Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 60

Dans la salle à manger Capitan Tiago, Linares et la tante Isabel dînaient; du salon, l’on entendait le bruit des assiettes et des couverts. Maria Clara avait dit n’avoir pas faim et s’était assise au piano, accompagnée de la joyeuse Sinang qui lui murmurait à l’oreille de mystérieuses phrases, tandis que le P. Salvi inquiet se promenait de long en large.

Ce n’était pas que la convalescente n’eût pas faim, non; mais elle attendait quelqu’un et profitait du moment [409]où son Argus ne pouvait être là: c’était l’heure de dîner pour Linares.

—Tu vas voir que ce fantôme va rester jusqu’à huit heures, murmura Sinang en montrant le curé; à huit heures il doit venir. Celui-ci est aussi amoureux que Linares.

Maria Clara regarda son amie avec épouvante. Celle-ci, sans le remarquer, continua avec son terrible babillage.

—Ah! je sais pourquoi il ne s’en va pas malgré les pointes que je lui lance: il ne veut pas dépenser de lumière chez lui! Sais-tu? depuis que tu es tombée malade, les deux lampes qu’il faisait allumer se sont de nouveau éteintes... Mais, regarde-le, quels yeux et quelle figure!

En ce moment, l’horloge de la maison sonna huit heures. Le curé frissonna et s’assit à l’écart, dans un coin.

—Il vient! dit Sinang à Maria Clara, le voilà, écoute! et elle lui pinça le bras.

Mais le premier coup de huit heures sonnant à l’église: tous se levèrent pour prier. D’une voix faible et tremblante le P. Salvi dit la consécration mais, chacun étant absorbé par ses propres pensées, personne ne s’occupa de lui.

A peine la prière terminée, Ibarra entra. Il était triste et ses habits rigoureusement noirs semblaient moins endeuillés que sa figure; Maria Clara surprise, se leva, fit un pas pour l’interroger, le bruit d’une fusillade lui coupa la parole. Muet, les yeux hagards, Ibarra resta cloué sur place, le curé courut se cacher derrière un pilier. Du côté du couvent, on entendit de nouveaux coups de feu, puis des cris, des clameurs. En même temps, Capitan Tiago, tante Isabel, Linares entrèrent en criant: tulisan, tulisan! suivis d’Andeng qui, brandissant une broche, venait rejoindre sa sœur de lait.

Tante Isabel tomba à genoux et, larmoyante, se mit à réciter le Kyrie eleison; pâle, à demi-mort de frayeur, [410]Capitan Tiago emporta au bout d’une fourchette le foie d’une poule qu’il offrit en pleurant à la Vierge d’Antipolo; Linares, la bouche pleine, s’armait d’une cuiller; Sinang et Maria Clara s’embrassaient, seul Crisóstomo restait immobile, comme pétrifié, plus blanc qu’un mort.

Les cris, le tumulte continuaient, les fenêtres se fermaient en claquant, d’instant en instant on entendait l’éclat d’un coup de feu.

Christe eleyson! Santiago, c’est la prophétie qui s’accomplit... ferme les fenêtres! gémit la tante Isabel.

—Cinquante grandes bombes et deux messes d’actions de grâce! répliqua Capitan Tiago. Ora pro nobis!

Peu à peu tout retomba dans un silence terrible... On entendait la voix de l’alférez criant en courant.

—Père curé! P. Salvi!! Venez!

Miserere! L’alférez demande la confession! s’écria la tante Isabel.

—L’alférez est blessé! demanda enfin Linares. Ah!!!

Et la santé parut lui revenir.

—Père curé, venez! il n’y a plus rien à craindre! cria de nouveau l’alférez.

Tout bouleversé encore, Fr. Salvi se décida enfin à sortir de sa cachette; il descendit les escaliers.

—Les tulisanes ont tué l’alférez! Maria, Sinang, dans votre chambre, barricadez bien la porte! Kyrie eleison!

Ibarra, lui aussi, se dirigea vers les escaliers, malgré la bonne tante qui, se souvenant qu’elle avait été très amie de sa mère, ne voulait pas le laisser sortir qu’il ne se fût confessé.

Il était dans la rue: bouleversé, il lui parut que tout tournait autour de lui, ses oreilles bourdonnaient, ses jambes se mouvaient avec peine, des flots de sang, des lueurs entremêlées de ténèbres passaient dans ses yeux.

