Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 19

Le musée de Paris est en danger ! — M. Fould et M. de Nieuwerkerke le sauvent. — Note du Moniteur. — Ukase.

Ma chère cousine,

Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas seulement à Londres et à Landerneau. La fièvre de destruction gagnait de proche en proche les conservateurs de tous nos musées : c’était une épizootie. On montre à Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, puis gratté ingénieusement avec la pointe d’un canif. Les curieux vont voir à Paris la dépouille mortelle d’un Saint Michel terrassant le démon. Ce tableau, qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent, ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de la Morgue ressemble à un homme.

La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé [p. 289] dans nos galeries un capital de plus d’un milliard, vivait dans la plus douce quiétude. Elle croyait sa fortune en sûreté entre les mains des conservateurs, ayant lu dans le dictionnaire que conservateur vient du verbe conserver.

Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte ne sortait guère de l’atelier. Les critiques dormaient sur l’une et l’autre oreille. Quelques-uns, réveillés à demi pour un article de commande, se prosternaient devant la destruction avec un dévouement officiel.

L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction générale des Musées ne savaient pas qu’il y eût péril en la demeure. L’homme placé au sommet d’une administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller les détails, et la France a toujours été gouvernée par une cinquantaine de chefs de bureau. Les conservateurs étaient, jusqu’à présent, les chefs de bureau du musée.

Si les choses avaient marché longtemps du même train, nous aurions entendu dans dix ans l’éclat de rire de quelque touriste allemand, italien ou anglais devant nos cadres dévastés, et la France aurait appris d’un étranger la nouvelle de sa ruine.

Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de Nieuwerkerke a pris des mesures pour dérober Paris au [p. 290] sort honteux de Landerneau. M. Fould, ministre d’État, s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces deux hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé d’un commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs de gratter un tableau sans le consentement de l’Institut. Or, l’Institut ne permettra jamais que Paris devienne un autre Landerneau. Les gratteurs de peinture n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps de M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher un autre tableau de Rubens. Bonne nouvelle ! tous les artistes qui liront le Moniteur de ce matin s’écrieront avec nous : le Louvre est sauvé !

On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) que M. le comte de Nieuwerkerke avait donné à ce nouveau règlement une sanction pénale. Je t’envoie, sans en garantir l’authenticité, un charmant petit ukase qui circule dans les galeries du Louvre :

« Article 1er. Tout conservateur, atteint et convaincu d’avoir gratté un tableau, sera gratté à son tour.

» Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. Le patient, tiré de son cadre, sera étendu sur le parquet.

» Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, ses fausses dents, son œil de verre, et l’on [p. 291] effacera ainsi la trace des restaurations antérieures.

» Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux blancs, de faire disparaître les rides, de ratisser les écailles de la peau.

» Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail avant que le patient soit redevenu ce qu’il était dans l’atelier de sa mère.

» Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute grandeur seront mis en œuvre suivant le besoin. En cas d’absolue nécessité, on pourrait employer les acides.

» Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée au célèbre Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans ce genre. »

Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke n’est pas seulement un artiste de talent et un homme d’esprit. Il ferait au besoin un fier législateur !

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