Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 59

Quidquid latet, apparebit.

Nîl inultum remanebit1.

La cloche annonce la prière du soir; en entendant le religieux tintement tous, abandonnant leurs occupations, s’arrêtent et se découvrent; le laboureur qui revient [402]des champs suspend son refrain, prend l’allure compassée du carabao qu’il monte et prie; les femmes, au milieu de la rue, se signent et remuent les lèvres avec affectation pour que personne ne doute de leur dévotion; l’homme cesse de caresser son coq et récite l’Angelus pour que la chance lui soit propice; dans les maisons on prie à voix haute, tout bruit qui n’est pas celui de l’Ave Maria se dissipe, s’arrête.

Cependant le curé, le chapeau sur la tête, traverse rapidement la rue au grand scandale de quelques vieilles et, scandale plus grand encore, c’est vers la maison de l’alférez qu’il se dirige. Les dévotes croient le moment venu de suspendre le mouvement de leurs lèvres pour baiser la main du prêtre, mais le P. Salvi semble ne pas les voir; il ne trouve aucun plaisir à placer sa main osseuse sous une chrétienne narine pour, de là, la glisser en cachette (selon que l’a observé Da. Consolacion) dans le sein d’une jeune dalaga qui s’incline pour demander la bénédiction. Une importante affaire doit le préoccuper pour qu’il oublie ainsi ses propres intérêts et ceux de l’Eglise!

En effet, il monte précipitamment les escaliers et frappe avec impatience à la porte de l’alférez; celui-ci vient ouvrir tout en grondant, suivi de sa douce moitié qui sourit comme doivent sourire les damnés.

—Ah! Père curé, j’allais aller vous voir, votre jeune bouc...

—J’ai une chose importante...

—Je ne puis permettre que l’on brise la clôture... s’il revient, je lui tire dessus!

—Qui sait si demain vous vivrez encore! dit le curé tout haletant en se dirigeant vers la salle.

—Quoi, vous croyez que cet avorton peut me tuer? Mais j’en aurai fini d’un coup de pied!

Le P. Salvi recula et instinctivement regarda le pied de l’alférez.

—De qui parlez-vous? demanda-t-il tremblant.

—De qui puis-je parler sinon de ce blanc bec qui me propose un duel au revolver à cent pas? [403]

—Ah! respira le curé. Je viens, ajouta-t-il, vous parler d’une affaire très urgente.

—Laissez-moi avec vos affaires! Serait-ce comme celle des deux petits sacristains?

Si la lumière n’eût pas été la pâle lueur d’une lampe à huile tamisant péniblement à travers la poussière qui recouvrait le globe, l’alférez aurait vu la pâleur du curé.

—Aujourd’hui, c’est de la vie de tous qu’il s’agit! répondit le prêtre à mi-voix.

—Sérieusement! répéta l’alférez en pâlissant; il tire bien, ce jeune homme?

—Je ne parle pas de lui.

—Alors?

Le moine lui montra la porte qu’il ferma à sa manière, d’un coup de pied. Pour l’alférez les mains étaient superflues; il n’eût rien perdu à cesser d’être bimane. Du dehors une imprécation et un rugissement répondirent.

—Brutal! tu m’as fendu le front! cria son épouse.

—Maintenant, allez-y! dit-il au curé tranquillement.

Celui-ci le regarda un long moment; puis lui demanda de cette voix nasale et monotone qu’affectent les prédicateurs:

—Avez-vous vu comme je courais en venant?

—Redios! je croyais que vous aviez la colique!

—Eh bien! continua le P. Salvi sans se soucier de la grossièreté de l’alférez; quand je manque ainsi à mon devoir, c’est qu’il y a de graves motifs.

—Et lesquels donc? Parlez!

Et l’officier frappa le sol d’un nouveau coup de pied.

—Du calme!

—Alors, pourquoi courir si vite?

Le curé s’approcha de lui et mystérieusement lui demanda:

—Ne... savez... vous... rien de nouveau?

L’alférez haussa les épaules.

—Vous avouez ne savoir absolument rien. [404]

—Vous voulez me parler d’Elias, que cette nuit votre sacristain principal a caché?

