Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 50

A la faveur de la faible clarté que diffuse la lune à travers les épaisses frondaisons des grands arbres, un homme vague par le bois; son pas est lent mais assuré. De temps en temps, comme pour s’orienter, il siffle un air particulier auquel, de loin, un autre sifflement répond par le même air. L’homme attentif écoute, puis poursuit sa route vers le côté d’où partent ces sons lointains.

Enfin, après avoir lutté contre les multiples obstacles qu’oppose une forêt vierge à la marche de l’homme, surtout la nuit, il arrive à une petite clairière baignée par la lumière de la lune en son premier quartier. Des roches élevées, couronnées d’arbres, s’érigent à l’entour formant comme un amphithéâtre en ruines; d’autres arbres récemment coupés, des troncs encore carbonisés gisent au milieu, confondus avec d’énormes rocs que la nature recouvre à demi de son vert manteau.

A peine l’inconnu entrait-il dans la clairière qu’une autre forme humaine, sortant prudemment de derrière un grand rocher, s’avança un revolver à la main. [339]

—Qui es-tu? demanda-t-elle en tagal, d’une voix impérieuse en armant le chien de son arme.

—Le vieux Pablo est-il parmi vous? répondit l’arrivant d’une voix tranquille, sans déférer à la question qui lui était posée, sans paraître intimidé.

—Tu parles du capitaine? Oui, il est là.

—Dis-lui alors qu’Elias le cherche.

—Vous êtes Elias? demanda l’autre avec un certain respect; et il s’approcha, sans pour cela cesser de tenir son revolver prêt à faire feu; eh bien!... venez.

Elias le suivit.

Ils pénétrèrent dans une sorte de caverne qui se creusait dans les profondeurs de la terre. Le guide, qui connaissait le chemin, avertissait le pilote quand il fallait descendre, s’incliner ou se traîner couché; cependant le trajet ne dura pas longtemps; ils arrivèrent à une espèce de salle, éclairée misérablement par des torches de goudron où, les uns assis, les autres couchés, douze ou quinze individus armés, sales, déchirés, sinistres, causaient tout bas entre eux. Les coudes appuyés sur une pierre faisant l’office de table, un vieillard, la physionomie triste, la tête enveloppée d’un bandeau sanglant, contemplait cette lumière qui répandait tant de fumée pour si peu de clarté; si nous ne reconnaissions pas l’endroit pour une caverne de tulisanes, le désespoir qui se peignait sur la figure du vieillard nous aurait fait croire que c’était la Tour de la Faim, la veille du jour où Ugolin dévora ses enfants.

Lorsque Elias arriva avec son guide, les hommes furent pour se lever, mais un signe de leur camarade les tranquillisa, ils se contentèrent d’examiner le pilote qui était complètement désarmé.

Le vieillard tourna lentement la tête et aperçut Elias qui restait debout, grave, la tête découverte, plein de tristesse, le cœur ému.

—C’était donc toi? demanda le vieux chef, dont le [340]regard, en reconnaissant le jeune homme s’anima quelque peu.

—En quel état vous trouvai-je? murmura Elias à mi-voix et remuant la tête.

Le vieillard baissa la tête en silence, fît un signe aux hommes qui se levèrent et s’éloignèrent, non sans mesurer des yeux la taille et les muscles du pilote.

—Oui! dit le vieillard à Elias lorsqu’ils se trouvèrent seuls; il y a six mois lorsque je te donnai l’hospitalité chez moi, c’était moi qui avais pitié de toi; maintenant le sort a changé, c’est à toi de me plaindre. Mais assieds-toi et dis-moi comment tu as fait pour arriver jusqu’ici.

—Il y a quinze jours qu’on m’a parlé de votre malheur, répondit le jeune homme lentement et à voix basse, regardant vers la lumière; je me suis mis aussitôt en route, vous cherchant de montagne en montagne; j’ai parcouru presque deux provinces.

—Pour ne pas verser le sang innocent, j’ai dû fuir; mes ennemis craignaient de se présenter et je ne voyais jamais devant moi que quelques malheureux ne m’ayant pas fait le moindre mal.

Après une courte pause, pendant laquelle il s’efforça de lire sur le visage sombre du vieillard les pensées qui s’y peignaient, Elias reprit:

—Je suis venu vous soumettre une proposition. Après avoir inutilement recherché quelque reste de la famille qui a causé le malheur de la mienne, je me suis décidé à quitter la province où je vivais pour émigrer vers le Nord et me fixer là, parmi les tribus infidèles et indépendantes. Voulez-vous abandonner la vie que vous commencez et venir avec moi? Je serai votre fils, puisque vous avez perdu vos enfants et que je n’ai plus de famille, je retrouverai en vous un père à aimer et à servir.

