ne le joue pas.

—Avez-vous vu mon búlik? demanda Capitan Basilio, et il appela un homme qui apporta un petit coq.

Le Capitan Tiago l’examina et, après l’avoir pesé et analysé les écailles, le rendit.

—Combien mettez-vous? demanda-t-il.

—Ce que vous voudrez.

—Deux cinq cents?

—Trois?

—Trois.

—Pour la suivante.

Le chœur de curieux et de joueurs répandit la nouvelle du combat des deux célèbres coqs dont chacun avait son histoire et sa renommée conquérante. Tous veulent voir, examiner les deux célébrités; on émet des opinions, on prophétise...

Cependant les voix se font plus hautes, la confusion augmente, la Rueda est envahie, on se bouscule sur les gradins. Les soltadores apportent sur l’arène deux coqs, un blanc et un rouge, armés déjà, mais leurs navajas sont encore enfermées dans les gaînes. On entend de nombreux cris: le blanc! le blanc! par ci, par là quelque voix crie: le rouge! Le blanc était le llamado, le rouge le dejado7.

Parmi la multitude circulent des gardes civils; ils ne portent pas l’uniforme de ce corps émérite, mais cependant ils ne sont pas mis comme les paysans. Pantalon de guingon à frange rouge, chemise tachée de bleu par la blouse déteinte, bonnet de quartier, leur déguisement est ici en rapport avec leur conduite: ils parient tout en surveillant et troublent la paix qu’ils parlent de maintenir.

Tandis que l’on crie, que les mains s’agitent, remuant de la monnaie, faisant tinter les pièces; tandis [350]que l’on cherche au fond des poches le dernier cuarto ou que, à son défaut, l’on veut engager sa parole, promettant de vendre le carabao, la prochaine récolte, etc., deux jeunes gens, paraissant être les deux frères, suivent les joueurs d’un œil envieux, s’approchent, murmurent de timides paroles que personne n’écoute, et de plus en plus sombres se regardent par instants avec colère et dépit. José les observe à la dérobée, sourit malignement, fait sonner des pesos d’argent, passe près des deux frères et regarde vers la Rueda en criant:

—Je paie cinquante, cinquante contre vingt pour le blanc!

Les deux frères échangent un regard.

—Je te l’avais dit, murmura le plus grand, je te l’avais dit de ne pas risquer tout l’argent; si tu m’avais écouté nous aurions maintenant pour mettre sur le rouge!

Le plus petit s’approcha timidement de José et lui toucha le bras:

—C’est toi? s’écria celui-ci en se retournant et feignant la surprise! ton frère accepte-t-il ma proposition ou viens-tu parier?

—Comment voulez-vous que nous puissions parier puisque nous avons tout perdu.

—Alors vous acceptez?

—Il ne veut pas! Si vous pouviez nous prêter quelque chose, puisque vous dites que vous nous connaissez...

José secoua la tête, tira sa chemise et reprit:

—Oui, je vous connais; vous êtes Társilo et Bruno, tous deux jeunes et forts. Je sais que votre vaillant père est mort des cent coups de bâton que lui ont donnés ces soldats; je sais que vous ne pensez pas à le venger...

—Ne vous mêlez pas de notre histoire, interrompit Társilo, l’aîné; cela porte malheur. Si nous n’avions pas une sœur, il y a longtemps que nous serions pendus! [351]

—Pendus? On ne pend que les lâches, ceux qui n’ont ni argent ni protection. Et d’ailleurs, la montagne n’est pas si loin.

—Cent contre vingt, pour le blanc! cria quelqu’un en passant.

—Prêtez-nous quatre pesos ... trois ... deux, supplia le plus jeune; nous vous en rendrons le double; l’assaut va commencer.

José secoua de nouveau la tête.

—Tst! Cet argent n’est pas à moi, D. Crisóstomo me l’a donné pour ceux qui veulent le servir. Mais je vois que vous n’êtes pas comme votre père, il était courageux lui; que celui qui ne l’est pas ne cherche pas de diversions.

Et il s’éloigna d’eux, mais n’alla pas très loin.

—Acceptons, dit Bruno. Autant vaut être pendu que fusillé; nous autres pauvres ne servons guère à autre chose.

—Tu as raison, mais je pense à notre sœur.

Cependant le cercle est évacué par la foule, le combat va commencer. Le silence s’établit peu à peu, les deux soltadores et l’expert attacheur de navajas restent seuls au milieu du cercle. A un signal du sentenciador celui-ci sort les éperons d’acier de leurs gaînes et les fines lames brillent, menaçantes.

Les deux frères, tristes, silencieux, s’approchent du cercle et regardent, le front appuyé contre la barrière. Un homme s’approche et leur souffle à l’oreille:

Pare8! cent contre dix, je suis pour le blanc!

Társilo le regarde, l’air hébété. Bruno lui donne un coup de coude auquel il répond par un grognement.

