Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et descendit dans le jardin, qui l'attirait.
Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot, du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine presque abandonné.
Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui conduisait au bord de la rivière.
Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.
—Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable; mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur est délicieuse.
En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard. La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la poursuite des insectes ailés.
—Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire à Pétersbourg.
La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut écouter attentivement.
—Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que représente...
Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence.
—Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému.
Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait clairement dire: Oui.
—...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de médecin.
—Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face.
—Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il essayer?
Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le cacher, mais sa voix, le trahissait.
—Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski, quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne, saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse assez savant pour être directeur moi-même...
Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère; les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls...
Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands yeux d'où débordaient les larmes:
—Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis!
Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit le couronnement de l'œuvre commune. Au bout d'un moment:
—Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien; mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand!
—Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.
Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.
—C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau!
—Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.
—Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité!
Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec une forme définitive, immuable.
—Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne, vraiment je ne vois pas...
Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la passerelle.
Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement, ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.
—Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté.
—Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever.
Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint embrassés un instant.
Quand il fut un peu revenu à lui:
—Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie! Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme personne!
Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main, puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:
—C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!
Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.
—Et ce vœu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence des vœux téméraires.» Eh, ma fille?
Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras de son père, et d'un ton grave:
—Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon père? dit-elle.
—Parbleu! s'écria le prince.
—L'aimeriez-vous autant s'il était ruiné?
—Ruiné! vous êtes ruiné, Korzof? fit Roubine en s'arrêtant court.
—S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi bien disposé à l'accepter pour gendre?
—Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête homme!
Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux immobiles, fort émus.
—Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière.
Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui longeaient l'avenue.
—Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.
L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le silence.
—C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras des sangsues?—car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche, pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu!
Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:
—Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes!
Tout à coup il s'arrêta:
—Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu vous bénisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bénédiction d'un père appelle sur votre tête toutes les grâces du ciel.
Ils restèrent muets, la tête baissée, sentant que quelque chose de grave s'accomplissait en eux à cette heure solennelle. Roubine se leva et se dirigea vers la maison.
—C'est égal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les lèvres agitées par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmière! Ô Nadia, quand l'impératrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang à la cour!
—Je ne crois pas, mon père, dit la jeune fille en souriant.
—Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je rie; sans cela je pleurerais comme un imbécile. Et le yacht? À présent que tu n'as plus le sou, mon gendre?
—Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof.
—C'est cher, une machine comme celle-là?
—Cela vaut à peu près cent mille francs.
—Très-bien, je te l'achète. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent, vous fonderez quelques lits de plus dans votre hôpital. Ça ne fait rien, mon Dieu! que c'est donc drôle d'avoir un gendre médecin! Tu m'empêcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre?
—Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant.
Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là.
Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à Spask, et le mois d'août était très-entamé.
—Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa provision de cigares.
—Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce pas, Dmitri?
—Il sera sous pression demain à cinq heures du matin.
—Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui, par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?
—Comme il vous plaira.
Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'œil du maître à son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le cours du fleuve.
C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une maison. Les bateliers, pour la manœuvre, tournaient autour de la masse épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires; parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à bord, au milieu des quolibets de ses camarades.
Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre, espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince et de sa fille, qui venaient le rejoindre.
—Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère.
—C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de Pétersbourg, répondit le jeune homme.
—Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires?
—Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask.
La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve brillant comme de l'étain neuf.
—Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à pleine voix, chantez-nous quelque chose!
Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un chœur à quatre parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit. Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le chœur, à intervalles égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une barque solitaire.
Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée.
—Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela, Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile, par esprit d'égalité?
—Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre.
—Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens! Ils n'en ont pas l'habitude.
—Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.
Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés.
Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence. Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire exécuter de fond en comble.
—Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant pour nous.
En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille, causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres moussues...
—C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est là-bas!
Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible.
—Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.
Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.
—Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je profitais de cela pour te déshériter?
—Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir.
Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère.
—Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu.
Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur fondation projetée.
Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au port dans Saint-Pétersbourg.
La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve.
—Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit.
Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.
La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria:
—Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?
Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour reparaître plus brillante et plus sinistre.
—Un incendie! Allons voir, dit Roubine.
Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne soit pas rare,—grâce à l'abondance des constructions en bois, essentiellement inflammables,—au cri: Pajar (incendie)! chacun quitte son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers atteler sa voiture ou son traîneau.
—Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en arrière.
La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les yarles des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié; on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche.
—Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le cœur indiciblement serré.
—Le marché au foin, je pense, répondit Korzof.
—Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine...
Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.
Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:
—Les ponts!
Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre, mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois. Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage; c'était une ruine incalculable.
Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.
—Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le succès de la manœuvre.
À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.
Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche, requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.
Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se distinguaient avec une netteté étonnante.
Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des brûlots.
—Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.
En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva, où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.
C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le feu.
—Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.
Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes, repartait pour l'endroit menacé.
Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire: deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice. Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un être intelligent.
—Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la guettait.
Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manœuvre; le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.
—À droite! cria Korzof.
Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri d'horreur.
—Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi...
Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord.
—Au canot! cria-t-il.
Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart.
Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht, toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge.
—Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret.
Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée plus beau qu'un demi-dieu.
—Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye. Polycrate a jeté une bague à la mer,—nous y jetons notre navire,—et nous gardons notre félicité.
Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de longue date.
—Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté.
—Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me permettra de fonder cinquante lits de plus!
Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial; et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri Korzof.