—Non, je ne m’occupe pas en ce moment de ces histoires, répondit le curé avec mauvaise humeur; je parle d’un grand péril.

—Eh bien, p.....! finissez-en, alors!

—Allez, dit le moine lentement avec quelque dédain; vous verrez une fois de plus de quelle importance nous sommes, nous autres, religieux; le dernier frère lui vaut un régiment, un curé donc...

Et baissant la voix, avec grand mystère:

—J’ai découvert une grande conspiration.

L’alférez fit un saut et, stupéfait, regarda le curé.

—Une conspiration terrible et bien ourdie qui doit éclater ce soir même.

—Ce soir même! s’écria l’alférez en s’élançant d’abord vers le P. Salvi; puis il courut à son revolver et à son sabre pendus au mur.

—Qui faut-il arrêter? qui? criait-il.

—Calmez-vous; il est encore temps grâce à la hâte que j’ai mise à vous avertir; jusqu’à huit heures...

—Je les fusille tous!

—Ecoutez! Tantôt, une femme dont je ne dois pas dire le nom (c’est un secret de confession) s’est approchée de moi et m’a tout découvert. A huit heures ils s’empareront du quartier par surprise, mettront à sac le couvent, s’empareront de la falua2 et nous assassineront avec tous les Espagnols.

L’alférez était anéanti.

—La femme ne m’a rien dit de plus que ceci, ajouta le curé.

—Elle n’a rien dit de plus? Mais je l’arrête!

—Je ne puis le permettre: le tribunal de la pénitence est le trône du Dieu des miséricordes.

—Il n’y a ni Dieu ni miséricordes qui tiennent! je l’arrête!

—Perdez-vous la tête? Ce que vous avez à faire, c’est [405]de vous préparer; armez silencieusement vos soldats et placez-les en embuscade; envoyez-moi quatre gardes pour le couvent et avertissez ceux de la falua.

—La falua n’est pas là. Je vais demander du renfort aux autres sections.

—Non, car on le remarquerait et on ne poursuivrait pas ce qui se trame. Ce qu’il faut, c’est que nous les prenions vivants et les fassions chanter; je veux dire, que vous les fassiez chanter; moi, en ma qualité de prêtre, je ne puis me mêler de ces affaires. Attention! vous pouvez y gagner des croix et des galons; tout ce que je vous demande c’est de faire constater que je vous ai prévenu.

—On le constatera, Père, on le constatera, et peut-être cela décrochera-t-il une mitre! répondit l’alférez radieux en contemplant les manches de son uniforme.

—Surtout, envoyez-moi les quatre gardes déguisés; eh? de la discrétion! Ce soir à huit heures les étoiles et les croix vont pleuvoir.

Pendant que se déroulait cette conversation, un homme courait vers la maison d’Ibarra et, en hâte, montait les escaliers.

—Le señor est là? demanda la voix d’Elias au domestique.

—Il est dans son cabinet, il travaille.

Pour distraire son impatience en attendant l’heure où il pourrait avoir une explication avec Maria Clara, Crisóstomo s’était mis à travailler dans son laboratoire.

—Ah, c’est vous, Elias! s’écria le jeune homme; je pensais à vous; hier, j’avais oublié de vous demander le nom de cet Espagnol chez qui travaillait votre grand-père...

—Señor, il ne s’agit pas de moi...

—Voyez, continua Ibarra qui, sans remarquer l’agitation d’Elias, approcha de la flamme un morceau de bambou; j’ai fait une grande découverte: ce bois est incombustible... [406]

—Ce n’est pas de bambou qu’il est question en ce moment, señor; il s’agit de prendre vos papiers et de fuir avant une minute.

Surpris, Ibarra regarda Elias. En voyant la gravité de son visage, l’objet qu’il tenait lui échappa des mains.

—Brûlez tout ce qui peut vous compromettre et que, d’ici une heure, vous ayez trouvé un endroit plus sûr!

—Mais, pourquoi?

—Mettez en sûreté ce que vous avez de plus précieux...

—Pourquoi?

—Brûlez tout papier écrit par vous ou pour vous, le plus innocent peut être mal interprété...

—Mais pourquoi, enfin?

—Pourquoi? parce que je viens de découvrir une conspiration que l’on vous attribue pour vous perdre.