Les soltadores tiennent les deux coqs avec une magistrale délicatesse, prenant garde de ne pas se blesser. Un silence solennel règne; on croirait que les assistants ne sont que d’horribles figures de cire. On approche les deux coqs l’un de l’autre, maintenant la [352]tête du blanc pour qu’il soit piqué et s’excite, puis on recommence en faisant de même pour le rouge; dans tout duel les chances doivent être égales, qu’il se livre entre deux élégants de Paris ou entre deux coqs philippins9. Après les avoir placés face à face, on les rapproche encore l’un de l’autre afin que les pauvres volatiles sachent qui leur a arraché une petite plume et contre qui ils doivent lutter. Le plumage de leur cou se hérisse, ils se regardent fixement, des éclairs de colère s’échappent de leurs petits yeux ronds. Le moment est venu: on les dépose à terre à une certaine distance et le champ leur est laissé libre.

Lentement ils s’avancent. Leurs pas résonnent sur le sol; personne ne parle, personne ne respire. Baissant la tête puis la relevant comme se mesurant du regard, les deux coqs laissent entendre des gloussements, peut-être de menace, peut-être de mépris. Ils écartent leurs griffes, séparant la brillante lame qui lance des reflets froids et bleus; le péril les anime, ils marchent décidés l’un vers l’autre; mais à un pas de distance ils s’arrêtent, hérissent de nouveau leurs plumes. Leur petit cerveau est inondé de sang, l’éclair jaillit de leurs yeux, courageusement ils s’élancent, se choquent, bec contre bec, poitrine contre poitrine, aile contre aile, acier contre acier: les coups ont été parés avec maestria, seules quelques plumes sont tombées. De nouveau ils se mesurent; de nouveau le blanc vole, s’élève, agitant la meurtrière navaja, mais le rouge a plié les jambes, baissé la tête, le blanc n’a frappé que l’air, mais au moment où il revient à terre, évitant d’être blessé aux épaules, il se retourne rapidement et fait front. Le rouge l’attaque avec furie, il se défend avec calme, s’affirmant le digne favori du public. Tous émus, anxieux, suivent les péripéties du combat, le silence n’est troublé que par quelque rare cri, poussé [353]involontairement. Le sol se couvre de plumes rouges et blanches, teintes de sang; mais ce n’est pas au premier sang qu’est le duel; le Philippin suivant en cela les règles édictées par le gouvernement veut qu’il ne cesse que par la mort ou la fuite de l’un des combattants. Le sang arrose donc le sol, les coups diminuent de force, mais la victoire reste encore indécise. Enfin, tentant un suprême effort, le blanc s’élance pour donner le dernier coup, sa navaja s’enfonce dans l’aile du rouge et s’engage entre les os; mais lui-même a été blessé à la poitrine et tous deux, sanglants, exténués, haletants, cloués l’un à l’autre, restent immobiles jusqu’à ce que le blanc tombe, rendant le sang par le bec, remuant les pattes un instant et meure; le rouge, maintenu par l’aile, reste à son côté, s’affaisse peu à peu et ferme lentement les yeux.

Le sentenciador, d’accord avec ce que prescrit le gouvernement, proclame vainqueur le rouge; un hurlement sauvage salue la sentence, hurlement prolongé, uniforme, qui s’entend par tout le pueblo. Qui l’entend de loin comprend alors que c’est le dejado (outsider) qui a gagné, sans quoi le tumulte durerait moins longtemps. Il en est de même parmi les nations; lorsqu’une petite a réussi à remporter une victoire sur une grande, elle la chante et la raconte pendant des siècles et des siècles.

—Vois-tu? dit Bruno à son frère avec dépit, si tu m’avais écouté, nous aurions maintenant cent pesos, par ta faute nous sommes sans un cuarto.

Társilo ne répondit pas, mais regarda autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.

—Il est là, il parle avec Pedro, ajouta Bruno; il lui donne de l’argent, beaucoup d’argent!

En effet, José comptait des pièces d’argent dans la main du mari de Sisa. Ils échangèrent encore quelques mots en secret puis se séparèrent, paraissant tous deux satisfaits. [354]

—Pedro aura accepté ses conditions; c’est à cela que tu es aussi décidé! soupira Bruno.

Társilo restait sombre et pensif; avec la manche de sa chemise il essuyait la sueur qui perlait à son front.

—Frère, dit Bruno, j’y vais si tu ne te décides pas; la ley10 continue, le lásak doit gagner et nous ne devons laisser perdre aucune occasion. Je veux parier à la prochaine soltada; qui donne le plus? C’est dit, nous vengerons le père.

—Attends! lui dit Társilo qui le regarda fixement dans les yeux—tous deux étaient pâles;—je vais avec toi, tu as raison: nous vengerons le père.

Il s’arrêta cependant et de nouveau s’essuya le front.

—Qu’attends-tu? demanda Bruno impatient.

—Sais-tu quelle est la soltada qui suit? vaut-elle la peine?...

