Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine (French) Chapter 6

Tout Paris en parle depuis une semaine : parlons-en. — La Comédie-Française est une académie de beau langage. — Protection et surveillance du gouvernement. — M. Buloz, roi constitutionnel. — La république de 1848. — M. Arsène Houssaye, président. — M. Empis monte sur le trône. — Éloge motivé d’un souverain déchu. — Léger inconvénient de la Comédie-Française. — Souvenir d’une commission réparatrice. — M. Édouard Thierry était de la commission. — L’avenir. — Préjugés de province. — Il est facile d’être joué rue Richelieu. — Il est difficile d’y être applaudi. — Les habitués de l’orchestre. — M. Verteuil. — Le comité. — Le régisseur. — Bonne compagnie. — Le foyer des acteurs.

Ma chère cousine,

Depuis environ huit jours, tout Paris s’entretient de la Comédie-Française. Pourquoi ne ferions-nous pas comme tout Paris ?

Le théâtre qui a changé de directeur, et qui va, selon toute apparence, changer de direction, passe à bon droit pour le premier de l’Europe. Il est le seul qui joue Molière, Racine et Corneille avec une conscience qui approche [p. 80] de la perfection ; le seul qui conserve pieusement la tradition des grands artistes de tous les temps, depuis Molière jusqu’à mademoiselle Rachel ; le seul enfin où les spectateurs assis dans leurs stalles apprennent agréablement le français. C’est quelque chose de plus qu’un lieu de plaisir ; c’est une académie de beau langage. Le dictionnaire qui se rédige au palais Mazarin n’a pas besoin d’indiquer la prononciation des mots : elle s’enseigne tous les soirs, de huit heures à minuit, au numéro 2 de la rue Richelieu. Aussi les gens de province et les étrangers disent-ils, dans un langage elliptique : « Je vais au Français, » comme on dit : « Je vais puiser de l’eau à la source. »

Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous ont tenu à honneur de garder la source pure. Ils ont protégé, enrichi et surveillé ce théâtre, unique en son genre, qui jette tant d’éclat sur la capitale de la France. L’État ne trouvait pas mauvais qu’une compagnie de comédiens administrât elle-même cette glorieuse maison ; cependant il se réservait le droit d’intervenir directement et de juger en dernier ressort les affaires importantes. Il suit de là que la constitution de la Comédie-Française a été remaniée presque aussi souvent que la constitution de la France. De 1838 à 1848, au plus beau temps des [p. 81] fictions parlementaires, M. Buloz, commissaire royal, fut dans la maison de Molière un Louis-Philippe au petit pied. Il régnait et ne gouvernait pas. La révolution de février le précipita de son trône, et les comédiens affranchis proclamèrent une république qui tourna insensiblement à l’anarchie. A la fin 1849, le principe d’autorité se releva dans toute l’Europe et dans la rue Richelieu.

Un poëte avait sauvé la France du drapeau rouge ; un autre poëte, M. Arsène Houssaye, sauva la Comédie de la faillite. Il régna doucement ; son rôle ne fut pas celui d’un souverain, mais plutôt celui d’un président de république. Ce causeur, ce paresseux, cet homme d’imagination rouée et de fantaisie galante, prit de sa blanche main les rênes du théâtre, et le théâtre se mit à marcher droit. Les poëtes ses amis accoururent en foule, et le public suivit en masse. Le déficit de la caisse se combla par enchantement ; les recettes s’élevèrent, et les comédiens, qui avaient toujours touché une part imaginaire dans les bénéfices de la maison, apprirent avec stupéfaction qu’il y avait un dividende à partager. Cependant, en 1856, le gouvernement se rappela ce mot de Platon : « Le poëte est chose légère. » Il craignit de voir la fantaisie s’impatroniser dans le théâtre, à l’exclusion de [p. 82] l’art sérieux. M. Arsène Houssaye, attristé par un malheur domestique, aspirait à quitter la Comédie, et demandait un remplaçant. Il l’obtint.