La rue était déserte, la lune brillait splendide au ciel [411]et cependant ses pieds trébuchaient contre chaque pierre, contre chaque morceau de bois.

Près du quartier, baïonnette au fusil, des soldats parlaient avec animation, ils ne l’aperçurent pas.

Dans le tribunal on entendait des cris, des coups, des plaintes, des malédictions; la voix de l’alférez surpassait et dominait tout.

—Au cepo1! Les menottes! Deux coups de feu à qui bouge! Aujourd’hui ni personne ni Dieu ne passe! Capitan, ce n’est pas le moment de dormir.

Ibarra pressa le pas vers sa maison: ses domestiques l’attendaient, inquiets.

—Sellez le meilleur cheval et allez dormir! leur dit-il.

Il entra dans son cabinet et, à la hâte, voulut préparer une valise. Il ouvrit un coffre de fer, prit tout l’argent qui s’y trouvait et le mit dans un sac. Il se munit de ses bijoux, n’oublia pas un portrait de Maria-Clara et se dirigea vers une armoire où étaient renfermés ses papiers.

En ce moment, trois coups secs et forts résonnèrent à la porte.

—Qui est là? demanda-t-il d’une voix lugubre.

—Ouvrez, au nom du Roi, ouvrez de suite ou nous enfonçons la porte! répondit en espagnol une autre voix impérieuse.

Ibarra jeta un coup d’œil vers la fenêtre: son regard s’alluma, il arma son revolver; mais, changeant d’idée, il jeta ses armes et s’avança vers la porte qu’il ouvrit lui-même, au moment où arrivaient ses domestiques.

Trois gardes se saisirent immédiatement de lui.

—Je vous fais prisonnier, au nom du Roi! dit le sergent.

—Pourquoi?

—On vous le dira là-bas; il m’est défendu de parler.

Le jeune homme réfléchit un moment, et ne voulant pas que les soldats découvrissent ses préparatifs de fuite, il prit un chapeau et leur dit: [412]

—Je suis à votre disposition! Je suppose que ce ne sera pas pour longtemps.

—Si vous me promettez de ne pas vous échapper, nous vous laisserons les mains libres; l’alférez vous fait cette faveur; mais si vous essayez de fuir...

Ibarra les suivit laissant ses serviteurs consternés.

Pendant ce temps, qu’avait fait Elias?

En sortant de la maison de Crisóstomo, il courut comme un fou, sans savoir où il allait. Violemment agité, il traversa les champs et arriva au bois; il fuyait les hommes, les maisons, il fuyait la lumière, la lune même le faisait souffrir, il s’enfonça sous les arbres dans l’ombre mystérieuse. Là, tantôt s’arrêtant, tantôt parcourant des sentiers inconnus, tantôt grimpant entre les broussailles, il regardait vers le pueblo qui, là-bas, se baignait dans la lumière de la lune, s’étendait dans la plaine, comme incliné vers le rivage du lac aux eaux tranquilles. Les oiseaux, réveillés de leur sommeil, voletaient; de gigantesques chauves-souris, des chouettes, des hiboux passaient d’une branche à l’autre, le saluant de leurs cris stridents, le regardant de leurs gros yeux arrondis. Elias ne les voyait pas, ne s’occupait pas d’eux. Il s’imaginait que les ombres irritées de ses ancêtres le suivaient; il voyait pendu à chaque branche le terrible panier contenant la tête ensanglantée de Bálat, telle que la lui avait dépeinte son père; il croyait trébucher au pied de chaque arbre contre le cadavre refroidi de sa propre grand’mère, il lui semblait que se balançait parmi les ombres le squelette pourri de son aïeul infâme;.... et le squelette, et le cadavre, et la tête sanglante lui criaient: lâche, lâche!

Il s’enfuit, il abandonna la montagne et redescendit vers la plage sur laquelle il erra fiévreux; mais ses yeux vagues se fixaient là-bas vers un point de la surface tranquille et voici qu’entourée par les reflets de la lune comme d’un nimbe argenté, une ombre s’élève, comme bercée par le flot. Il lui semble la reconnaître! Mais oui, ce sont ses cheveux épars si longs et si beaux; [413]mais oui, c’est sa poitrine trouée d’un coup de poignard, c’est elle, c’est sa sœur!