—Une conspiration? Et qui la trame?

—Il m’a été impossible d’en trouver l’auteur; je viens à l’instant de causer avec un des malheureux payés pour cela et que je n’ai pu dissuader.

—Et cet homme ne vous a pas dit qui l’avait payé?

—Si, en exigeant le secret il m’a dit que c’était vous.

—Mon Dieu! s’écria Ibarra et il resta atterré.

—Señor, ne doutez pas, ne perdons pas de temps, peut-être la conjuration doit-elle éclater ce soir même!

Ibarra, les yeux démesurément ouverts, la tête dans les mains, semblait ne pas entendre.

—Le coup ne peut être paré, continua Elias; je suis arrivé tard, je ne connais pas leurs chefs ... sauvez-vous, señor, conservez-vous pour votre pays!

—Où fuir! On m’attend ce soir! s’écria le jeune homme en pensant à Maria Clara.

—Dans un autre pueblo quelconque, à Manille, chez quelque autorité, mais ailleurs, que l’on ne dise pas que vous dirigiez le mouvement!

—Et, si moi-même je dénonçais la conspiration? [407]

—Vous, dénoncer? s’écria Elias le regardant et reculant d’un pas; vous passeriez pour traître et lâche aux yeux des conspirateurs et les autres vous tiendraient pour trop habile ou trop prudent; on dirait que vous aviez tendu un piège à de pauvres égarés pour vous en faire mérite; on dirait...

—Mais que faire?

—Je vous l’ai déjà dit: détruire tous les papiers que vous avez et qui vous touchent, fuir et attendre les événements...

—Et Maria Clara? s’écria Crisóstomo; non, mieux vaut mourir!

Elias se tordait les mains:

—Eh bien! dit-il, évitez au moins le coup, préparez-vous pour quand on vous accusera!

Ibarra regarda autour de lui l’air affolé.

—Alors, aidez-moi; ici, dans ces pupitres, j’ai les lettres de ma famille; choisissez celles de mon père qui, cette fois, pourraient me compromettre. Lisez les adresses.

Et le jeune homme, étourdi, anéanti, ouvrait et fermait des tiroirs, choisissait des papiers, lisait en hâte des lettres, rejetait les unes, gardait les autres, tirait des livres, les feuilletait, etc. Elias faisait de même avec moins de trouble mais autant de hâte; tout d’un coup il s’arrêta, ses yeux se dilatèrent; il tourna et retourna un papier dans sa main, puis d’une voix tremblante:

—Votre famille connaissait D. Pedro Eibarramendia?

—Certainement! répondit Ibarra en ouvrant un tiroir dont il sortit un monceau de papier, c’était mon bisaïeul!

—Votre bisaïeul, D. Pedro Eibarramendia? insista Elias, livide, l’air altéré.

—Oui, répondit Ibarra distrait; nous avons coupé ce nom qui était très long.

—Il était basque? répéta Elias en s’approchant de lui. [408]

—Basque, oui, mais qu’avez-vous? demanda Crisóstomo surpris.

Elias ferma le poing, l’appuya contre son front et regarda Crisóstomo qui recula en voyant l’expression de sa figure.

—Savez-vous qui était D. Pedro Eibarramendia? interrogea-t-il entre ses dents. D. Pedro Eibarramendia est ce misérable qui a calomnié mon grand-père et causé tout notre malheur... Je cherchais son nom, Dieu vous livre à moi... vous allez me rendre compte de nos malheurs!

Crisóstomo anéanti le regarda, mais Elias lui secoua le bras et d’une voix amère où rugissait la haine:

—Regardez-moi bien voyez si j’ai souffert; et vous vivez, et vous aimez, vous avez de la fortune, un foyer, on vous estime, vous vivez... vous vivez!

Et hors de lui, il courut vers une petite collection d’armes; mais à peine avait-il arraché deux poignards qu’il les laissa tomber, regarda comme un fou Ibarra qui restait immobile:

—Qu’allais-je faire? murmura-t-il, et il s’enfuit hors de la maison.

1 Vers du Dies iræ: Tout ce qui était caché sera révélé, rien ne restera impuni.—N. des T.

2 Sorte de felouque.—N. des T.

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