On choisit pour lui succéder un homme d’une valeur incontestable : un écrivain souvent applaudi au théâtre, un ancien fonctionnaire éprouvé dans tous les hauts emplois, un membre de l’Académie française. Comme on voulait lui mettre en main un sceptre fort, on ajouta à l’autorité de son nom et de son titre l’importance d’un traitement élevé et des pouvoirs quasi discrétionnaires. L’administrateur général de la Comédie fut investi d’une sorte de dictature, sous la suzeraineté du ministre d’État.

En a-t-il abusé ? Je ne le crois pas. J’ai eu l’honneur de voir quelquefois M. Empis, dans l’exercice de ses fonctions. C’est un grand et beau vieillard, très-svelte et très-droit. Ses yeux vifs et ses cheveux blancs font un contraste agréable. La politesse la plus exquise ne l’abandonne pas même dans ses boutades ; car il est sujet à s’emporter. Tout en lui me rappelait les élégances correctes de la vieille cour de France : les gentilshommes de la Chambre devaient être ainsi en 1820.

Dans l’administration proprement dite, il a conservé les louables habitudes de M. Arsène Houssaye, évité les [p. 83] dépenses inutiles, ménagé la subvention, élevé les recettes, et augmenté le dividende des sociétaires. Je ne crois pas que ses administrés lui reprochent rien, sinon la vivacité de son caractère, et quelques-unes de ces préférences auxquelles tous les hommes sont sujets.

Le public a ratifié tous ses actes et approuvé la direction qu’il donnait au théâtre, puisque le public a toujours rempli la salle et la caisse. Pascal a dit quelque part : « Il faut croire les témoins qui versent leur sang à l’appui de leur dire. » On peut ajouter avec autant et plus d’autorité : « Il faut croire les témoins qui donnent leur argent. »

Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position qu’il honorait ? Hélas ! chère cousine, parce qu’il était de son temps. Ce n’était pas qu’il fût de son âge ; non, son esprit est toujours jeune et plein de vigueur. Mais le goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé quelque peu en arrière. L’auteur de la Mère et la Fille, du Jeune ménage, de l’Ingénue à la cour, regrettait la littérature de 1827. Il la regrettait activement, et voilà le terrible. Il usait de ses pouvoirs discrétionnaires pour ressusciter des morts aimables et distingués, mais bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai dit. Paris et la province envoyaient tous les jours des députations [p. 84] d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. Mais les auteurs vivants, ceux qui écrivent pour notre temps et un peu pour l’avenir, s’égaraient à droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le Vaudeville, les autres vers l’Odéon.

Il faut pourtant que je te le dise : les résurrections systématiques de M. Empis n’étaient pas le seul obstacle à l’arrivée des jeunes auteurs. Tu ne sais probablement pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois francs la livre ; c’est une chose qui détourne bien des gens de porter leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y sont payés moins cher que partout ailleurs : ils reçoivent tant en argent, tant en gloire, tant en billets d’entrée pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas joués plus de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est bien vieille à la vingt-cinquième représentation, lorsque l’auteur est à peine payé de ses frais.

Les choses vont tout autrement dans les théâtres moindres. Pour te citer un seul exemple, la Dame aux camélias, jouée au Vaudeville, a rapporté 120,000 francs de droits d’auteur. Si elle avait pu être représentée à la Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000 fr. Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, [p. 85] comme fiche de consolation. Le Père prodigue, que l’on monte au Gymnase, vaudra 50,000 fr. à M. Alex. Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est médiocre. S’il est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme : tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, qui voit nettement les choses, quoique d’un peu haut, songe à rétablir l’équilibre, et même à faire pencher la balance vers le grand théâtre de l’État. Il a réuni une commission de critiques, d’auteurs et de hauts fonctionnaires, et tout ce monde a déclaré que la Californie était trop loin du Théâtre-Français.

