Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 16

Mon jardinier m’apporte une brochure. — Joseph le buveur de bière, le forgeron François et le pape. — Mise en scène. — Qu’est-ce que le pape ? — Pourquoi le pape est-il roi ? — Grave question tranchée d’un seul mot. — Aménités du forgeron François. — Il habille à sa façon le roi de Sardaigne et l’empereur des Français. — Félicité des Romains. — État misérable des Piémontais. — Ils sont réduits à montrer des marmottes, tandis que les Romains s’ébattent en carnaval. — Les sujets du saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux. — Intrigues des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape. — Le pape ne doit pas écouter les conseils des souverains. — L’œuf et la poule. — Réflexions demi-politiques. — MM. Proudhon et Vacherot. — Deux catégories de révolutionnaires. — Modification désirable dans les lois sur la presse. — Grâce pour les philosophes ! — Souvenirs de l’auteur. — M. le docteur Pellarin. — Arago.

Ma chère cousine,

Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format.

— Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans [p. 243] la rue. Cela se vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la prétention de nous nourrir.

Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire.

C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau, brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table ; il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir temporel du saint-père et la question des Romagnes.

Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit avoir quelque parenté avec le Catéchisme poissard, que je n’ai jamais lu.

« Qu’est-ce que le pape ? » demande grossièrement [p. 244] l’ivrogne Joseph. Le bon François répond : « Un grand prêtre et un roi. — Pourquoi un roi ? »

La question est délicate ; on a déjà fait plus de deux cents brochures là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la difficulté d’un seul mot : « Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un royaume. »

Voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi la reine des nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de César, Rome enfin… est muette.

Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison ; il se le tient pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou.

« Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays ? — Deux fois aussi grand que l’Alsace. »

Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre, vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez donc, ô François ! de plus de moitié. Si les États du pape étaient réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions d’honorables Italiens qui seraient bien contents !

Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la [p. 245] bière. Il craint de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle époque le pape est en possession de son royaume ? « Depuis mille ans, pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour l’autre. » Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier l’histoire ! Joseph accepte les chiffres ronds.

Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime ? ou, pour parler le langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui ?

» FRANÇOIS. — Aussi bien que mon chapeau qui est sur ma tête est à moi.

» JOSEPH. — Et, si on lui prenait son pays en entier ou en partie, comment appellerions-nous ça ?

» FRANÇOIS. — Un vol.

» JOSEPH. — Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils ?

» FRANÇOIS. — Ceci, tu le sais aussi bien que moi.

François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, il réserve ses injures pour un autre souverain. Tu vas en juger.

» JOSEPH. — Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, l’approuver, le louer ?

» FRANÇOIS. — Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, [p. 246] une autre personne s’écriait : « Très-bien ! à la bonne heure ! » tu dirais à cet autre qu’il est une canaille. »

C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape dur.

Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la brochure jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la fleur.

François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets du pape sont heureux entre tous les hommes, « que le Français paye deux fois plus d’impôts que le Romain ; que, dans le Piémont, on vole et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux ; que les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit ; que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde ; que leur carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur ; que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes, appartiennent au Piémont ; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant les Romains sont heureux ! que le prince héritier d’Angleterre, après avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette [p. 247] réflexion : « C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres. » Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne humeur. »

Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner.

« — As-tu essayé de leur gouvernement ? demande François.

» — Non.

» — Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta compétence ! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces étaient les plus heureux. Naturellement ! un prêtre n’a pas besoin de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi disait-on dans toute l’Allemagne : Sous la crosse, il fait bon vivre. »

L’alinéa que je viens de citer est comme la signature [p. 248] de cet opuscule anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit.

» — Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent.

» — C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé leur nouveau gouvernement au peuple.

» — Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le pape ?

» — Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu leur pardonne leur sottise ! crient parce qu’ils [p. 249] entendent crier. Les Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape ; les républicains voudraient en faire une petite république ; les francs-maçons voudraient y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir ; les Anglais voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie ; les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les biens de l’Église.

» — Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois ?

» — Parce que le diable est déchaîné. »

A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument sans réplique.

Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron François te fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un mot, parce qu’il est pittoresque.

Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement écouté en Europe, qu’un bienfaiteur de l’Église, un protecteur du saint-siége, avait voulu donner au pape quelques salutaires conseils. Il demande bien timidement pourquoi le pape n’a rien écouté ?

« — Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. C’est à lui de donner des conseils et non d’en recevoir. Est-ce que l’œuf est plus sage que la poule ? »

[p. 250]

Que t’en semble, cousine ? N’admires-tu pas avec moi cette métaphore qui représente tous les souverains de l’Europe comme des œufs pondus par le pape ? Espérons que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en omelette par le forgeron François !

Je jette la brochure au panier, je me lave les mains et je reprends ma lettre.

Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie ni même dans quelle ville ce petit opuscule malpropre s’est publié. Je ne veux pas même te dire en quel patois il est écrit : ma lettre aurait une couleur de délation, et je ne dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture m’a inspiré quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter ici comme elles me viennent, et, si le gouvernement les lit par-dessus ton épaule, tant mieux !

Tandis que cette brochure et cent autres pareilles s’impriment librement à plusieurs millions d’exemplaires, un philosophe appelé Proudhon se condamne à l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un autre philosophe appelé Vacherot va se constituer prisonnier un de ces jours, et philosopher trois mois sous les verrous.

M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ils rêvent un [p. 251] nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes, ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature, conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises, les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris ; non qu’elle les crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code.

Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme. J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs. Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés.

Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon, une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion d’optique. Suivant l’usage [p. 252] de tous les rêveurs, il a cru toucher du doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras, et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi.

Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à tromper les autres.

Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne. La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux, tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu dans ces victimes de la pensée ; mais folie si l’on veut, leur folie est respectable.

Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne. Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à [p. 253] insurger son ignorance, à remuer la bourbe des passions basses ! ces hommes de parti, qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard, comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous la main ! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien.

C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes : rompus à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits. J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine découverte à tous les horions de la loi.

La loi se modifiera un jour ou l’autre ; je l’espère, je le crois. Le gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François.

Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet n’a rien à craindre [p. 254] des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne certaines précautions contre les journaux ; car une diffamation ou une fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société. J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui ne savent pas lire.

En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie, est-ce que nos philosophes demeureront exilés ? est-ce qu’ils iront en prison ? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit remise de la peine. Rien de plus noble.

[p. 255]

En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen, placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de conscience sont assurés de trouver grâce devant lui.

[p. 256]

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