Explication de mon silence. — Voyage en Bretagne. — Célébrité de Landerneau. — Embellissements de la ville. — École des Beaux-Arts. — Les artistes de Landerneau. — Les grands. — Les médiocres. — Les mauvais. — Hôtel des ventes. — Galeries célèbres. — Trouvailles. — Le Raphaël de M. Morris Moore. — Le musée de Landerneau. — Les conservateurs. — Leurs devoirs. — Un Titien sur le pavé. — Un ivoire du VIIe siècle. — Un petit homme qui nettoie les tableaux. — Galerie maudite. — Flamands sans couleur. — Vénitiens blafards. — Je demande la tête d’un conservateur. — Le vin de 1834.
Ma chère cousine,
Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, c’est que j’ai couru le pays. J’arrive de Landerneau, en Bretagne, tel que tu me vois ce matin.
Landerneau est un petit Paris pour la culture et le culte des arts. Les habitants de cette localité s’intéressent à tout ce qui se fait de beau dans l’Empire français. Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste sort du pair, lorsque M. Hébert achève la Mal’aria, lorsque M. Baudry [p. 273] peint sa Vestale, que M. Guillaume expose ses Gracques ou M. Perraud son Faune, les connaisseurs ne manquent pas de dire : « Il y aura du bruit dans Landerneau. »
Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, que M. Galimard est chargé de peindre la rue de Rivoli dans toute sa longueur, ou qu’une dame, peintre de fleurs, obtient la commande de deux batailles ; lorsque les conservateurs d’un musée massacrent un chef-d’œuvre ou couvrent d’or une croûte, tous les gens bien informés prédisent à coup sûr qu’il y aura du bruit dans Landerneau.
Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite à neuf sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois des rues étroites et des maisons malpropres. La municipalité, humiliée d’un état de choses qui rappelait le moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons. Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble et d’harmonie, elle la fit incendier pour cause d’utilité publique et la reconstruisit sur un plan qui ne laisse plus rien à désirer. Cela coûta quelque argent, mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix d’un verre de vin.
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Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux établissement où les professeurs viennent une fois par semaine pour s’assurer que les élèves ne sont pas morts.
Cette école produit de grands artistes, de médiocres et de mauvais.
Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les plus riches. La conscience de leur talent et une certaine fierté naturelle les empêchent de faire le pied de grue aussi longtemps qu’il le faudrait dans les antichambres de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère de commandes. Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour la satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle de l’hôtel de ville. L’exposition s’ouvre tous les sept ans, à moins toutefois que le concierge n’oublie de l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite jusqu’à ces derniers temps ; mais, pour répandre le goût du beau dans les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant toute la durée des expositions, les feuilles de Landerneau impriment un article des beaux-arts où la critique glorifie en patois d’atelier le talent de tous ses amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus belle récompense et le plus clair revenu des grands artistes.
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Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils suivent le courant de la mode, qu’ils se conforment au goût du jour, et surtout qu’ils se gardent avec soin de rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs tableaux 100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands qui les revendront 1,000. Si, par exception, un tableau montait à 1,000 francs dans l’atelier de l’artiste, il en vaudrait 10,000 dans la boutique d’un marchand. La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et jurent que leur bénéfice se réduit à zéro.
Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet d’une protection spéciale dans la ville de Landerneau. Lorsqu’ils ont démontré qu’ils ne peuvent rien faire de bon et fourni toutes les preuves nécessaires, l’autorité les adopte, le conseil municipal les prend sous son aile. On dépense un million tous les ans pour les retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne jamais entrer. Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à la taille des moellons, on les occupe à copier de mauvaises copies d’un détestable portrait de M. le maire ; ébauches informes que l’autorité paye en fermant les yeux et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les villages les plus reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau [p. 276] s’efforce d’encourager les arts. Peut-être emploierait-elle plus utilement ses largesses si elle donnait 25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, pour les dispenser de peindre des tableaux de pacotille et des portraits de concierges.
La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens et modernes pour plus de vingt millions par an. Tous les notables du pays, sauf pourtant M. le maire, prennent part à ce commerce. On ne les appelle pas marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques du nom de galeries ; moyennant quoi, ils gagnent des sommes importantes. Tel gentleman qui rougirait de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en vole cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier.
Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans un intérêt commun. Ils forment la sainte-alliance des galeries célèbres. Quiconque a pour 500 mille francs de tableaux dans sa maison est censé n’avoir chez lui que des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait un démenti : le droit des gens s’y oppose. Il suit de là que les copies achetées par les riches amateurs se revendent comme des originaux ; les croûtes qu’ils ont honorées de leur choix s’élèvent au rang des chefs-d’œuvre.
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Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, qu’il accepte la décision de ces messieurs comme parole d’Évangile. Il paye à des prix fous le rebut des galeries célèbres, quand les propriétaires daignent le mettre en vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes et des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes étaient incompétents dans les matières d’art, et les critiques ont eu soin de prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient pas grand’chose. Il ne croit que les riches, ce bon public de Landerneau ! Qu’ils soient princes du sang, députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par cela seul qu’ils sont riches.
Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, même très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre sans le dépister. Il se peut même qu’un Raphaël aussi beau et aussi authentique que l’Apollon et Marsyas de M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse le pinceau de Raphaël. On a vu des hommes qui n’étaient pas très-riches mériter de le devenir par la sagacité de leurs recherches, la beauté de leurs trouvailles, l’autorité irréfutable de leurs démonstrations.