La commission assure que tout irait mieux si la Comédie donnait 15 pour 100 aux auteurs sur la recette de chaque soir, et je suis fort de cet avis. Mais je me suis laissé dire que les rapports des commissions tombaient quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait plus.

Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie de cette commission, du temps qu’il était simple critique. Si M. Édouard Thierry a aussi bonne mémoire qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas le rapport qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des mains pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. S’il arrive à ce but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi [p. 86] l’a-t-on logé dans la maison de Molière ? Pour rajeunir la comédie. Il apporte des idées jeunes : c’est fort bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes : c’est encore mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, M. Alexandre Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront ou viendront au Théâtre-Français, pourvu toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte ce spectre de la faim qui chasse les loups hors des bois.

Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire jouer une pièce à la Comédie-Française ? C’est un préjugé répandu en province et même accrédité dans Paris. Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en même temps le plus accessible et le plus hospitalier.

Il est difficile d’y être applaudi ; d’accord. Je ne sais rien de plus redoutable et de plus imposant que l’orchestre de la Comédie, le jour d’une première représentation. On y voit non-seulement les critiques du lundi, qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, les Villemain, les Patin et les plus illustres personnes de l’Institut.

A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, ajoute, s’il te plaît, le bataillon sacré des habitués et des abonnés du théâtre, cent vieillards de tout âge : il y en [p. 87] a de vingt-cinq ans. Ces messieurs, qui savent leur répertoire sur le bout du doigt, qui ont assisté à l’éclosion de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au fond du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils la comparent d’avance avec les chefs-d’œuvre immortels dont ils se sont nourris ; ils mesurent d’un air dédaigneux la distance qui sépare les contemporains des maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se dit dans son for intérieur : « Si je voulais me mêler de comédie, avec mon instruction dramatique et mes souvenirs de l’orchestre, je ferais mieux que cela. » Ces délicats ont fait tomber à la première représentation plus d’un ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux l’écrivain qu’ils daignent trouver de leur goût !

Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible aréopage. Les débutants s’imaginent que les petits théâtres sont d’un accès plus facile que les grands. Ils se brisent le crâne contre la porte du directeur des Funambules, sans arriver à l’ouvrir. La porte du Théâtre-Français est toujours ouverte, et, chose incroyable ! le portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune et timide, le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter homme et papiers par la fenêtre, et personne ne se plaindrait ; car les porteurs de manuscrits sont résignés [p. 88] à tout. Mais non : ce concierge ouvre une porte qui donne sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil.

— Évidemment, pense le jeune homme, c’est une erreur. On m’a pris pour un autre. Il faut croire que je ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard. Mais, quand M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la porte et le concierge sera grondé.

Il entre en frissonnant : la porte de M. Verteuil est toujours ouverte.

Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie de galant homme qu’on puisse rencontrer sous le soleil. M. Verteuil interrompt sa lecture ou sa conversation. C’est un causeur charmant et un glouton de livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris : c’est son luxe. Il lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque : c’est son vice. M. Verteuil prend le manuscrit et l’adresse de l’inconnu ; il le questionne, l’encourage, lui promet que sa pièce sera lue par l’administrateur du théâtre, et envoyée devant le comité, si elle vaut quelque chose.

— Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous voulez étudier le théâtre, venez de temps en temps me demander des billets.

— C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. Il y avait du feu dans la cheminée : mon manuscrit doit [p. 89] flamber à l’heure qu’il est. Heureusement j’avais conservé un double.

Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à la lecture. On l’invite à comparaître devant le comité.

Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se compose de l’administrateur et d’un certain nombre de sociétaires. Les femmes n’y sont plus admises. Les gens de lettres et les critiques qu’on y a fait entrer il y a quelques années, sont également partis. Tel qu’il est, je le trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire en faux contre telle ou telle de ses décisions ; on ne prouvera jamais qu’il soit mal composé.

