Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des Tuileries. — Une réunion très-mêlée. — L’arc-en-ciel. — Le chapelet. — Les choristes à l’unisson. — Une jeune femme d’affaires. — La blouse bleue et les lunettes d’or. — L’homme aux boulettes de mie de pain. — Le valet d’un seigneur étranger. — Une vieille dame déraisonnable. — La politique de Tortillard. — Mon intervention. — Je reçois un accueil fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme. — Réflexions philosophiques.
Ma chère cousine,
Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus plus souvent que les journaux : il est impossible que tu n’aies pas entendu le bruit qui s’est fait ici la semaine dernière. La liberté de la presse était sur le tapis. Un journal a pris la liberté de dire qu’il ne se sentait pas assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le gouvernement leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils n’avaient pas les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu [p. 23] l’esprit pour secouer si bruyamment des fers imaginaires.
Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait beau, par grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, sans songer à rien ; mes pieds me portèrent dans un grand jardin qui s’étend au bord de la Seine, entre le palais des Tuileries et la place de la Concorde. Les marrons d’Inde commencent à tomber ; j’en ramassai quelques-uns. Cette innocente récréation me jeta au milieu d’un groupe de neuf ou dix personnes. Il y avait deux dames dans le nombre ; cependant tout le monde parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des journalistes.
Un homme qui semblait exercer une certaine autorité criait de temps en temps : « Silence ! » Un butor gros, gras et grêlé recommençait toujours le bruit et montrait les poings à tout le monde. Le premier devait être un personnage officiel. Son front chauve et sérieux contrastait singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de sa redingote brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’autre avait la tenue d’un cuistre et les manières d’un portefaix : je l’aurais pris pour un homme de rien, si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa poche.
Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel [p. 24] déclara que la séance était ouverte ; chacun prit une chaise, et je m’assis comme tout le monde, par esprit de curiosité.
— Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux de nos confrères, et précisément, si je ne me trompe, deux orateurs de l’opposition. Nous commencerons cependant, car l’opposition est un fait et non pas un principe, et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas.
L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. L’arc-en-ciel le rappela poliment à l’ordre ; ce ne fut pas sans hausser les épaules. Il se pencha même vers son voisin, et lui dit à l’oreille :
— On ne trouverait pas dans tout le pays un homme aussi mal élevé ; on n’en trouverait pas deux dans l’Univers.
Il reprit à haute voix :
— Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations contre la petite note de ce matin. Pour ma part, j’en suis très-satisfait. La liberté de la presse me sourit peu. J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége de tout dire impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre parole prend une trop grande importance en passant par ma bouche. Je souffle la hausse ou la baisse, la confiance ou la terreur, la paix ou la guerre. C’est pourquoi [p. 25] je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le monde. On pourrait presque m’appeler le Whist, organe du silence. Or, messieurs, je vous le demande, si mes voisins avaient le droit de dire tout ce que j’ai le devoir de taire, me resterait-il un abonné ?
L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna ensuite avec une familiarité protectrice vers quatre ou cinq messieurs dont l’habit bleu à boutons de métal avait un air d’uniforme ou de livrée.
— Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens les choses que j’ai sommairement exprimées. Il est bien entendu que, si vous vous trompez d’un seul mot, je suis là pour vous démentir.
Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous en même temps un seul et même discours. Ils parlaient à l’unisson, comme les voix qui font la même partie dans un chœur :
— J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles de mon confrère officiel : pourquoi Dieu m’aurait-il donné deux mains, sinon pour applaudir ? La liberté de la presse est trop grande, à mon sens, puisqu’on laisse subsister des journaux qui n’applaudissent jamais à rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer tout ce qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir [p. 26] d’un autre ministre un avertissement ou un démenti. Cette condition me plaît, quoique un peu dépendante. Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est pas pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent avec peu de danger.
L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et de protection. Il dit ensuite, d’un front plus rembruni :
— La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, veuillez parler la première. Vous êtes de l’opposition ; du moins, vous en avez été sous tous les régimes.
