Contes de Restif de la Bretonne (French) Chapter 21

Plus léger que zéphyre, lorsque de son haleine, il agite doucement les tiges des fleurs, Lussanville avec son précieux fardeau, gagnait sa voiture: l'air effrayé de Fanchette fut remarqué par deux inconnus, qui dans ce moment se trouvèrent vis-à-vis la demeure du financier. L'un d'eux sur-tout, vivement frapé des traits de la jeune personne, la considérait avec intérêt. Ses regards vont se fixer sur un petit pied, qu'une mule mignone contenait à demi. L'émotion que lui causent ce pied séduisant et cette mule délicate fait palpiter son cœur. Également touchés pour une fille jeune et belle, à laquelle ils croient qu'on fait violence, tous deux se disposent à la secourir: ils accourent. La belle Florangis, qui les prit pour des satellites du financier, s'élance précipitamment dans la voiture de Lussanville: les deux inconnus, qui s'imaginent qu'elle est contrainte, la saisissent par sa robe: «Cher ami! s'écrie Fanchette!» et ses bras ceignent Lussanville. Au 91 nom si doux qu'elle vient de donner au charmant jeune-homme, les libérateurs s'arrêtent, se regardent, et conviennent qu'avec cette figure, on n'est jamais réduit à forcer les filles. Mais la jolie mule de Fanchette avait tenté le plus aparent des deux inconnus [21]: dans le mouvement précipité que fit l'aimable fille pour se débarrasser de ses mains, son pied s'embarrassa; l'inconnu sut profiter de son trouble pour faire glisser le bijou qui l'avait charmé; il s'en empare adroitement, fait un compliment flateur à la jeune beauté, explique quelles ont été leurs vues en s'aprochant: on leur répond par une inclination profonde, et la voiture part comme l'éclair.

Les deux inconnus paraissaient étrangers: En effet, l'un était un riche habitant des colonies françaises en asie; l'autre, le gouverneur d'un fils unique que ce particulier avait renvoyé en france il y avait plusieurs añées. Le jeune-homme était disparu tout-à-coup dans un tems où il était préocupé d'une passion violente: son gouverneur s'épuisa vainement en recherches: rebuté, désespéré, il avait été lui-même porter au père de son élève la nouvelle d'un si grand malheur. Ils étaient de retour depuis quelques jours seulement.

«Quel trésor! disait l'asiatique à l'instituteur. Dans la position, où je me trouve, une fille si belle pourrait seule adoucir l'amertume répandue sur le reste de ma vie: oui, je bénirais 92 le ciel de l'avoir rencontrée, si je ne lui croyais un mari... Mais, que sait-on? peut-être n'est-elle que sa maîtresse?... Malheureusement tous les moyens de nous en assurer nous manquent.—De toutes manières, répondait le gouverneur, vous devez en abandonner la poursuite; cette jeune personne étant ou mariée, ou indigne de vous fixer.—Indigne de me fixer!... Voyez, mon vieux ami, voyez cette mule, et représentez-vous les traits de celle qui l'a portée... mais voyez-la donc!—A quarante ans révolus, vous! séduit par un pied mignon! ah! ah!...—Eh! vous même, qui riez de si bonne grâce, y résisteriez-vous? Le parti en est pris: il faut découvrir son nom, sa fortune: nous avons tout employé pour retrouver une malheureuse famille que j'ai laissée... dans la misère: il ne restait qu'une fille; on vous a dit à vous-même qu'on ignore ce qu'elle est devenue... Et voilà ce qu'a causé sans doute la malheureuse nécessité où je me suis vu de faire croire ici ma mort. Mon fils se croyant maître de lui-même, aura méprisé votre autorité, donné dans le désordre, et se sera perdu... Mes parens n'ont plus compté sur moi... Nous allons faire de nouveaux efforts: si tout est inutile... que cette jeune beauté soit libre... quelle qu'elle ait été, je n'hésiterai pas. Combien en est-il, dans ce sexe enchanteur, qui, séduites par un perfide, entraînées par l'exemple, souvent livrées par celle qui devait les protéger, 93 sont vertueuses au sein du libertinage! car, vous le savez, sans doute, la vertu ne consiste pas à garder une fleur que l'honnête-femme a du donner: tout git donc dans la manière de la perdre: eh! que reprochera-t-on à celles dont je parlais? Non, je ne leur fais pas un crîme d'un état qu'elles n'auraient pu éviter, non... et je n'en estimerai pas moins la jeune personne qui vient de me charmer: ma main, ma fortune, j'offrirai tout, je donnerai tout: son empire sur mon cœur est absolu... il l'est, ami, il l'est... et si malheureusement elle se trouve mariée... je n'ai jamais éprouvé ce que je ressens pour elle... je ne sais si je répondrais de ma vertu.»

En s'entretenant de la sorte, les deux amis suivaient la route qu'avait prise la voiture de Lussanville. Ils s'arrêtent par hazard devant la maison qu'il occupait, et reconnaissent un des domestiques qui venait d'accompagner le jeune amant de Fanchette. Ils l'abordent pour l'intéroger: mais Lussanville était aimé de ses gens; ils ne s'entretenaient de leur maître que pour en dire du bien, et jamais pour médire de ses actions: celui-ci leur tourna le dos, sans leur répondre.

Les inconnus n'aprirent rien dans ce moment: mais l'un d'eux ne pouvait dissimuler la joie qu'il ressentait d'avoir trouvé la demeure de l'heureux amant avec lequel il ne doutait pas que ne vécût la jeune fille au pied mignon. 94 Il se retira, dans la résolution de ne rien négliger pour découvrir quel est le sort de la belle dont il a ravi la jolie mule (et rien de plus galant que cette mule; elle était bleu céleste, garnie d'un rézeau en argent), il ne pouvait se lasser de considérer ce bijou, dont la vue allait jusqu'au fond de son cœur réveiller les desirs.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

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