Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave. — On me demande un conseil, et je suis fort embarrassé. — Mes souvenirs de collége. — Je cherche un remplaçant. — Opinion d’un vieux professeur sur l’instruction publique. — Discours un peu trop long. — Les lycées de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires. — 1789 et 1859. — Rollin. — Les universités anglaises ont du bon. — La bourgeoisie de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille. — Abus de l’égalité. — Complaisance de l’État. — Expiation. — Invasion des bacheliers dans les emplois publics. — Danger d’étendre à tout un pays la culture des roses. — Plaintes des familles. — Tâtonnements. — Utopie de mon vieux professeur. — Toto entre au collége Chaptal.
Ma chère cousine,
Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit Octave que toute la famille appelait Toto ? Il a douze ans sonnés ; on a coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme. Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est jamais éloigné de sa mère. Je me [p. 60] suis senti tout aise en le voyant grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse.
J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la question des duchés.
— Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir de mon fils en dépend.
A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je rougissais jusqu’aux oreilles :
— Octave est en âge de commencer ses études ; je lui [p. 61] ai enseigné le peu que je savais ; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son cousin, vous avez fait vos classes ; vous commencez à connaître Paris ; voici l’époque de la rentrée : où me conseillez-vous de mettre mon fils ? Que faut-il qu’il étudie ? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver à quelque chose ?
Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie ; mais elles étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi. Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement.
— Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde ; mais j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient [p. 62] parmi les cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière année, j’ai appris un gros livre intitulé Manuel du Baccalauréat. La Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en haussant les épaules.
» Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir, prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud. Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils oublié quelques assaisonnements ? Je ne saurais le dire… Toujours est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils.
» Ne prenez pas ceci pour un conseil ; ce n’est qu’un souvenir d’enfance. Je ne m’explique pas moi-même [p. 63] comment je puis avoir les études classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans pouvoir les exprimer.
La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et, comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de la tante avec une cordialité qui la toucha.
— Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de me donner un conseil. Vous êtes professeur ; je m’en rapporte à vous ; dites-moi ce que je dois faire.
Le professeur aspira lentement une prise de tabac, [p. 64] passa la main sous le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral :
— Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente.
Je me récriai violemment ; la tante aussi.
— Permettez ! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase. Je dis : Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin.
— Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi honorable dans une administration particulière ; lui mort, je n’ai droit à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en [p. 65] moyenne sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à la fortune et aux honneurs.
— Hélas ! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée aveuglément dans cette fausse route.
— Pourquoi fausse ?
— Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez pas peur ; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit :
« Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. [p. 66] S’ils préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par le mérite : aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner. Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la direction d’un précepteur habile ; les autres entraient au collége, soit seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de cloître intelligent.
» Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On les façonnait aux belles-lettres ; on les nourrissait de la meilleure prose et des vers les plus parfaits ; on leur donnait pour conseillers et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité ; ils dînaient dans la compagnie [p. 67] d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et leur langage : ils pensaient en grec et en latin ; ils parlaient des idiomes oubliés ; ils écrivaient des discours un peu vides dans la belle langue de Salluste ; ils transvasaient des idées modernes dans le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait ; et comment n’aurait-il pas applaudi ? Tous ces jeunes élèves étaient gens de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct, de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge.
» A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension, le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils [p. 68] étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris, fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans. Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire, écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame, que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce honnête et modeste.
» Les Anglais n’ont pas eu de 89 ; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien différent, l’instruction publique est [p. 69] encore chez eux ce qu’elle était chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses, mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres ? Deux en tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines ; mais tout le monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité. Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles et les plus honorables ; ils y reçoivent une éducation vraiment libérale ; ils y font leurs humanités ; ils y écrivent non-seulement des vers latins, mais des vers grecs ! Ils ont le temps. Leur pain est assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs, sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce.
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» Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution, les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé lycée sur lycée, collége sur collége ; ils ont formé des milliers de professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français. Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs enfants. Que font-ils ? C’est l’État qui leur a donné l’instruction ; c’est à l’État qu’ils demandent du pain.
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» L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus. L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas ! non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement.
» N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi vivre ? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France ? [p. 72] Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient ? Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme elle est peuplée de bacheliers ? Les paysans diraient tous à l’État : « C’est vous qui nous avez encouragés ; achetez notre récolte ! » L’État achèterait des roses ; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup, puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile, les producteurs continueraient à jeter les hauts cris.
Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante Camille ouvrait de grands yeux étonnés.
— Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges.
» L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition des bourgeois nous feront encore [p. 73] bien du mal. L’enseignement est une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais, lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830. Il en est sorti quoi ? Des fonctionnaires et des révolutionnaires. Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France, il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile, ne s’intéressent ni au grec, ni au latin : ils pensent à l’avenir et prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de parler à des sourds, et perdent courage.
» Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les familles crient à l’État : « Enseignez à nos enfants quelque chose qui leur profite ! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser ; donnez-leur un gagne-pain. » L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de tout [p. 74] temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Bravo ! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose. Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra les choses utiles ; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre affaire ! La division utile est encombrée d’élèves ; tel est l’esprit du temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir fait fausse route ; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au grec les brebis égarées et récalcitrantes ; il impose le baccalauréat ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple latin. On obéit, mais on murmure ; personne n’est content de l’ordre établi dans les colléges de l’État, pas même l’État.
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— Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que je dois faire de mon fils ?
— Eh ! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me consulter ! Mon plan est tout tracé ; j’ai tout prévu. Et qu’il serait facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction publique !
— Que feriez-vous ? dis-je à mon tour.
— Ce que je ferais ! J’établirais dans toutes les communes un bon établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire.
— C’est chose faite.
— A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la gymnastique.
» Savez-vous que l’orthographe se perd ? Quinze bacheliers [p. 76] sur vingt sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique, que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des études sédentaires. Voilà le collége que je rêve ; l’école où toute la classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants, puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles ; l’université où tous les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes soldats.
— Mais, malheureux ! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin ?
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— Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre : l’ornement de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées ; j’en garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait du latin et du grec ! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges, mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au dauphin de France.
» Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat, un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les Institutes, ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans les [p. 78] saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant, lumineux et invulnérable.
— Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner son pain ?
— Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien ; mais, sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée.
Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne.
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