La personne interpellée était une jeune femme de vingt-trois ans, mais bien mûre et bien sérieuse pour son âge. Veuve d’un journaliste de génie, elle s’est mariée en secondes noces à un grand financier, et l’on assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, son nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus précieux, car je vis sur ses genoux un énorme rouleau d’actions de toute sorte. Elle les caressait de la main, tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée ; sa phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut tombe en grenaille.
— Messieurs, dit-elle, mon premier mari, qui est parti plein de gloire et de vie pour les Champs-Élysées, m’a appris à défendre la liberté.
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» Non-seulement la liberté de la presse, mais toutes les libertés imaginables.
» Car il n’y a pas plusieurs libertés, il n’y en a qu’une.
» Mais manquons-nous de liberté ?
» Les uns disent oui, les autres non. Je parle comme les uns et je pense comme les autres.
» Car je me suis retirée des affaires, ou, pour parler plus juste, dans les affaires. Les affaires sont mon unique souci, et je n’ai plus d’autre affaire que les affaires.
» La Bourse est un beau monument. La Chambre des députés n’était pas mal, mais la Bourse est mieux.
» Dès que nous aurons terminé cette conférence, qui m’intéresse médiocrement, j’irai à la Bourse.
» Rentrée chez moi, j’écrirai un bulletin de la Bourse, le plus complet qui se publie à quatre heures.
» Aucune puissance humaine ne m’empêchera de dire que mes actions sont en hausse et que mes obligations vont aux nues.
» Aucun ministre ne me défendra d’annoncer sur mes quatre dernières pages les biberons les plus infaillibles et les médicaments les plus mystérieux ;
» Et de faire par ces moyens une fortune colossale ;
» Et de gagner l’estime et la considération qui accompagnent la richesse.
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» Voilà ma politique.
» La plus riche de toutes les libertés, c’est la liberté de s’enrichir.
Comme elle achevait de parler, je vis accourir un homme en blouse qui s’essuyait le front avec un mouchoir brodé. Il avait des lunettes d’or sur le nez, une casquette sur la tête et quatre millions dans la poche. Au premier coup d’œil, je crus reconnaître en lui un de ces ouvriers de la pensée qui demandaient la députation en 1848.
— Arrivez donc ! cria le président ; il y a un Siècle que nous vous attendons.
— Vous m’excuserez, répondit-il avec une simplicité majestueuse. J’étais chez le marchand de vins de la rue du Luxembourg, et je parlais de gloire et de liberté à quelques prolétaires en goguette.
Le chapelet crasseux murmura entre ses dents :
— Chez le marchand de vins ! Il y est toujours. On n’y entre jamais sans le rencontrer sur la table, ou dessous.
— Comment le savez-vous ? Je croyais que vous n’alliez qu’à la messe.
— Chauvin !
— Jésuite !
— Navet !
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— Silence, messieurs ! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, M. de l’opposition radicale est appelé à donner son avis sur la question. Qu’il exhale son mécontentement, sans oublier les convenances.
— Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre nous, je ne ferai point de premier-Paris, et je dirai ce que je pense. Il est vrai que je revendique assez fièrement la liberté de la presse, mais c’est surtout pour faire plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les miens en particulier, aiment bien que leur journal revendique quelque chose : ils déclament le premier-Paris en prenant leur café au lait, et se persuadent ainsi tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au pied du mur. Mais moi ! vous connaissez mes opinions et mes capitaux. Lorsqu’on a quatre millions dans sa poche, on n’est pas assez fou pour souhaiter le renversement de toutes choses.
» Je fais une petite opposition innocente qui amuse l’abonné et enrichit le journal, sans ébranler le gouvernement. Le régime un peu restrictif auquel nous sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la fougue de mes collaborateurs ; deuxièmement, il me débarrasse de toutes les feuilles radicales qui me faisaient [p. 30] concurrence ; il force les républicains de toutes couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue de la presse renaissait, pour mon malheur, vous verriez le National, la Réforme, la Démocratie Pacifique, le Peuple et tous mes ennemis, sortir de terre en un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes annonces, et mes quatre malheureux millions ne vaudraient plus quatre sous.
— J’irai le dire à Sparte ! hurla l’homme au chapelet.
— Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome comment vous entendez la charité chrétienne !
Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau personnage. Il marchait d’un pas solennel, la main droite noblement cachée dans le châle de son gilet. Un faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire imposante ; son costume était correct comme une phrase de M. Villemain et moderne comme une fable de M. Viennet. Un parfum académique voltigeait autour de lui. On s’empressa de lui donner la parole, car il était de ceux qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas.
— Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place Vendôme.
— C’est un lieu fécond en enseignements, murmura l’arc-en-ciel.
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— Peut-être ; mais je suis né pour donner des leçons, et non pour en recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la place Vendôme avec toute l’Académie française, et madame de Saint-Benoît, bien connue dans les Deux Mondes pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait ensemble une petite manifestation assez hardie, qui consiste à lancer contre la base de la colonne quelques boulettes de mie de pain.
— Pensez-vous donc l’ébranler ainsi ?
— A Dieu ne plaise ! C’est une façon d’exprimer en style parlementaire le regret de quelques belles âmes pour un système d’institutions et un réseau de libertés que le nouvel ordre de choses a momentanément, je l’espère, éloigné de mon pays.
— L’animal parle bien ! murmura entre ses dents l’homme au chapelet ; mais nous éreintons mieux que ça.
— Silence ! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant qui a réclamé la liberté de la presse. Il a la parole pour développer sa motion.
— Dieu puissant ! s’écria l’orateur avec une terreur visible. Penserait-on à m’accorder ce que je demande ? Ce serait fait de moi, et il ne me resterait plus qu’à mourir.
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— Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, en bonne foi, que vous réclamiez la liberté absolue de la presse, comme le régime parlementaire, le cens électoral et toutes les fictions du gouvernement constitutionnel.
— Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude de me lire, peut-être, messieurs, au lieu de vous arrêter à la superficie des mots, sauriez-vous pénétrer le sens intime et les arrière-pensées de ma polémique quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons entendeurs me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée qu’on ne puisse exprimer, sous quelque régime que ce soit, lorsqu’on ne manque ni d’esprit, ni de politesse.
» Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, savent interpréter mes soupirs et les porter à leur adresse. Lorsque je réclame une liberté pour le peuple ou un privilége pour la classe moyenne, ils sous-entendent ingénieusement le nom de la dynastie qui pourrait seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je ne suis pas un journal de principes, car mes principes ont changé plus d’une fois ; je suis un journal de famille, et je me glorifie d’être toujours resté fidèle à mes affections. Or, messieurs, si votre gouvernement, pour me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande [p. 33] pour le harceler, qu’arriverait-il ? Je serais forcé ou de me rallier ouvertement à lui et de trahir ceux que j’aime, ou de m’insurger sans aucune apparence de raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc, s’il vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces utiles restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune raison de parler ni, par conséquent, aucune raison d’être.
Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix d’une perruche, s’écria tout à coup :
— Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui !
Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette manifestation bizarre. C’était une petite dame excessivement cassée, mais qui n’avait pas abdiqué ses prétentions. Elle portait avec orgueil une robe semée de fleurs de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque partout effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, quoique le temps les eût faits plus blancs que la poudre. Cinq ou six mouches de satin noir émaillaient sa figure sillonnée de rides ; sa main osseuse folâtrait, non sans coquetterie, avec un petit drapeau blanc.
Le président se pencha à son oreille et lui cria tant qu’il put :
— Madame ! avez-vous quelque chose à dire ? La parole est à vous. Vous savez de quoi il s’agit ?
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Elle répondit avec une volubilité extraordinaire :
— Oui, oui, oui, oui, oui, oui ! Mon âge ? Bientôt deux cent cinquante ans. Mon principe ? L’appel au peuple. Appelez ! appelez ! ne craignez pas ! Le peuple est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène ! Jouez-vous le reversi ? Moi, je l’adore. J’aime aussi M. de Wellington ; il a beaucoup fait pour nous. J’avais un pauvre carlin ; c’était le dernier, oui, oui, oui ! mais joli comme un amour ! Hélas ! monsieur, la Révolution me l’a tué ; Robespierre l’a fait cuire. Comment se porte Madame ? Monseigneur le dauphin, vous savez ? le grand dauphin, fils du grand roi ? Je l’ai connu bien enrhumé. Le vidame de Cachan nous abandonne ; on ne le voit plus. Vive le roi quand même ! mais n’oubliez pas l’appel au peuple !
Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien que la bonne dame n’avait plus toute sa raison.
— Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple.
— Ah ! vraiment ! vous me faites plaisir. Oui, oui, oui. Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont répondu, ces braves gens ? vive le roi ?
— Je regrette d’avoir à vous annoncer une mauvaise nouvelle, mais ce n’est pas cela qu’ils ont dit.
— Ah ! les marauds ! les faquins ! les bélîtres ! Voyez-vous [p. 35] cette canaille qui se révolte contre ses maîtres ! Aussi, pourquoi s’avisait-on de les consulter ? Envoyez-les tous ici, que je leur apprenne à vivre. Vidame, tirez l’épée, prenez ce ruban ; il est à mes couleurs ; exterminez-moi les maroufles, tous, tous, et, quand il n’en restera plus un seul, je vous donnerai ma main à baiser.
La cause était entendue. Le président dit à l’homme au chapelet :
— Vous avez la parole ; n’en abusez pas.
— Et s’il me plaît d’en abuser, répondit-il brutalement, qui de vous se permettra de me reprendre ? Je dis ce qui me plaît, je ne relève que de moi-même, et d’un homme qui n’est pas en France. C’est lui qui me paye mes gages. Lorsque je vais le voir, il me donne à baiser le pied de son valet de chambre. Quant à votre gouvernement, je le tolère, il me tolère, nous sommes quittes. Tout le monde sait que je cogne dur ; voilà ma liberté de la presse. Pour ce qui est des lois répressives, j’en demande, et de bonnes, et de terribles. Il m’en faut pour mes inimitiés et mes vengeances. Si je dénonce un homme à la justice, il faut qu’elle le ruine, qu’elle l’enferme, qu’elle l’étrangle !
Il reprit avec une mélancolie assez touchante :
— Mais hélas ! Dieu clément ! notre siècle est bien mollasse : [p. 36] on n’étrangle plus. Les navets de l’Université se permettent d’écrivailler contre nous, et ils ne sont pas même brûlés ! Tout au plus si l’on brûle leurs livres.
Il leva ses regards au ciel, lorgna du coin de l’œil une jolie promeneuse qui traversait l’allée, et se mit à dire son chapelet.
Tous les assistants avaient parlé, et je croyais que le président allait résumer les débats, quand je sentis quelque chose remuer sous ma chaise. Un nain boiteux, qui semblait sortir de terre, s’écria en grimaçant :
— Elle est trop bonne ! Et moi, j’en suis donc pas ?
On allait lui demander son nom, mais l’homme au chapelet le reconnut :
— Bonjour, Tortillard, lui dit-il, bonjour petit. Tu es bien laid et bien vicieux, mais je t’aime : on n’a jamais su pourquoi. Parle, mon mignon ; ces messieurs et ces dames sont tout oreilles.
Le nain se redressa tout fier, et commença ainsi :
— Mavessavieurs ! Jave vavous daviravai…
— Quel est ce langage ? demanda le président.
— Ça ! c’est le javanais, la langue des jeunes personnes de ma connaissance. Monsieur ne sait pas le javanais ? On va servir autre chose à monsieur. Je commence. Mes petites vieilles, nous sommes tous du bâtiment. Si je me [p. 37] mettais à vous vendre mon piano, vous diriez : « Gnouf ! gnouf ! trop tard le tonnerre ! »
L’assemblée, qui ne connaissait pas l’argot des coulisses, se récria violemment.
— Mais, tas de pantes, reprit l’orateur dans un nouveau langage, vous êtes plus sinves que des largues…
— Arrêtez ! s’écria l’académicien parlementaire. Je reconnais ce dialecte. On l’a parlé assez longtemps au rez-de-chaussée de ma maison, lorsque M. Eugène Sue écrivait les Mystères de Paris. C’est l’argot de Toulon, malheureux jeune homme ! Avez-vous donc été au bagne ?
Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa tous :
— Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté.
— Tant mieux pour vous, reprit le président ; mais vous ne le serez peut-être pas toujours. Si les lois qui régissent la presse sont appliquées dans toute leur rigueur, que deviendrez-vous ?