Le vieillard remua la tête en signe de refus.

—A mon âge, dit-il, quand on a pris une résolution désespérée c’est qu’on n’en peut plus prendre d’autre. [341]Quand un homme comme moi, qui a passé sa jeunesse et son âge mûr à travailler pour assurer son avenir et celui de ses enfants, qui s’est toujours soumis à toutes les volontés de ses supérieurs, dont la conscience est nette, qui a tout subi pour vivre en paix, pour s’assurer toute la tranquillité possible, quand cet homme, arrivé à un âge où le temps a refroidi l’ardeur de son sang, presque sur le bord de la tombe, renonce à tout son passé, à tout ce qu’il croyait devoir être le bonheur de ses derniers jours, c’est parce qu’après mûre réflexion il a jugé que la paix n’existe pas, qu’elle n’est pas le suprême bien! Pourquoi traîner sur une terre étrangère de misérables jours? J’avais deux fils, une fille, un foyer, une fortune; je jouissais de la considération, du respect de tous; maintenant je suis comme un arbre dépouillé de ses branches nu et désolé, comme un fauve dans la forêt, j’erre fugitif sentant derrière moi la meute et le chasseur, et tout cela, pourquoi? Parce qu’un homme a déshonoré ma fille, parce que mes fils ont voulu demander raison de son infamie à cet homme, placé au dessus des autres par le titre de ministre de Dieu. Eh bien! moi, père, moi, déshonoré dans ma vieillesse, j’ai pardonné l’injure, je me suis montré indulgent pour les passions de la jeunesse et les faiblesses de la chair; et puis, le mal était irréparable, que pouvais-je, que devais-je faire, sinon me taire et sauver tout ce qui pouvait être sauvé? Mais lui, le criminel, a eu peur d’une vengeance plus ou moins prochaine, il a cherché la perte de mes fils. Savez-vous ce qu’il a fait? Non? Savez-vous que l’on a simulé un vol au couvent et que l’on impliqua un de mes fils dans le procès? L’autre étant absent ne put être inquiété. Vous imaginez-vous les tortures auxquelles il fut soumis? Oui, n’est-ce pas, elles sont en usage dans tous les pueblos. Eh bien! j’ai vu mon fils pendu par les cheveux, j’ai entendu ses cris, ses appels, mon nom, et moi, lâche, ne voulant point compromettre la paix de mon existence, je n’ai su ni tuer ni mourir! Le vol [342]ne put être prouvé, la calomnie se révéla, le curé fut puni, changé de pueblo, mais mon pauvre enfant mourut de ses blessures.

Alors ils eurent peur de mon autre fils qu’ils savaient moins couard que moi; ils craignirent en lui le bourreau qui vengerait la mort de son frère! comme il avait oublié de se munir d’une cédule de domicile, on saisit ce prétexte pour le faire arrêter par la garde civile, il fut maltraité, excité, et à force d’injures et de mauvais traitements, acculé au suicide! Et moi j’ai survécu à tant de honte! mais si le courage du père m’a manqué pour défendre mes fils, il me reste un cœur pour me venger et je me vengerai! Les mécontents se sont réunis sous mon commandement, mes ennemis par leurs exactions renforcent ma troupe chaque jour, le jour où je me trouverai assez fort je descendrai dans la plaine et j’éteindrai dans le feu ma vengeance et ma vie! Oui, ce jour viendra ou il n’y a pas de Dieu1!

Le vieillard se leva nerveux, et le regard scintillant, la voix caverneuse, il ajouta en arrachant ses longs cheveux:

—Malédiction, malédiction sur moi qui ai contenu la main vengeresse de mes fils; c’est moi qui les ai assassinés! Si j’avais laissé mourir le coupable, j’aurais au moins pu croire à la justice de Dieu et à celle des hommes et mes fils seraient encore là, à mes côtés, fugitifs sans doute, mais je les aurais et ils ne seraient pas morts dans les supplices! Je n’étais pas né pour être père, c’est pour cela que je ne les ai plus! Malédiction sur moi qui malgré mon âge n’avais pas, avec les années, appris à connaître le milieu dans lequel je vivais! Mais par le feu, par le sang et par ma propre mort je saurai les venger!

Dans l’excès de sa douleur le malheureux père avait arraché son bandage et rouvert la blessure de son front, d’où jaillit un filet de sang. [343]

—Je respecte votre douleur, reprit Elias, et comprends votre vengeance; moi aussi, comme vous, j’ai une haine à assouvir et cependant, par crainte de frapper un innocent, je préfère oublier la cause de mes malheurs.

