Au Pays des Moines (Noli me Tangere) (French) Chapter 63

La nouvelle du départ des prisonniers se répandit rapidement dans le pueblo, soulevant la terreur d’abord, puis les plaintes et les lamentations.

Les familles des prisonniers couraient comme des folles, du couvent au quartier, du quartier au tribunal, ne trouvant nulle part de consolation, remplissant les airs de gémissements et de cris. Le curé s’était enfermé sous prétexte de maladie; l’alférez avait augmenté le nombre de ses gardes qui recevaient à coups de crosse les femmes suppliantes; le gobernadorcillo, être inutile [433]s’il en fut, plus bête et plus insignifiant que jamais.

En face la prison, celles qui conservaient quelque force couraient d’une extrémité à l’autre, celles qui n’en avaient plus, s’asseyaient à terre, appelant les noms des personnes aimées.

Le soleil brûlait, et cependant aucune de ces malheureuses ne pensait à se retirer. Doray, la gaie et heureuse épouse de D. Filipo, errait désolée, portant dans ses bras son enfant; tous deux pleuraient.

—Retirez-vous, lui disait-on, votre enfant va prendre un coup de soleil.

—A quoi lui servira-t-il de vivre s’il n’a plus de père pour l’élever? répondait-elle, inconsolable.

—Votre mari est innocent, il reviendra!

—Oui, quand nous serons morts!

Capitana Tinay pleurait et appelait son fils Antonio; la valeureuse Capitana Maria regardait vers la petite grille derrière laquelle étaient ses deux jumeaux, ses uniques enfants.

—Avez-vous vu chose pareille? prendre mon Andong, tirer sur lui, le mettre au cepo et l’emmener au chef-lieu, tout cela pourquoi... parce qu’il avait des caleçons neufs? Ceci demande vengeance! Les gardes civils abusent! Je jure que, si j’en retrouve un, comme il est souvent arrivé, cherchant un endroit retiré dans mon jardin, je le châtre, oui, je le châtre! sinon... qu’on me châtre!!!

Mais peu de personnes faisaient cœur avec la musulmane belle-mère.

—La faute de tout est à D. Crisóstomo, soupirait une femme.

Confondu dans la foule, errait le maître d’école; señor Juan, sans plomb et sans mètre, ne se frottait plus les mains: il était vêtu de noir, car il avait eu de mauvaises nouvelles et, fidèle à sa coutume de considérer l’avenir comme réalisé, il portait déjà le deuil d’Ibarra.

A deux heures, après-midi, une charrette découverte, [434]tirée par deux bœufs, s’arrêta devant le tribunal.

La foule l’entoura, menaçant de la dételer et de la briser.

—Ne faites pas cela, s’écria Capitana Maria, voulez-vous qu’ils aillent à pied?

Ce mot arrêta les familles. Vingt soldats sortirent du tribunal et entourèrent le véhicule, puis les prisonniers parurent.

Le premier était D. Filipo, attaché; il salua en souriant son épouse, Doray répondit par un amer sanglot et deux gardes durent faire tous leurs efforts pour l’empêcher d’embrasser son mari. Antonio, le fils de Capitana Tinay, pleurait con±me un enfant, ce qui ne fit qu’augmenter les cris de sa famille. L’imbécile Andong, à la vue de sa belle-mère, cause de sa mésaventure, gémit à fendre l’âme. Albino, l’exséminariste et les deux jumeaux de Capitana Maria, avaient les mains attachées; tous trois étaient sérieux et graves. Enfin sortit Ibarra, les mains libres, marchant entre deux gardes civils. Le jeune homme était pâle, ses yeux cherchaient une figure amie.

—C’est lui le coupable! crièrent de nombreuses voix; c’est lui le coupable et il a les mains libres!

—Mon gendre n’a rien fait et il a les menottes!

Ibarra se retourna vers ses gardes:

—Attachez-moi, mais attachez-moi bien, coude à coude, dit-il.

—Nous n’avons pas d’ordre!

—Attachez-moi!

Les soldats obéirent.

L’alférez parut, à cheval, armé jusqu’aux dents, suivi de dix à quinze autres soldats.

Chaque prisonnier avait là sa famille qui priait pour lui, le saluait de noms affectueux; seul Ibarra n’avait personne; le maître d’école et señor Juan lui-même avaient disparu.

—Que vous ont fait à vous mon mari et mon fils? [435]lui disait Doray en pleurant. Voyez mon pauvre enfant, vous l’avez privé de son père!

La douleur se changeait en colère contre le jeune homme, accusé d’avoir provoqué la révolte. L’alférez ordonna le départ.

—Tu es un lâche! cria à Crisóstomo la belle-mère d’Andong. Tandis que les autres se battaient pour toi, tu te cachais, lâche!

—Sois maudit! lui dit un vieillard en le poursuivant. Maudit soit l’or amassé par ta famille pour troubler notre paix! Maudit! Maudit!

—Qu’on te pende, toi, hérétique! lui cria une parente d’Albino, et sans pouvoir se contenir, elle prit une pierre et la lui lança.

L’exemple fut promptement suivi: une pluie de poussière et de cailloux s’abattit sur le malheureux jeune homme.

Ibarra souffrit impassible, sans colère, sans plainte, l’injuste vengeance de tant de cœurs blessés. C’était là l’au revoir, l’adieu que lui faisait son pays adoré où étaient tous ses amours. Il baissa la tête: peut-être pensait-il à un homme qu’il avait vu frapper dans les rues de Manille, à une vieille femme tombant morte à la vue de la tête de son fils; peut-être se rappelait-il l’histoire d’Elias.

L’alférez crut nécessaire d’écarter la foule, mais les pierres ne cessèrent pas de tomber, les insultes de retentir. Seule, une mère ne vengeait pas sur lui ses douleurs: Capitana Maria. Sans un geste, les lèvres serrées, les yeux remplis de larmes silencieuses, elle voyait s’éloigner ses deux fils. Devant cette immobilité et cette douleur muette, Niobé cessait d’être fabuleuse.

Le cortège s’éloigna.

De toutes les personnes qui se montrèrent aux rares fenêtres ouvertes, les seules qui témoignèrent quelque compassion pour le jeune homme furent les indifférents et les curieux. Tous ses amis s’étaient cachés, [436]tous, même Capitan Basilio qui défendit de pleurer à sa fille Sinang.

Ibarra vit les ruines fumantes de sa maison, de la maison de ses pères, où il était né, où vivaient les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; les larmes, longtemps refoulées, jaillirent de ses yeux, il baissa la tête et pleura sans avoir, attaché comme il était, la consolation de dissimuler son chagrin, sans que sa douleur éveillât quelque sympathie. Maintenant, il n’avait plus ni patrie, ni foyer, ni amour, ni amis, ni avenir!

D’une hauteur, un homme contemplait la triste caravane. C’était un vieillard, pâle, amaigri, enveloppé dans un manteau de laine, s’appuyant avec effort sur un bâton. A la nouvelle de l’événement, le vieux philosophe Tasio avait voulu quitter son lit et accourir, mais ses forces ne le lui avaient pas permis. Le vieillard maintenant suivit des yeux la charrette jusqu’à ce qu’elle eut disparu au loin; il resta quelque temps pensif et le front baissé, puis se leva et, péniblement, reprit le chemin de sa maison, se reposant à chaque pas.

Le lendemain, des pâtres le trouvèrent mort à l’ombre même de sa solitaire retraite.

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