Et le malheureux, à genoux sur le sable, tend les bras vers la vision chérie:

—Toi! toi aussi! s’écrie-t-il.

Le regard inébranlablement attaché sur l’apparition, il se relève, s’avance, entre dans l’eau, descend la douce pente du banc de sable; déjà il est loin de la rive, la vague lui arrive à la ceinture, il s’avance, il s’avance encore, fasciné. Il a de l’eau jusqu’à la poitrine, qu’importe, s’en aperçoit-il seulement?... Soudain, une détonation déchire l’air; grâce au calme, au silence de la nuit, le bruit des coups de feu arrive clair et distinct jusqu’à lui. Il s’arrête, écoute, se souvient... et la vision s’efface, et le rêve s’enfuit. Il remarque qu’il est dans l’eau; le lac est tranquille, il distingue les lumières des pauvres cabanes de pêcheurs.

Il a repris conscience de la réalité, s’en retourne vers la rive et se dirige vers le pueblo. Pourquoi? Il n’en sait rien.

San Diego est désert. Les maisons sont fermées; les animaux eux-mêmes se taisent, les chiens n’envoient point à la lune leur ordinaire sérénade, craintifs, ils se sont cachés tout au fond de leurs niches. La lumière argentée qui inonde les rues et détache vigoureusement les ombres semble augmenter encore la tristesse de cette solitude.

Craignant de rencontrer des gardes civils, il s’était caché dans les jardins et les enclos qui entourent les habitations; un moment il crut distinguer dans une de ces huertas deux formes humaines; sans chercher à les reconnaître, il poursuivit sa route, escaladant murs et haies, arrivant ainsi—au prix de quels efforts!—à l’autre bout du pueblo d’où il courut vers la maison d’Ibarra. Sur la porte, les domestiques se lamentaient, commentant l’arrestation de leur maître.

Il s’informa de ce qui s’était passé, fit semblant de s’éloigner puis, passant derrière la maison, il franchit [414]le mur, grimpa par une fenêtre et pénétra dans le cabinet où brûlait encore la bougie qu’y avait laissée Crisóstomo.

Il vit les livres, les papiers; trouva les armes, les petits sacs renfermant l’argent et les bijoux; promptement il reconstitua ce qui s’était passé; ne voulant pas laisser tant de papiers qui pouvaient être compromettants, il songea à les prendre, à les emporter par la fenêtre et à les enterrer.

Il regarda vers le jardin et vit reluire des casques et des baïonnettes: c’étaient deux gardes civils accompagnés d’un adjudant.

Sa résolution fut vite prise: il mit en tas au milieu du cabinet les effets et les papiers, vida sur le tout une lampe à pétrole et mit le feu avec la bougie. Puis, s’emparant précipitamment des armes, il aperçut le portrait de Maria Clara, hésita... le mit dans un des petits sacs et, emportant le tout, sauta par la fenêtre.

Il était temps; les gardes civils forçaient l’entrée.

—Laissez-nous monter pour saisir les papiers de votre maître, disait l’adjudant.

—Avez-vous la permission? Sinon, vous ne monterez pas, répondait un vieillard.

A coups de crosse, les soldats chassèrent ces fidèles serviteurs et montèrent l’escalier... mais une épaisse fumée envahit toute la maison, puis de gigantesques langues de feu sortirent du cabinet.

—Au feu! au feu! crièrent à la fois domestiques et soldats.

Tous se précipitèrent pour essayer de sauver quelque chose, mais la flamme avait gagné le petit laboratoire; quelques-uns des produits chimiques qui s’y trouvaient firent explosion; les gardes civils durent reculer; l’incendie mugissant, menaçait de leur fermer le passage; en vain, on tira de l’eau du puits, en vain tous criaient, demandaient du secours, ils étaient isolés. Les autres appartements brûlaient à leur tour et la flamme s’élevait vers le ciel accompagnée de grosses [415]spirales de fumée. Toute la maison était sa prisonnière; quelques paysans des environs accouraient contempler l’épouvantable foyer et l’effondrement de ce vieil édifice si longtemps respecté par les éléments.

1 Instrument de torture fait de deux pièces de bois entaillées où l’on place les jambes du prisonnier.—N. des T.

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