En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre doivent être appréciés par ceux qui ont intérêt à bien choisir. Or, l’administrateur et les sociétaires sont tous intéressés à la prospérité de la maison. Il faut, de plus, que les juges soient compétents : je ne connais pas de sociétaire qui manque d’instruction ou d’expérience. Il y a plus : si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses pairs, on a de quoi le satisfaire au comité de la rue Richelieu. M. Samson, M. Beauvallet, M. Régnier, M. Got, M. Monrose, ont tous écrit et même signé des ouvrages dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu des applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer [p. 90] dans l’urne du scrutin leurs petites boules blanches, rouges ou noires, personne ne les prendra pour un comité d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y a même des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter comme des auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, était admis à donner sa voix, nos écrivains auraient mauvaise grâce à se plaindre, car il a été applaudi comme eux et avant eux.

Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces trois couleurs, noire, rouge et blanche, qui servent au vote du comité. Le noir et le blanc s’expliquent d’eux-mêmes : l’un veut dire refusé, l’autre reçu. Mais le rouge ? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la politesse. Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les ménagements imaginables : « Monsieur, votre pièce n’est pas de celles qui peuvent réussir chez nous. Cependant, comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous infliger la honte d’un refus. Il vous est permis de dire, en sortant d’ici, que l’ouvrage est reçu à correction. Ne vous y trompez pas cependant, et ne perdez pas votre temps à le corriger : vous nous mettriez dans la nécessité de l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions cru corrigible, nous lui aurions donné des boules blanches, [p. 91] en vous priant tout bas de le corriger. » Ce petit discours te montrera que la politesse et la Comédie-Française habitent sous le même toit. Que t’en semble, cousine ? savais-tu que les comédiens fussent gens si délicats ?

Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, parce qu’elles n’en connaissent guère que le rebut. Je t’assure que, si tu pouvais pénétrer pour une heure dans les coulisses du Théâtre-Français, ton opinion changerait du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on s’y promène le chapeau sur la tête ? Pas plus qu’à l’église, ma chère amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames se tutoient comme au théâtre de la foire ? C’est encore une illusion à rayer de tes papiers. Sache que le foyer de la Comédie est un des salons les plus corrects de tout Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté ; on n’y a dit en vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y est pas collet monté comme au Gymnase : le Gymnase, c’est la famille ; la Comédie-Française, c’est le monde. Une liberté assez galante anime le discours, mais la plaisanterie a des limites qu’elle ne franchit jamais.

On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par leur tenue et leur caractère, des gentlemen accomplis, quoique le public les appelle Bressant tout court, Leroux [p. 92] tout court, Maillart tout court, Delaunay tout court. Je m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait nommer à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la maison, qui font séparément les honneurs du salon commun, il y en a qui ne sont pas seulement des artistes de premier ordre, mais encore des femmes célèbres, comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues qui gardent pour un mari problématique leur innocence natale ; de vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient ce titre glorieux même à Quévilly. Ingénues savantissimes, cela va de soi : on n’étudie pas Molière, Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on est plus forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque soir de tout près. Je pourrais te nommer ces jeunes filles dignes d’éloges ; j’aime mieux m’en abstenir : non que la liste soit trop longue ; mais, en citant les ingénues en qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres.

Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. Les beaux marbres n’y manquent pas, ni les toiles de prix. Tout le passé de la Comédie y entoure les vivants d’une sorte d’auréole. Les peintres et les sculpteurs ont fixé, au profit de la génération nouvelle, cette gloire du théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive [p. 93] aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom dans la comédie et un beau nom dans la peinture, M. Geffroy, a peint pour ce salon deux tableaux justement célèbres.

Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte fermée au public, sont des écrivains, des avocats, des médecins, des peintres. La plupart se sont fait une douce habitude de ce salon tranquille où l’on peut perdre une partie d’échecs contre cet excellent M. Provost, tout en promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les plus jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. Cependant la réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire : souvent même, elle est assez intime pour qu’on se mette en rond devant la cheminée et qu’on engage une conversation générale. On raconte les bruits de Paris, on s’égaye au bénéfice du prochain ; on débat une question d’art ou de littérature ; on raconte des histoires. Les conteurs se font rares de jour en jour ; lorsqu’on n’en trouvera plus dans les salons du monde lugubre, on pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus beau du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus par une voix respectueuse : « Mesdames et messieurs, le troisième acte est commencé! »

Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. [p. 94] Le Mariage de Figaro est toujours une petite fête. Chacune des jeunes femmes qui jouent dans la pièce attire un certain nombre d’amis, d’admirateurs ou d’amoureux. Mais la plus grande solennité est toujours la représentation du Malade imaginaire. Toutes les jolies artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la cérémonie, et elles ont soin d’arriver avant l’heure. Il faut voir l’affluence d’habits noirs et de gants paille ! Mais aussi, quel régal pour les yeux et les oreilles ! Le beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter Molière ; et les grands yeux rêveurs de mademoiselle Favart, et la beauté sans égale de mademoiselle Riquier, et la malice pétillante de mademoiselle Fix, et la candeur mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli museau fripon de mademoiselle Figeac, et la perfection opulente de cette admirable Madeleine ! J’oublie une bonne moitié du spectacle, mais en vérité il n’en faudrait pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la Grèce.

Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française va chercher toutes les merveilles dont elle est peuplée, je te répondrai : un peu partout. Le Conservatoire en fournit un certain nombre. Madame Augustine Brohan, [p. 95] par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, après avoir fait des études brillantes à Charlemagne, et remporté des prix au concours général, a pris le même chemin pour atteindre le même but. Beaucoup d’autres, et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici qu’en traversant la province et les théâtres de genre. Ainsi, M. Bressant est venu du Gymnase et madame Guyon de la Porte-Saint-Martin.

Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement parler, l’école de la Comédie-Française. On ne peut pas en dire autant des théâtres secondaires de Paris. Un simple écolier qui s’est exercé à bien dire Racine ou Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, ne sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au théâtre de ses maîtres. Mais un artiste accoutumé à réciter la prose de M. Thiboust dans le voisinage de M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro 4 de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié à une école fort estimable, et cependant il lui a fallu du temps pour se rompre à la comédie classique. Madame Guyon, la plus grande actrice des boulevards, n’a pas encore pris le la du Théâtre-Français.

La transition serait plus douce et moins dangereuse [p. 96] si les théâtres de drame avaient le droit de jouer Racine et Corneille ; si le Gymnase, le Vaudeville et les Variétés étaient autorisés à donner Regnard, Molière et Marivaux. La Comédie-Française conserve avec un soin jaloux le privilége de représenter les grands classiques, sans songer qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi défend-elle au Gymnase de donner Tartufe, au Vaudeville de représenter le Misanthrope, aux Variétés d’essayer le Légataire ? Ces théâtres n’abuseraient pas de la permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de temps à autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame Rose Chéri dans Elmire, M. Félix dans Alceste, madame Fargueil dans Hermione, M. Derval dans Philinte, M. Dupuis dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille.

Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre du répertoire appartiennent à tout le monde, on ne verrait plus tel théâtre s’encroûter dans un genre absurde, tel comédien oublier le français pour apprendre un jargon barbare. Les auteurs qui travaillent pour les scènes de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et au bon goût par le voisinage des maîtres ; le public le plus modeste et le plus ignorant accepterait de bonne grâce la représentation d’un chef-d’œuvre : ceux qui [p. 97] l’ont vu applaudir Racine et Corneille aux spectacles gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris des succursales qui ne lui feraient aucun tort, et des pépinières qui lui feraient du bien. Amen.

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