Qu’arrive-t-il alors ? Toute la sainte-alliance des galeries, tous les riches amateurs et tous les experts à leurs [p. 278] gages se liguent contre le chef-d’œuvre inconnu qui s’est produit sans leur permission. Quels que soient le mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque élève de Jules Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain lui-même. Mais les amateurs et les experts se laisseraient tous égorger plutôt que de naturaliser un chef-d’œuvre qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop grand pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un tolle général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, étourdi par les criailleries, s’enfuit dans le camp des critiques. Il leur montre le chef-d’œuvre. Les critiques prennent leur lorgnon et reconnaissent la composition, le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse aux artistes, et les artistes de talent tombent à genoux devant le génie du maître. Il revient aux amateurs et les amateurs lui répondent : « Donnez-nous votre tableau pour rien ; il sera authentique avant trois jours. »
Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à Landerneau. Un musée est une collection d’œuvres authentiques, acquises à grands frais des deniers publics pour l’honneur du pays, la joie des habitants et l’instruction des artistes. Quelques administrateurs choisis par le maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor [p. 279] municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le dépôt qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie ni contrefaçon n’y soient introduites par fraude, d’y faire entrer à l’occasion tous les chefs-d’œuvre authentiques dont la possession serait utile ou honorable à la ville de Landerneau.
L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien.
— Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de maître. Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour authentique si vous savez votre métier. Nos riches amateurs le repoussent avec toutes les apparences du dédain, parce qu’ils l’ont laissé passer en vente publique ; ils ne lui rendraient justice que si je leur en faisais présent. J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, afin que votre sanction et le grand jour du musée me vengent de tous les quolibets. Acceptez donc mon Raphaël !
MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux inventeur :
— Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où ne servirait qu’à nous compromettre. Nous [p. 280] aimons mieux vous prouver que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre : nous prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole.
— Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien ! je vous le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre pays.
— Gardez votre tableau ! répondent les conservateurs du musée chargés d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas l’avoir acquis plus tôt.
Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de Paris ; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de la Galerie nationale. J’avais [p. 281] même entendu dire que M. Morris Moore s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se renouveler en France.
Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me connaître et me dit :
— Regardez ! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont vu : M. A., M. B., M. C., M. D. ! Ils disent unanimement qu’il y aurait crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos critiques sont du même avis ; tous nos amateurs désintéressés pensent comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni apparence, que c’est un Bonifacio !
Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie les [p. 282] fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié.
Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid…
— Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question indiscrète ; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce brimborion-là ?
Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux :
— Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en voulait 6,000, mais nous avons marchandé.
Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs [p. 283] pour un amateur ; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée.
Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien 30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus cher.
— Tout cela n’est rien, me dit-il ; venez ici que je vous montre mes Vénitiens, mes Flamands. Je dis mes, car ils sont bien de moi depuis que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les signerais de mon nom.
Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie du blanc. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait plus aucune trace.
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— Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là ? Est-ce des copies ? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux ? Alors expliquez-moi le malheur qui leur est arrivé.
Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix triomphante :
— Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas ! ils étaient jaunes ! ils étaient colorés ! ils étaient barbouillés de soleil ou de vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe ? J’ai tout nettoyé, moi ! j’ai étendu ces toiles par terre ! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient dessus ! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur les tableaux ! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands maîtres ! comme ils sont frais, tendres et appétissants ! La femme que vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice ; elle crevait les yeux, ma parole d’honneur ! La voilà blanche comme un poisson ; mais il a fallu du frottage ! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine. Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux [p. 285] de notre musée seront aussi blancs que ceux-là.
Je ne regardais plus les tableaux : à quoi bon attrister mes yeux par le spectacle de ces ruines ? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant : un illuminé de la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans ! J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit d’un petit rire sec et satanique.
— Oui, dit-il, vous voilà comme les autres : un de plus à me blâmer, qu’importe ? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon siècle aura beau se gendarmer : je sais que la postérité m’élèvera des statues.
— Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur ; mais, si j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je commencerais par vous couper la tête !… sauf à vous élever une statue si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de toute une nation.
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— Des phrases ! dit-il en ricanant, des phrases ! j’en ferai aussi, quand je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée ? Une école pour les jeunes gens. Nos élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres ; je le leur montre à nu.
— Non, morbleu ! vous l’écorchez ! Croyez-vous que ce Rubens, par exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard que vous nous l’avez fait ?
— Je le suppose, monsieur, je le suppose.
— Et quand il serait vrai ; quand Rubens, ce que je nie, aurait été un peintre froid, fade et plat ; quand il serait vrai que le temps a corrigé les défauts et complété les qualités de son œuvre, de quel droit venez-vous lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la collaboration des siècles ? Vous avez dans votre cave du vin de 1834 ; il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous d’un sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait votre vin aussi vert, aussi aigre, aussi cru qu’il l’était en 1834, lorsque personne ne pouvait le boire ? Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous auriez raison.
— Turlututu ! Vous ne savez donc pas que le nettoyage est à la mode ? Sir Charles Eastlake a fait des miracles en Angleterre. Il a débarbouillé des Claude, [p. 287] des Poussin, des Paul Véronèse ! On ne les reconnaît plus. Et quelle vivacité dans l’exécution ! deux cent seize pieds carrés de peinture déblayés en deux cent seize heures ! C’est prodigieux !
— Prodigieux, en effet, mon cher monsieur ; mais les nettoyages de sir Charles Eastlake ont provoqué à Londres une enquête parlementaire.
— Heureusement, monsieur, nous n’avons point de parlement à Landerneau.
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