Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 4

Ma joie et mon chagrin. — Un fait divers. — Physionomie du marchand de tabac. — Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si jamais on fait un partage. — Visite à Godard. — Bataille de l’or et de l’argent. — Les crises. — Économie politique. — Destruction des pièces de cent sous. — Loi de 1803. — Visite à l’Hôtel des monnaies. — Générosité d’un grand État envers un simple particulier. — Fabrication des monnaies. — J’ai une idée. — Mon idée n’est pas de moi, elle est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M. Humann. — Objections de Godard. — Je les réfute une à une. — Godard s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte.

Ma chère cousine,

Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme après sa leçon de philosophie. « Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose ! » Mais je suis brouillé avec Godard.

Devine un peu l’école où je suis allé ce matin ? Ce n’est ni le Collége de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut : [p. 43] tout cela est fermé pour cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies.

Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans plusieurs autres :

« Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce. »

Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour cinq francs sans faire une petite grimace. « Bon ! dis-je en moi-même, le gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous pour dérider les marchands de tabac. »

Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie ; tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français, il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur.

Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux ! Mais, si je te dis tout à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je m’embrouillerai pour sûr.

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Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette fabrication-là. Godard est un camarade, un pays ; nous avons canoté ensemble à l’âge de dix-sept ans ; ma foi ! je n’ai fait ni une ni deux, je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir.

Il s’habillait pour aller dîner à la campagne ; mais, tout en faisant sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France depuis la création du système décimal ? Pas beaucoup, car, en supposant qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait un peu moins de vingt-huit sous par tête ! Voilà pourquoi les grandes compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, [p. 45] une ou deux montagnes de pièces de dix sous.

Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi.

Depuis 1803, la loi n’a pas changé : l’État a maintenu invariablement le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses. La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse ; l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans, les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train et envoient des milliards [p. 46] en Europe. L’argent se fait commun, l’or devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et quelques sous. L’or fait prime, comme on dit. C’est ce qu’on appelle une crise monétaire.

Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est encore une crise monétaire : l’argent fait prime à son tour.

Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50 centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or.

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Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en 1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or. La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé jusqu’à nos jours ; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859, le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour fabriquer de la petite monnaie.

Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut : tant l’argent est devenu rare et cher !

Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et épouvanté.

— Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe, l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or. L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus précieux. Que va faire le gouvernement ? [p. 48] J’espère bien qu’il ne tardera pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent sous en argent valent vingt francs en or !

— Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin d’être épuisées ; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes, ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines proprement dites, s’épuiseront un beau matin ; que la production régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux. C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible voix l’excellente loi de 1803 : « L’argent est à l’or comme le nombre un au nombre quinze et demi. »

— Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la [p. 49] main. Mais pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste ?

— C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai parlé, le Journal des Débats et la Revue des Deux Mondes ont poussé des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient à tout propos que la France était au plus bas ; qu’une pléthore d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique.

Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis arrivé à l’heure dite.

L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer ; l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la façade. Le [p. 50] matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400 francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les plus loyales de l’univers.

Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur [p. 51] d’une maison de banque et jamais en faveur de l’État.

Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille francs de revenu… par jour.

Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment beau, je dois l’avouer : on frappait pour le gouvernement des pièces de vingt, de dix et de quatre sous ; pour les particuliers, de l’or. Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas ; le gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures.

Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge.

— Entre vite, me cria-t-il, on va couler.

Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés [p. 52] de grandes perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides, longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de deux doigts.

— C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix sous. Mais il y a encore de l’ouvrage.

Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs. C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien, qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four : sans quoi, le métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser.

Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe à l’emporte-pièce ; on dirait [p. 53] alors des rondelles de cuir. Godard m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce qu’ils aient le poids, et rien de plus.

On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte. Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche : un vrai miracle de mécanique ! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841, les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous ; et les meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est une merveille : un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de la monnaie au lieu de la farine ! Le grand [p. 54] homme qui a inventé cette presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point.

Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée ; mais non.

— Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte, le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis.

— Pourquoi gratis ?

— Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables.

— Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas lui-même ? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je serais bien aise de les voir entrer [p. 55] dans les coffres de l’État. De plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes, les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés directement sous la main de l’État ; pourquoi n’en serait-il pas ainsi des monnaies ? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières précieuses que le public lui a confiées ? Tu m’as dit toi-même que vous aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie. Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur ?

— Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché, sans le savoir, à une question très-sérieuse. [p. 56] Tu voudrais que le gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon, quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère. Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à ton ami Godard.

— Hé bien ? Qu’a-t-on répondu ?

— Des choses très-sensées : que l’entreprise attirait dans le pays les métaux précieux.

— Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si nous exportons pour un milliard de marchandises, sans en importer pour plus de 900 millions, il faudra, si je ne me trompe, qu’il entre cent millions d’argent dans le pays.

— On a dit que le système d’entreprises soulageait l’État d’une lourde responsabilité. En effet, il ne garantit pas les lingots déposés à la Monnaie.

— Tu appelles cela un avantage ! J’aimerais mieux que l’État garantît les lingots ; car il n’est pas mauvais que les lingots soient garantis.

[p. 57]

— On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que le gouvernement ne tromperait pas le public.

— Et que gagnerait-il à le tromper ? L’État ne saurait rien prendre au public sans se voler lui-même.

— On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, qu’un fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts publics qu’un particulier n’en prend de ses propres intérêts.

— Connu ; c’est l’argument des particuliers qui veulent encaisser à perpétuité l’argent du public. Je comprends que, pour une industrie nouvelle et dans l’enfance, on laisse à l’intérêt personnel le soin de chercher les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration des postes. Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné tous les miracles dont il était capable, l’État s’est mis à la place des particuliers. La machine était montée ; elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La machine que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée non plus. Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour au lendemain si on la donnait à conduire aux ingénieurs de l’École polytechnique ? Et crois-tu que ces jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici qu’aux Tabacs ?

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— Mais, malheureux ! c’est toute une révolution que tu proposes !

— Pas du tout ; ce n’est qu’un déménagement. Je dirais à l’entrepreneur : vous avez bien travaillé, vous êtes riche, je vous remercie et je vous remplace, moi l’État.

Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit :

— Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve. Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter à l’avenir.

Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine, que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la langue me démange, il faut que je dise la vérité.

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