Contes de Restif de la Bretonne (French) Chapter 20

Kathégètes, ce vieillard respectable, gouverneur de Lussanville, fut frapé de l'air de tristesse de son élève. Mais il avait pour maxime, de ne faire jamais de questions: il prit seulement un air de douceur et de bonté, plus marqué qu'à l'ordinaire, afin d'exciter la confiance. Il fut plus surpris encore de la réserve de Lussanville, et de se voir pressé d'accomplir un dessein formé depuis longtems, de visiter les principaux états de l'europe: le jeune-homme semblait auparavant n'envisager ce voyage qu'avec répugnance, et l'avait entièrement rompu, depuis qu'il connaissait la belle Florangis. Monsieur Kathégètes sentit bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire: il remarqua que tout ennuyait Lussanville; qu'il ne se trouvait bien nulle part. «Il aime, disait le bonhomme... mais il veut fuir! je voudrais bien connaître celle qu'un amant si bien fait a trouvée cruelle.» La curiosité l'emporta sur ses principes. «Qu'avez-vous? dit-il un jour à l'aimable jeune-homme.—Ah! mon papa!... j'aime, je suis aimé... et pourtant, je suis malheureux!—Vous m'ôtez un sujet d'étonnement 86 pour en faire naître un autre...—Ne m'en demandez pas davantage; ce serait aigrir mes maux.» Et le vieillard se tut. Son élève se tourmentait; il se répandait dans les assemblées: puis tout-à-coup prenant d'autres dispositions, s'enfonçait dans une solitude absolue: mais le trait était dans son cœur; sa douleur le suivait par-tout [18]. Il rendait souvent des visites à la bonne Néné, qui tâchait de le consoler, en lui disant de ne pas désespérer encore. Il la pria d'accepter pour sa pupille le présent qu'il avait fait: elle résista d'abord; ensuite elle se laissa toucher, et le tendre jeune-homme se crut moins malheureux.

Les autres amans de Fanchette ne se découragèrent pas: monsieur Delaunage envoyait tous les jours de nouveaux dons qu'on refusait; Satinbourg et Damasville ne pouvaient obéir à l'ordre de ne plus revenir: Le marquis et le comte fesaient toujours des promesses éblouissantes; mais le financier prenait une autre route. Un jour l'aimable Florangis sortait d'une église: un carosse barrait la porte. Fanchette se présente pour passer: deux grands laquais la prennent entre leurs bras, l'y placent malgré elle, ferment les portières, et le char vole. Lorsqu'il s'arrêta, la jeune personne se trouva dans la cour d'une maison superbe: on la porte dans un apartement somptueusement meublé: elle y était à peine qu'elle vit entrer l'individu massif et rond, qui lui parla si cavalièrement 87 chez sa maîtresse. «Ma reine, lui dit-il en l'abordant, ne craignez rien: vous êtes libre ici; ce n'est pas mon usage d'employer la violence avec les belles.—Pour me prouver que vous dites vrai, monsieur, permettez que je me retire sur le champ.—Mon cœur! pas sitôt: il faut du moins m'écouter auparavant. Pourquoi faire la bégueule et la sauvage? En vérité, mon enfant, si vous conservez cette manie-là, vous ne percerez jamais, et, jolie comme vous êtes, ce serait réellement dommage: vous pourriez prétendre à tout... Voulez-vous, par un mariage légitime et cérémonieux, vous ensevelir avec un malôtru? ma foi! ce n'est pas mon avis. Je veux vous donner des lumières, des conseils; vous parler en ami... Allons, petite... Mais pourquoi!... Voyez qu'on lui fait grand mal!... soyez moins farouche. Asséyez-vous.—Non, monsieur; je veux m'en aller.—Ah! belle pouponne, un moment... Eh! laissez-nous donc voir ce petit pied, il est si joli! pourquoi le cacher!...—Je ne suis point faite, monsieur, non, je ne le suis point, pour cette humiliation.—Eh! qui prétend vous humilier!... Écoutez, ma fille: cet agrément là peut seul faire votre fortune, et je vous avouerai, moi, que c'est ce qui me plaît davantage en vous. Mon aimable enfant, ne croyez pas que je veuille vous faire vieillir avec moi: je change souvent: j'ai des trésors; je les partage avec celles que je quitte: on sait que 88 je suis de bon goût: m'avoir eu, c'est un titre pour trouver un autre amant.—Je ne veux, monsieur, ni de vos richesses, ni d'amant.—Je suis plus instruit de vos affaires que vous ne pensez, belle Fanchette; vous allez épouser un maladroit que vous n'aimez pas, et vous vous arrachez à l'amant que vous préférez: Je sais tout cela: voici la proposition que je vous fais: Dans huit jours vous épouserez Lussanville fils de ma sœur et mon pupille; je vous doterai richement: cela n'a-t-il rien qui vous tente?—Hêlas!... Monsieur, j'ai promis d'épouser Dolsans, de me sacrifier, pour lui sauver la vie, et je tiendrai ma promesse.—Ah! pour le coup, ma belle, je ne vous conçois plus. Quoi!... Vous n'aimiez donc pas Lussanville?—Pardonnez-moi.—Et vous le refusez?—Oui, monsieur.—La raison, s'il vous plaît, de ce procédé rare?—C'est que tôt ou tard j'occasionnerais la mort de Dolsans, ou la sienne, et je ne crois pas acheter trop une si chère vie aux dépens même de mon bonheur.—Mais où donc a-t-elle vécu? Ma foi, ma mignonne, les romans vous ont tourné la tête. Il faut la guérir. De sorte que, sous le sceau du plus inviolable secret, vous seriez bien loin de me rien accorder, pour recevoir la main de mon neveu, et l'assurance de succéder à toutes mes richesses.—Ah ciel! quelle horreur!...—Elle s'effraye! ah! je veux la guérir! répétait-il en riant.»

89 Pour réussir à cette cure, merveilleuse, selon lui, le financier accable Fanchette de sa lourde masse, et se met en devoir de ravir des faveurs, dont la moindre était d'un prix au-dessus de tous ses trésors [19]. L'aimable fille, comme tant d'autres, aurait pu céder à la violence [20]; mais elle était vertueuse tout-de-bon: elle s'échape: le pesant midas la poursuit: telle autrefois Syrinx fuyait devant le dieu inventeur des chalumeaux. Fanchette, hors d'haleine, apelait de toutes ses forces: mais quels secours espérer dans une maison vendue au crime? Épuisée de lassitude, tremblante, le pied lui glisse, elle va tomber; le financier avance un canapé, qui la reçoit. Avant qu'elle puisse se relever, il est à ses pieds; il s'en empare; il les baise un million de fois: Tous les efforts de Fanchette pour se débarrasser, sont inutiles. Elle fond en larmes. «O! mon père! s'écrie-t-elle, votre fille touche à sa perte; mais elle n'est pas ici par son imprudence... Eh! quoi! un scélérat peut donc souiller l'âme la plus pure!...» Elle finissait à peine ces mots, qu'on frape rudement: le financier se relève: il hésite, mais enfin, voyant qu'on redoublait, il ouvre lui-même: c'est Lussanville qui paraît: Fanchette s'élance dans ses bras. «Sauvez celle que vous avez aimée, s'écrie-t-elle; arrachez-la des mains d'un barbare, que mes larmes ne touchaient pas...» Dans ce moment d'indignation et de douleur, Lussanville cola sa bouche sur celle de Fanchette, 90 qui ne la détourna pas; il l'emporte; et l'éloigne de la demeure d'un infâme.

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