— Ce que je deviendrai ? Elle est trop bonne ! Je deviendrai millionnaire. Je ne suis pas politique, moi ; je n’éreinte que les innocents, je ne discute que la vie privée, je n’attaque que les gens sans place. Supprimez les vrais journaux, je les remplacerai tous, et le public me dévorera comme les dévotes mangent des boudins de [p. 38] poisson et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité du carême. Je serai le Moniteur de la prostitution, la Patrie du scandale, le Journal des Débats malhonnêtes, l’Union des vices, l’Estafette des lettres anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, par peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin pour s’assurer que je ne les accuse pas d’inceste ou de parricide.
— Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, vous risquez fort de vous salir les mains.
— Il n’y a pas de danger : les gens véreux me payeront des gants.
— Nous avons des lois sur la diffamation.
— Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je tape un peu trop fort sur un monsieur pas tolérant. Il me fait un procès ; bon ! il est sûr de le gagner ; bon ! qu’est-ce que je fais ? Je cours trouver mon homme loyalement, le front haut. Je lui dis : « Vous allez me perdre, ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie pour gagner son malheureux pain. En serez-vous plus fier ? Non ; car, avant de me laisser condamner, mon avocat vous jettera à la face un boisseau d’injures. En serez-vous plus riche ? Non ; car, si je vous paye des dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les [p. 39] porter au bureau de bienfaisance. Croyez-moi, dans votre intérêt, vous ferez mieux de me pardonner. Je vous offre mes colonnes ; elles sont à vous ; nous y accrocherons tous vos ennemis. Si vous avez quelque bonne vengeance à exercer en dessous, j’ai deux ou trois petits jeunes gens qui feront l’ouvrage. Voulez-vous du mal à quelqu’un ? Nous allons l’injurier, lui, sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son cheval ! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et s’il a besoin de le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq francs ! » Messieurs et chers confrères, ce petit discours éloquent réussit neuf fois sur dix.
— Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours aux tribunaux. Il y a des épées et des pistolets en ce monde.
— Tant mieux ! qu’on me tue mes rédacteurs ! J’en trouverai assez d’autres, et l’argent gagné ne périt pas. Ah ! messieurs ! si Dieu permettait que je perdisse un homme par semaine ! C’est ça qui fait vendre les numéros !
L’homme au chapelet battit des mains ; les autres gardèrent le silence. Pour moi, cousine, une démangeaison invincible me poussait à protester un peu.
— Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, [p. 40] dans l’intérêt de la sécurité publique, on vous écrasait comme une chenille ?
— Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une courbette et une cabriole pour éviter bien des malheurs. Au reste, personne n’a rien à voir dans mes affaires, puisque j’éreinte tout le monde, excepté les gens en place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi ? Je ne t’ai rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux où je vais chercher l’esprit français.
— Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien qu’un bon jeune homme. Mais la parole des gens de bien mérite d’être écoutée partout. C’est, comme qui dirait, la voix de l’opinion nationale.
L’assemblée se leva comme un seul homme, en criant : « Un intrus parmi nous ! » Mon expulsion fut votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au chapelet proposa de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de l’inquisition avaient été à mes trousses.
Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux pas de la sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur un banc, et je repassai dans ma mémoire tout ce que j’avais entendu en ma vie pour et contre la liberté de la presse.
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Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur de Russie est solidement assis sur son trône. Cela tient apparemment à ce que la presse n’est pas libre dans ses États. Mais le trône d’Angleterre est aussi solide, pour le moins, quoique la presse soit libre et très-libre en Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été culbuté en 1848 par la liberté de la presse. Mais on dit aussi qu’un roi de France s’est mis à voyager en 1830, parce qu’il avait fait la faute de lier les mains aux journaux. Il y a du pour et du contre dans cette question-là.
Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me dis : « L’homme qui a su trouver un tel logement en passant par la prison de Ham n’a rien à craindre de sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son étoile doit tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant, ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher ! Par le bonnet de coton de mon vieux père ! je donnerais deux sous pour rencontrer l’empereur dans son jardin ! « Sire, lui dirais-je, j’ai une idée à vous offrir ; prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, histoire de faire enrager quelques méchants journaux, en leur prouvant que personne ne les craint. »
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