—Comment! tu n’as pas entendu? Le búlik de Capitan Basilio contre le lásak dé Capitan Tiago; selon la loi du jeu c’est le lásak qui doit gagner.

—Ah, le lásak! moi aussi je parierais... mais assurons-nous en d’abord.

Bruno fit un geste d’impatience, mais suivit son frère; celui-ci examina bien le coq, l’analysa, réfléchit, posa quelques questions; le malheureux avait des doutes; Bruno nerveux le regardait avec colère.

—Mais, ne vois-tu pas cette large écaille ici, près de l’éperon? et ces pattes? que veux-tu de plus? Regarde ces jambes, étends ces ailes! Et cette écaille qui prend sur cette large là, vois, elle est double!

Társilio ne l’entendait pas, il continuait son examen de l’animal; le bruit de l’or et de l’argent arrivait à ses oreilles.

—Voyons maintenant le búlik, dit-il d’une voix étouffée.

Bruno tapa du pied d’impatience et grinça des dents, mais obéit à son frère.

Ils s’approchèrent de l’autre groupe. Là, on armait [355]le coq, on choisissait les navajas, l’attacheur préparait la soie rouge, l’enduisait de cire et la frottait à diverses reprises.

Társilo enveloppa l’animal d’un regard sombre; il lui semblait qu’il ne voyait pas le coq, mais autre chose dans l’avenir. Il se passa la main sur le front et, d’une voix sourde, interrogea son frère.

—Es-tu disposé?

—Moi? il y a longtemps; sans avoir besoin de les voir!

—Est-ce que... notre pauvre sœur...

—Bah! Ne t’a-t-on pas dit que le chef est D. Crisóstomo? ne l’as-tu pas vu passer avec le capitaine général? Quel péril courons-nous?

—Et si nous mourons?

—Notre pauvre père n’est-il pas mort d’avoir reçu des coups de bâton?

—Tu as raison.

Les deux frères cherchèrent José parmi les groupes.

Mais aussitôt l’hésitation reprit Társilo.

—Non! allons-nous en d’ici, nous allons nous perdre! s’écria-t-il.

—Va-t’en si tu veux, j’accepte!

—Bruno!

Malheureusement un homme s’approcha et leur dit:

—Vous pariez? Je suis pour le búlik.

Les deux frères ne répondirent point.

—Je paye!

—Combien? demanda Bruno.

L’homme compta ses pièces de quatre pesos. Bruno le regardait sans respirer.

—J’en ai deux cents; cinquante contre quarante!

—Non! dit Bruno résolu; mettez...

—Bon! cinquante contre trente!

—Doublez si vous voulez!

—Bien! le búlik est à mon patron et je viens de gagner; cent contre soixante.

—Entendu! Attendez que j’aille chercher l’argent. [356]

—Mais je serai dépositaire, dit l’autre à qui la mine de Bruno n’inspirait guère confiance.

—Cela m’est égal, répondit celui-ci se fiant à la force de ses poings.

Et se retournant vers son frère, il lui dit:

—Va-t’en si tu veux, moi je reste.

Társilo réfléchit: il aimait Bruno et le jeu; il ne pouvait laisser seul son cadet.—Soit! murmura-t-il.

Ils vinrent vers José: celui-ci sourit en les voyant.

—Oncle! dit Társilo.

—Qu’y a-t-il?

—Combien donnes-tu?

—Je vous l’ai déjà dit: si vous vous chargez d’en chercher d’autres pour surprendre le quartier, je vous donne trente pesos à chacun et dix à chaque compagnon. Si tout réussit bien, chacun en recevra cent et vous le double: D. Crisóstomo est riche!

—Accepté! s’écria Bruno; donne l’argent.

—Je savais bien que vous étiez vaillants comme votre père! Venez par ici, que ceux qui l’ont tué ne nous entendent pas! dit José en leur montrant les gardes civils.

Et, les emmenant dans un coin, il ajouta en leur comptant l’argent:

—Demain D. Crisóstomo arrive; il apporte des armes. Après-demain soir, vers huit heures, allez au cimetière et là je vous transmettrai ses dernières instructions. Vous avez le temps de chercher des compagnons.

Il s’en alla. Les deux frères paraissaient avoir changé de rôle: Társilo était tranquille, Bruno pâle.

1 Du verbe soltar, lâcher.—N. des T.

2 Corypha minor.—N. des T.

3 Les habitués, les fervents.—N. des T.

4 Rueda, roue, cercle.—N. des T.

5 Lasak, coq blanc et rouge, talisain, coq de couleurs criardes. Bûlik, coq blanc et noir.—N. des T.

6 En Europe, ces chapeaux portent le nom de Panama.—N. des T.

7 Le favori et le délaissé (outsider).—N. des T.

8 Abréviatif de compadre, compère.—N. des T.

9 Le texte porte: entre galos parisienses lo mismo que entre gallos filipinos. Le jeu de mots sur galos (Gaulois, Français) et gallos (coqs) est intraduisible.—N. des T.

10 Partie.—N. des T.

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