—Tu peux oublier, toi, tu es jeune, tu n’as perdu ni un fils ni l’espérance dernière! Moi non plus, je te le jure, je ne frapperai pas un innocent. Vois-tu cette blessure? Je me la suis laissé faire pour ne pas blesser un pauvre cuadrillero qui accomplissait son devoir.

—Mais, dit Elias après un moment de silence, voyez quel épouvantable incendie vous allez allumer dans notre malheureux pays. Si, de votre propre main, vous satisfaites votre vengeance, vos ennemis prendront de terribles représailles, non contre vous, non contre ceux qui ont des armes, mais contre le peuple qui, selon l’habitude, restera le seul accusé. Que d’injustices s’en suivront!

—Que chacun, que le peuple apprenne à se défendre!

—Vous savez bien que ce n’est pas possible! Ecoutez, je vous ai connu autrefois, quand vous étiez heureux, alors vous me donniez de sages conseils; me permettrez-vous...

Le vieillard se croisa les bras et parut attendre.

—Señor, continua Elias en pesant chacune de ses paroles, j’ai eu le bonheur de rendre un grand service à un jeune homme riche, au cœur bon, noble, voulant le bien de son pays. Qu’il ait des relations à Madrid, on le dit, mais je l’ignore; ce que je puis vous assurer, c’est qu’il est des amis du capitaine général. Que diriez-vous si nous l’intéressions à la cause des malheureux, si nous en faisions le porte-voix des plaintes du peuple?

Le vieillard secoua la tête:

—Il est riche, dites-vous? Les riches ne pensent qu’à accroître leurs richesses; l’orgueil, le désir de paraître les aveugle, et, comme d’ordinaire leur vie est facile, surtout lorsqu’ils ont des amis puissants, il n’en [344]est pas un qui veuille risquer de compromettre son repos pour venir en aide à ceux qui souffrent. Je le sais moi qui fus riche!

—Celui dont je vous parle ne ressemble point aux autres; c’est un fils qui a été insulté dans la mémoire de son père, c’est un jeune homme qui, devant se marier avant peu, songe à l’avenir, à un avenir qu’il veut beau pour ses enfants.

—Alors c’est un homme qui va être heureux; notre cause n’est pas celle des gens heureux.

—Non, mais c’est celle des hommes de cœur!

—Soit, reprit le vieillard en s’asseyant; je suppose qu’il consente à être notre porte-parole même auprès du capitaine général, je suppose qu’il trouve à Madrid des députés qui plaident pour nous, croyez-vous qu’on nous fera justice?

—Essayons, avant de recourir aux mesures sanglantes, répondit Elias. Cela doit vous surprendre que moi, autre persécuté, jeune et robuste, je vous propose, à vous, vieux et faible, des moyens pacifiques! C’est que je les ai vues si nombreuses les misères dont nous sommes la cause aussi bien que nos tyrans; ce sont toujours les désarmés qui paient.

—Et si nos démarches n’aboutissent à aucun résultat!

—Il y aura toujours un résultat, croyez-moi; tous les gouvernants ne sont pas injustes. Mais si l’on ne nous écoutait pas, si l’on dédaignait notre plainte, si les puissants restaient sourds à la douleur de leurs semblables, je serais le premier à me tenir à vos ordres!

Rempli d’enthousiasme, le vieillard embrassa le jeune homme.

—J’accepte ta proposition, Elias; je sais que tu tiendras ta parole. Tu viendras à moi et je t’aiderai à venger tes parents comme tu m’aideras à venger mes fils, mes fils qui étaient jeunes, fiers et braves comme toi! [345]

—En attendant, señor, vous éviterez, toute action violente.

—Tu exprimeras les plaintes du peuple, tu les connais. Quand saurai-je la réponse?

—Dans quatre jours, envoyez-moi un homme à la plage de San Diego, je lui dirai la décision de la personne sur qui je compte... Si elle accepte, on nous fera justice; sinon, je serai le premier qui tombera dans la lutte que nous entreprendrons.

—Elias ne mourra pas, Elias sera le chef, quand le Capitan Pablo sera tombé satisfait dans sa vengeance, dit le vieillard.

Et lui-même accompagna le pilote jusqu’à ce qu’il fût sorti de la caverne.

1 Tanauan ou Pateros?—N. de l’Ed. esp. Pateros, village renommée pour l’élevage des canards (pateros).—N. des T.

[Table des matières]

NovelSmooth

Over 10,000 web novels across every genre, from heart-racing romance to epic fantasy. All free to read online, updated daily.

Genres

© 2026 Novelsmooth. All rights reserved.