Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 25

Ma chère cousine,

Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès de têtes couronnées, s’est réuni le 1er avril dans un salon de l’hôtel du Louvre, à Paris.

Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus grand secret.

Étaient présents : Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé à présider les assemblées générales de l’Europe ; Sa Majesté la reine Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a peur ou besoin de nous ; Sa Majesté l’empereur de Russie ; Sa Majesté l’empereur d’Autriche ; Son Altesse royale le prince régent [p. 377] de Prusse ; Sa Majesté le roi de Sardaigne ; Sa Majesté le roi de Naples ; Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes ; Sa Majesté le sultan Abdul-Medjid.

Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui préparait les verres d’eau sucrée.

Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole d’un ton ferme et doux. Il déclara : « que l’état de ses finances ne lui permettait plus de payer l’armée ; que ses soldats, n’ayant ni pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre les ennemis du dedans et du dehors ; que les Grecs, qui sont en grand nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces, se révoltaient de tous côtés ; que la plupart des races conquises par Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se gouverner elles-mêmes ; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine, il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie ; qu’en présence de ces embarras et de ces [p. 378] dangers, il convenait de reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence, le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse, laissant le reste à la disposition de l’Europe. »

Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. « Mes chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir [p. 379] à l’auguste simplicité de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque, plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses fonctions naturelles. Ainsi soit-il ! »

L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son âge. « J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte aussi la succession du sultan ! » Il vit que l’empereur Napoléon [p. 380] III souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu : « Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du tout ; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus imposer mes volontés par la force. »

— My dear child, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre, souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises avec les Français et les Italiens ; c’était un acte de bonne politique. A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra ni mon budget ni ma neutralité… Croyez-moi, my dear child, ne cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions territoriales. Que fait Lamartine ? Il met ses terres en adjudication pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous profite. [p. 381] Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez prochainement à Clichy : la Revue des Deux Mondes l’a prouvé dans son numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques jolis millions d’argent blanc : vous les emploierez, si vous êtes sage, à l’amélioration du petit domaine qui vous restera. »

Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux provinces allaient se trouver sans maître.

— Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des Français : c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple français, et la nation anglaise, et la plus noble [p. 382] moitié de l’Italie, et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi.

— En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier les sujets de notre frère circoncis ! mais tout le monde conviendra qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon…

Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient créé autour d’eux et propagé, par [p. 383] voie de conquête, un ordre de choses intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour l’Europe ; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était la conquête de l’Orient barbare ; qu’il ouvrait à nos idées et à nos produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le maréchal des logis de la civilisation.

Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre industrie ; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient jusqu’au bout du monde une civilisation non [p. 384] pas ébauchée, mais parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès… ce qui parut incontestable.

Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté, car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon : trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée.

De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe, [p. 385] alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays, devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. « Les Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui aura sa capitale à Constantinople ; placez-y un empereur choisi par la nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne, et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un seul homme dans la voie du progrès. »

Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin, s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la cause d’un peuple.

— Sincère ? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement. Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord cette belle [p. 386] nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage ! Que la Pologne renaisse de ses cendres ! qu’elle soit grande ! qu’elle soit forte ! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un rempart de Slaves !…

Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir renaître le grand peuple polonais.

Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché de Posen ?

On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire.

— En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un singulier enchaînement ! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent, il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes ; parce que les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne ; et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande sécurité de l’Occident, je dois [p. 387] perdre une des plus belles provinces du royaume ! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin.

Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince de Prusse :

— A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir aucune compensation ! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du moins, tolérées : témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et même nation. [p. 388] Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites monarchies. Consultez les peuples : ils seront trop heureux de se fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée, annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas.

— Est-il possible ? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront les souverains dépossédés ?

— Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène ; mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes ont crié au brigandage ou au despotisme ; mais le gosier se fatigue à la longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on [p. 389] pouvait vivre décemment sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture. Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages.

— Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même : donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation : ils ne sont que sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du Nord ! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes ! L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive gauche du Rhin.

L’empereur des Français refusa poliment le présent [p. 390] qu’on voulait lui faire. « Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin pour frontière ; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France, telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La Belgique se croirait menacée… »

— Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique ? Les Belges sont des Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert.

— Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire tranquille ; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque grand principe. Mais je veux mourir à [p. 391] Sainte-Hélène s’il m’arrive de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on ne m’y prendrait plus.

Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça ; mais l’empereur des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La fermeté de son attitude les contint.

La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon.

On se sépara vers six heures. Quelques souverains partirent le soir même par les trains express ; les autres dînèrent aux Tuileries.

L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit que, dans la soirée, l’empereur avait réuni son conseil en séance extraordinaire ; qu’il avait annoncé à Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment heureux [p. 392] des négociations, l’Europe mise en ordre et la paix fondée sur des bases solides.

Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma confiance, l’empereur a terminé son allocution par ces belles paroles : « Messieurs, l’apaisement de tous les orages qui grondaient à l’horizon nous impose de nouveaux devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations de la politique extérieure, reportons notre activité vers les affaires du pays. Le bien-être matériel prendra, je l’espère, un nouveau développement, grâce au traité de commerce que j’ai signé avec l’Angleterre. Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre attention. L’instruction publique, longtemps négligée ou même détournée de son véritable but, appelle des réformes importantes. La presse, cette école destinée à l’instruction des hommes faits, devra être surveillée, mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans léser gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt du timbre, qui pèse également sur les bonnes et les mauvaises doctrines. La discussion des affaires publiques pourra s’exercer plus librement, sans que l’État soit privé des garanties indispensables. Les élections s’ouvriront prochainement dans les pays annexés. A cette occasion, je veux et je dois vous dire que ni la [p. 393] Constitution ni moi n’avons jamais voulu que les députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet de Fougères, au lieu d’être élus par le peuple français. »

Tu remarqueras peut-être, ma chère cousine, que tous ces gros événements se sont passés le 1er avril. Mais la Fontaine a dit très-judicieusement :

Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie.

FIN

Paris. — Imprimerie A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8.

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