Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 15

Le moment est bien choisi. — Nous sommes en paix, quoi qu’on die. — Les nuages sont dans la lorgnette. — Annexion de la Savoie. — Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. — Le berceau des grandes familles. — Le spirituel et le temporel sont deux. — Le temporel est soumis à des lois. — Réforme douanière. — Une lettre datée de Lille. — Beaux-Arts. — La peinture et la sculpture vont assez mal en France. — A qui la faute ? — Efforts des artistes. — Bon vouloir du public. — Excellentes intentions du gouvernement. — Les expositions bisannuelles. — Elles ont fait plus de mal que de bien. — Je propose de les remplacer par des expositions permanentes. — Avantages de mon projet. — Tout le monde y gagnera : le public, les artistes, les critiques. — Moyen d’exécution. — Profit pour le budget. — Expositions anglaises. — Le boulevard des Italiens.

Ma chère cousine,

La France et l’Europe sont en paix ; l’Italie, notre sœur aînée, organise tranquillement son indépendance ; l’Angleterre, notre alliée naturelle, unit ses intérêts aux nôtres par le lien le plus étroit ; les éternels ennemis de l’intelligence et de la liberté se suicident à coups de [p. 229] mandements et d’encycliques ; le gouvernement impérial, après dix années d’indécision, se jette résolûment dans la voie sacrée de la démocratie, et reprend en main la grande œuvre de 89 ; tout va bien. Le moment n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, le luxe honorable de la vie. La France est assez riche et assez grande pour se donner ce luxe-là.

Il est vrai que certains journalistes signalent tous les matins de gros nuages à l’horizon ; mais je me figure qu’ils n’ont pas bien essuyé leur lunette, et qu’une légère vapeur condensée entre deux verres obscurcit, à leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos ouvriers vont s’insurger en masse contre un traité de commerce qui leur donne la vie à bon marché. L’autre assure que nos paysans marcheront comme un seul homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé dans son pouvoir temporel.

Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou simplement possibles, il y aurait presque de l’impertinence à traiter dans un pareil moment la question des beaux-arts. Mais j’ai beau lire les journaux et me travailler à les comprendre, toutes ces billevesées de quelques hommes sérieux m’amusent sans me persuader.

[p. 230]

Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse nous donner un département très-pauvre et très-stérile sans que l’Europe en prenne de l’ombrage ? Chacun sait que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses et fort peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants ont besoin de routes, de chemins de fer et de mille autres choses très-coûteuses que le Piémont ne saurait leur donner sans obérer ses finances, et que la France leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité, que gagnons-nous ? La satisfaction de rentrer dans nos frontières physiques et de fermer une porte qui n’était jamais ni ouverte ni fermée. Le moindre propriétaire a le droit de s’enclore, et l’on conteste au peuple français le droit de s’enfermer chez lui ! J’avoue que l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais quelle nation voisine a le droit de s’en plaindre ?

Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, nous n’aurions pas plus songé à lui demander la Savoie qu’il n’eût pensé à nous l’offrir. Le voilà, grâce à nous, accru de toute l’Italie centrale : nos bienfaits lui commandent un peu de reconnaissance ; son accroissement nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. Nous fermons notre porte. Il en serait de même si dans quelques années la Prusse s’agrandissait des petits États [p. 231] protestants qui l’environnent. Nous applaudirions sincèrement à cette grande et salutaire révolution, mais nous ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes et de comprendre que la Prusse agrandie devient un voisinage dangereux pour nous. Nous fermerions notre porte et nous rappellerions à l’Europe que le Rhin est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais que nous aurons la discrétion de taire, aussi longtemps que la carte d’Allemagne restera ce qu’elle est aujourd’hui.

Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave nous abandonne la Savoie, qui est le berceau de son illustre maison. Il faut que ces politiques soient bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau ? Les empereurs d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. Notre gracieuse alliée la reine Victoria ne songe plus à régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont devenus grands, ils désertent leur nid.

Un respectable souverain réclame obstinément une province affranchie. Pour rentrer dans des droits qu’il a perdus par sa faute, il confond le ciel et la terre, le spirituel et le temporel. Il oublie les bienfaits du prince [p. 232] qui l’a restauré sur son trône ; il sème à travers l’Europe des paroles de révolte ; il s’efforce d’intéresser à son budget tous les simples et tous les ignorants de la terre ; il abuse d’une autorité sainte au profit d’un despotisme impuissant et vindicatif. Ce prêtre d’un Dieu de paix sème des brandons de discorde ; il aspire à voir l’univers en feu, pour sauver une aile de sa maison.

Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à notre aise la question des beaux-arts. Le peuple français est un peuple de bon sens. Si catholique qu’il puisse être (et je crois qu’il l’est encore un peu), il sait faire une différence entre les intérêts religieux et les petites cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église, mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est sujet à croître et à décroître, comme toutes les choses temporelles. La paix, la guerre, les victoires, les défaites, les traités, le vœu des nations, le soulèvement légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour à tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui n’ait rien à craindre des événements est celle qui n’est pas de ce monde, suivant la belle expression du Christ. M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, a établi cette vérité mieux que je ne saurais le faire. C’est pourquoi je ne te parlerai que des beaux-arts.

[p. 233]

On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires de mauvaise humeur, que le changement de notre système douanier met la France à deux doigts de sa perte. Si une telle assertion était fondée, j’aurais bien mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre des plus rassurantes. Tous nos riches, grâce au ciel, ne sont pas des égoïstes. Un grand industriel de Mulhouse, après avoir lu la lettre de l’empereur à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître de la maison : « Sire, j’approuve de tout mon cœur la mesure que vous avez prise dans l’intérêt de tous. J’y perdrai sans doute quelques millions ; mais j’étais honteux des bénéfices que nous faisions depuis plusieurs années. » Mon honorable correspondant de Lille est un homme de l’étoffe de M. Dollfus. Je copie textuellement la lettre qu’il m’a écrite :

« La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite révolution ; c’est que les millionnaires sont tenaces. Être dérangé par un mauvais tarif, alors que, sans mal ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous en coûte 14 !

» On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant qu’on allait fermer les ateliers ; mais cela n’a pas pris.

[p. 234]

» Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution de droit sur les cotons bruts et 33 pour cent de droits protecteurs. Les voilà bien à plaindre !

» Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit de 15 pour cent ; ce qui n’empêche pas MM. D… de gagner 600,000 francs, bon an, mal an.

» Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, ne peut avoir la pensée de les laisser mourir de faim. Or, tant que l’ouvrier aura à vivre, les patrons ne mourront pas.

» Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi laisser nos ouvriers sans travail ? Eh bien, les salaires ont doublé ; l’ouvrier s’est vu débarrassé de sa besogne la plus rude ; et c’est l’ouvrier qui manque au travail, quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il en sera de même dans les circonstances présentes, et avant quinze ans la France industrielle n’aura plus de rivale.

» Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient alors de 7 à 8,000 francs. Ce même charbon, devenu fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc 70 centimes. Et les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des monopoles qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on ? J’en doute. Mais il y a déjà du courage à le tenter.

[p. 235]

» Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui 1,200,000 francs.

» Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur de vendre la France à l’Angleterre !

» Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais toujours avec plaisir le gouvernement déclarer la guerre à ces fortunes si facilement acquises aux dépens de tous. »

Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai quelque jour, m’autorisent, ma chère cousine, à ne te parler aujourd’hui que des beaux-arts.

Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. Dans cette splendeur nouvelle de la France ressuscitée, ils se plaignent de rester cachés au dernier plan. Les uns dépensent leur vie dans les antichambres d’un ministère pour obtenir une misérable commande ; les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans prétention, fabriquent de tout petits tableaux pour les ventes de l’hôtel Drouot ou les devantures de la rue Laffitte. Il n’y a plus ni grands ateliers, ni grandes ambitions, ni grandes passions ; les grands talents qui nous restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence de la critique. — Si nous sommes encore à la tête de l’Europe artiste, comme l’exposition de 1855 l’a [p. 236] prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous.

L’empereur Napoléon III construit de grands palais ; il songe à les décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin que la tradition est perdue ; que M. Ingres et M. Delacroix, l’un vieux, l’autre malade, n’ont pas d’héritiers parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des improvisateurs insuffisants des travaux qui réclameraient le génie de Gros et de David !

Cependant le métier de peintre est mis à la portée de tout le monde ; les écoles pullulent de jeunes gens ; les secrets de la couleur sont tombés dans le domaine public ; nous avons quelques milliers de paysagistes, tous capables de peindre un effet ; quelques milliers de peintres de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. Sans compter la bande austère des réalistes qui s’applique sérieusement à transporter sur la toile les grosses veines d’une feuille de chou.

Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus vivement aux œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre en 1840 s’arrête aujourd’hui tous les matins devant la boutique de Cachardy. Tel autre qui aurait cru jeter son argent par la fenêtre en achetant un paravent illustré, économise vingt-cinq louis pour se donner un Fauvelet. Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de [p. 237] la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes dans les sommets de la finance. On voit d’illustres parvenus introduire les artistes dans leurs hôtels et préférer hardiment la peinture à la dorure. On voit des spéculateurs d’assez haut rang former des galeries d’un grand prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. Je parierais qu’il se dépense plus de 50 millions par an dans les maisons où l’on vend des tableaux. J’ai vu un étranger débarquer dans un hôtel de la rue Castiglione et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra pas 10,000 écus en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré un artiste de grand mérite qui colportait sous son bras un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en trouver cinq louis.

Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce qu’ils ont su se faire une clientèle, achalander leur atelier, élever leurs prix et passionner une coterie bourgeoise, loin du grand jour des expositions et du contrôle de la critique. Il y a des artistes merveilleusement doués qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît pas, ou les oublie ou les juge mal.

Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on peut affirmer, malgré la loi du progrès, qu’ils étaient [p. 238] plus communs en 1810 ou en 1830 qu’en 1860. Nos deux dernières expositions n’ont guère servi qu’à mettre en relief la médiocrité féconde de nos artistes.

Le gouvernement déplore cet état de choses : il est trop directement intéressé à la gloire du pays pour assister sans regret à cette décadence. Je crois même qu’il a cherché de bonne foi le remède du mal. Devant le très-médiocre salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit que les expositions annuelles précipitaient le travail des artistes et les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle de deux ans leur permettrait d’apporter des œuvres plus grandes ou du moins plus mûres, et que l’art français s’en trouverait mieux.

On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on a vu que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité celle de 1857. L’expérience continue. Le salon n’ouvrira pas en 1860, et je ne crains pas de prédire que 1861 tombera au-dessous de 1859.

C’est que le pharmacien a pris un médicament pour un autre et donné du laudanum à un malade en léthargie.

Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est la publicité donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée entre les artistes, les conseils distribués par la critique, [p. 239] la faveur et le blâme des regardants. Voilà pourquoi le principe des expositions annuelles était excellent, et, si l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on n’avait qu’à décréter une exposition permanente.

Je suppose que le gouvernement mette à la disposition des artistes une aile de ce grand Palais de l’industrie, qui le plus souvent ne sert à rien. On écrirait sur la porte : Exposition permanente des Beaux-Arts.

Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé un ouvrage, il n’inviterait pas le public à grimper les six étages de son atelier ; il ne solliciterait pas du préfet de police l’autorisation d’exposer sa statue devant le guichet du Louvre : il enverrait la statue ou le tableau au Palais de l’industrie. Une commission permanente, réunie en séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. Les ouvrages admis resteraient trois mois exposés à la curiosité du public et à la sévérité des critiques.

Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans Paris, un lieu de plaisir noble et intelligent. Les étrangers pourraient, toute l’année, se faire une idée de nos artistes contemporains. Les artistes ne se tueraient plus à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition, puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient [p. 240] plus sous les fourches caudines du marchand de tableaux ; car, en donnant leur prix au gardien de la galerie, ils traiteraient presque directement avec les acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. Le grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, viendrait faire son choix et distribuer des encouragements solides. Le gouvernement échapperait à la honteuse nécessité de commander des tableaux et des copies à ceux qui ne savent pas les faire : la publicité donnée à toutes les œuvres d’un certain mérite lui permettrait de n’encourager que le talent.

Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux ans, seraient aussi régulièrement occupés que les critiques des théâtres. Ils auraient du nouveau toutes les semaines, ils profiteraient tous les jours, ils seraient dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes. Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, remplacerait le calme plat où nous vivons. Et bientôt, si je ne m’abuse, on verrait refleurir ces beaux temps où toute une ville se passionnait pour ou contre un tableau de M. Delacroix.

Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, si une révolution (fort imprévue d’ailleurs) me condamnait à régner sur la France. Le remède est des plus [p. 241] simples et des moins coûteux. Nous avons le palais, le jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était pas assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou cinq cent mille francs à gagner sur les entrées, puisque le public a pris l’habitude de payer à la porte du Salon.

Le gouvernement va-t-il adopter mon idée ? Non, dis-tu ; eh bien, tant pis pour lui. Je parie qu’avant six mois il se formera en France une société anonyme pour l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. Les Anglais n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV ; personne ne les a habitués à compter sur le gouvernement comme sur une providence et à lui demander toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le beau temps. Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le procurent eux-mêmes. Peut-être un jour deviendrons-nous Anglais en cela. Je vois déjà s’ouvrir, au boulevard des Italiens, une petite exposition permanente qui sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. Si tu viens à Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt sous, et tu verras de beaux Delacroix et d’adorables Meissonier.

[p. 242]

NovelSmooth

Over 10,000 web novels across every genre, from heart-racing romance to epic fantasy. All free to read online, updated daily.

Genres

© 2026 Novelsmooth. All rights reserved.