La pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'était enfermée dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille réfléchissait sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et travaillait. «Méritons d'être l'épouse de Lussanville, se disait-elle: je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son égale que par la vertu. Mon père me traça la route que je dois suivre: ce n'est qu'en exécutant avec fidélité ses derniers ordres, que je serai digne de mon amant.» Un tendre soupir suivit cette réflexion modeste.
Fanchette était tranquille: un cri perçant, poussé par la marchande, la tira de sa douce 83 rêverie: les deux jeunes filles frissonnent, et volent auprês d'elle. Quel spectacle s'offre à leurs yeux! Dolsans, porté par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure: Lussanville, fondant en larmes, le suit! «Vous voyez un coupable, mademoiselle, dit le jeune peintre à Fanchette, dês qu'il l'aperçut, que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore à mon dernier moment... mais j'étais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me préférez... Je lui aurais arraché la vie sans remords peut-être, et je le vois donner des larmes au sort que je mérite...» Il se tut: et les sanglots étoufaient l'aimable Florangis. «Ah madame! dit-elle à la marchande, c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je racheter vos jours aux dépens de mon bonheur et de ma vie... Oui, madame, ajouta-t-elle, en regardant sa maîtresse, qu'il vive... employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut suporter le jour qu'à ce prix, je n'écouterai point mon cœur qui me parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.»
Lussanville entendit ce cruel arrêt. «Ah! Fanchette! lui dit-il à demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je n'aurais pas défendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort est 84 donc décidé... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec la vôtre... Adieu. Je vais mourir.—Ne me rendez pas plus malheureuse encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis de vous le dire, ni de vous voir... Si vous étiez à la place de Dolsans, je ne vivrais plus...—O ciel! qui l'eût pensé, que je serais infortuné en entendant cet aveu flateur!» Accablé de douleur, desespéré, le jeune amant s'éloigne en pleurant.
La blessure de Dolsans n'était pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru: sa tante, rassurée, caressait Fanchette, en lui répétant, que bien loin de l'accuser du malheur de son neveu, elle allait lui devoir son bonheur et sa vie. La jeune Agathe se joignait à sa mère: elle embrassait l'aimable Florangis: «Que j'aurai de plaisir à vous nommer alors tout-de-bon ma cousine, lui disait-elle!» Fanchette versait des pleurs: mais elle ne se repentait point du sacrifice: son âme généreuse fesait une bonne action, sans se mettre en peine d'en savourer la douceur.
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