Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 24

Ma chère cousine,

Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale.

La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît ; il dispose de l’armée et la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre, signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu.

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Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité. Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets, à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des citoyens.

Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur, puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la barbe : « Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort ! »

Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont réprimés ; ils ne le sont pas tous ; car il y a une certaine solidarité entre les agents d’un même [p. 355] pouvoir, et chacun d’eux se fait comme un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez, par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous irez signaler au maire la conduite de son agent ; mais il faudra que vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet ; mais il est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même. Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes raisons pour vous refuser la tête de son préfet.

Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les abus sont assez rares, je le veux bien ; il s’en commettait cent mille fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie. D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième partie d’un souverain.

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Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait, dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents subalternes ; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal. Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles, le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène rongée par les tarets.

On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est encore loin que nous pouvons le prévenir.

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D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal soient composés de citoyens éclairés et indépendants ; car, le jour où ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection.

Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne s’attaquera pas à l’empereur, [p. 358] mais à tel ou tel agent trop enclin à usurper les prérogatives impériales.

Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un des prétendants qui nous entourent ; s’ils avaient la tentation d’entrer dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France, ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait, à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire, un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des surveillants à ses administrateurs.

Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits, de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la [p. 359] respiration et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même ! Au plus léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs amis du gouvernement qui s’est trompé.

Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par les mouches. « Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me dit-il (j’écrivais alors au Moniteur), demandez hardiment qu’on me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission municipale. » Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne ; mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences de l’honorable préfet.

Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires, tous les [p. 360] conseils municipaux seraient supprimés sans exception et remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses agents.

L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister, mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs. La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel ; on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants.

Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois du Corps législatif. Il me suffit de rappeler [p. 361] ici deux faits bien connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle des fonctionnaires ; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité. Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain.

Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans débat, comme une lettre à la poste, [p. 362] on devrait s’attrister à Paris, non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le ressort de la vie politique s’est brisé.

M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb un faux pas assez ridicule.

Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit ; mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination [p. 363] si fréquente chez les plus petits fonctionnaires.

Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi.

Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on appelle Schlaffenbourg ; citoyen notable et bien noté, et dans les meilleurs termes avec toute la population.

Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France ; le paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra ; la population douce, tranquille, honnête, hospitalière, intelligente : on n’en peut dire que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière ; encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne changerait pas d’état pour mille écus de rente.

Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture, propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, [p. 364] il cultive passionnément les lettres et les légumes : la chronique de Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices.

Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner dans une mêlée électorale ? Ceci demande deux mots d’explication. Le jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture, versait au moins quatre ou cinq fois par semaine ; exercice violent qui finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien des chemins vicinaux. « Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le chemin qui conduit à ma maison. » Plus d’une fois il avait soumis cette question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en allait boire un verre de bière à la brasserie de l’Esturgeon.

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Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que c’était un grand mystère ; que M. le maire était un homme violent ; qu’il réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis ; que, d’ailleurs, la comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne.

Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et s’écria, en cassant une cruche et deux verres : « Je ne veux pas d’un savant dans mon conseil municipal ! »

M. Jean Sauerkraut dit mon conseil, comme on dit mon chapeau, mon chien, ma pipe. C’est le pronom possessif.

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Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M. le maire ! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions quand on les pousse à la dernière extrémité.

Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, le sous-préfet, M. Ignacius, était à la messe. Gottlieb ne fréquente pas les églises parce que le mauvais latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un ami qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers et quatre aubergistes.

« C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète la circulaire de M. Billault ? Il conseille à tous les maires de porter les hommes les plus éclairés et les plus indépendants, et tous les candidats de M. Sauerkraut sont directement sous sa dépendance ! » Il retourna dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres.

Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez lui et écrivit sur deux ou trois mille bulletins :

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ÉLECTIONS DES 18 ET 19 AOÛT

Candidat :

GOTTLIEB !

Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir même à la sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était au salut.

Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux Gottlieb, le petit patriarche Gottlieb, se portait candidat malgré le maire. Il ne fallait rien de plus pour mettre Schlaffenbourg en révolution. Gottlieb est plutôt riche que pauvre ; il fait un peu de bien dans le pays. Lorsqu’il y a quelque démarche à entreprendre en faveur d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers et pris sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et l’aménité de son caractère lui ont fait beaucoup d’amis dans les hautes classes de Schlaffenbourg. Il en aurait davantage encore s’il était moins économe de ses visites ; mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient aussi pour le faire nommer au conseil municipal.

Des hommes de toute condition accoururent chez lui pour savoir si véritablement il voulait être élu.

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« Oui ! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de la colère. — Vous le serez, monsieur Gottlieb ! »

Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom de Gottlieb.

Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du train, maire de Schlaffenbourg, buvait de la bière et tourmentait entre ses dents le tuyau de sa pipe. C’est sa manière de méditer.

Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde. Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et [p. 369] de boulevards. Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb, s’introduise par force au sein du conseil municipal : il y prendra d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures ; il exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc !

« Allons ! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel ! »

Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la dépendance absolue d’un maire : le secrétaire de la mairie, les expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les gardes champêtres. « Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire. — Vive monsieur le maire ! » répondit la foule des subordonnés.

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Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les noms de ceux qui lui faisaient visite ; on le suivit lui-même dans ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les machinations de l’ennemi.

Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de l’hôpital ; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins qui portaient le nom de Gottlieb. « Ah ! scélérat, lui disent les agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille ! » On le traîna par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et il y demeura cinq jours, pour le bon exemple.

Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire conçue en ces termes :

« Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie ; [p. 371] donc, il est l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère ! »

Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous ce qui arriva ? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances à l’employé récalcitrant ! La ville entière en eut connaissance, car M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III.

Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius, y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la péroraison, en signe d’assentiment.

Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé [p. 372] et les violences de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle allait voter pour M. Gottlieb ; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y connaissait rien.

Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour cette fois, faute de police et de gendarmerie.

Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût question de Gottlieb : ils donnaient en échange un beau bulletin imprimé, le bulletin de M. le maire.

M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle !) il distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes furent assez hardis pour affronter sa colère.

Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg. Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique, s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième était toujours au [p. 373] cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire ; puis il les conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant ; puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience.

Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier.

« Hé ! monsieur ! criait-il, vous venez d’omettre mon nom !

— Silence ! répondait le maire d’une voix tonnante.

— Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre salarié ne l’a pas lu !

— Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique.

— Je proteste !

— Vous en avez le droit. »

A dix heures du soir, les employés de M. le maire avaient fini leurs additions. Jean Sauerkraut se leva [p. 374] dans sa gloire et dans sa majorité pour annoncer à la ville et à l’univers, urbi et orbi, que sa liste avait passé tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans son conseil.

— Je proteste ! murmura Gottlieb.

Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent leur pain de la mairie hurlaient unanimement : « Vive le maire ! vive la bière ! vive monsieur le maire ! vive madame la bière ! vive la bière de Schlaffenbourg ! vive notre bon maire de mars ! »

L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean Sauerkraut lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier plus haut que la foule environnante : « Oui, mes amis, vive votre excellent maire ! »

Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit et le soleil levant aperçut plus d’un garde champêtre qui courait en zigzag dans les avoines et grognait d’une voix chevrotante : « Notre maire est triomphant ! »

Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux persécutions de l’autorité locale. Son célèbre chemin s’est changé en ravin, en torrent, en carrière. On en extrait du sable et des cailloux pour réparer les grandes routes. Ses récoltes sont en proie au premier occupant ; le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques [p. 375] de sa maison peuvent le voler tout à leur aise : l’indulgence de la police leur est acquise. On ne surveille, on ne réprime, on ne punit que les crimes de Gottlieb. Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de pied. Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un arbre, lui ont sauté à la gorge. Délit de chasse ; procès-verbal. Le tribunal a condamné Gottlieb à l’amende et aux frais, avec confiscation de l’arme, c’est-à-dire du soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre ? On parle déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui abattra le farouche Gottlieb.

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